CHAPITRE V. 8l
23 février 3; .
J'ai choisi Delloye , libraire, place de la Bourse, pour éditeur-postiche. Je lui ai montré le petit volume, qu'il a trouvé charmant extérieurement, car pour l'intérieur, lettres closes, quant à présent.
Je le trouve aussi très joli, et très à part ; c'est ce que je voulais.
Je ne l'ai point encore montré à M"^ Récamier. Elle ne pourrait pas le lire elle-même. Elle serait obligée de se le faire lire, et moi je n'étais pas en état, et je ne voulais pas que ce fût lu par un autre. Je vous dirai que la santé de M°* Récamier me donne toujours des inquiétudes. EUe ne se rétabUt pas du tout. Elle est toujours obligée de s'abstenir de parler. Elle a toujours des nuits agitées et sans sommeil. Elle a commencé le lait d'ànesse, mais il ne peut pas encore avoir produit de l'effet. Je savais bien qu'elle ne pouvait se rétablir qu'avec la belle saison, mais j'espérais, en attendant, un état plus supportable. Il n'est plus question de grands voyages , mais seulement de Passy. Mais j'avoue que ce qui éloigne toute idée de grand voyage est aussi un sujet d'inquiétude. Dieu nous soit en aide ! Il faut que je sois bien misérable pour ne pas avoir encore jeté un seul coup d'œil sur le travail de M. Sivry.
J'ai une nouvelle femme de chambre. C'est un ménage complet. La femme a son mari et deux enfants. L'un de ces enfants est mon filleul et M™^ Récamier est sa marraine.
Je verrai à m'établir lundi dans mon nouvel appartement. Dieu veuille que d'ici là je trouve quelque amélioration dans la santé de M°^' Récamier.
Je suis aussi un peu découragé sur notre situation. C'est une calamité nouvelle que cette suite sans fin d'assassinats de toutes les couleurs. Ces tentatives de régicide sur le fils d'un régicide me font une horreur que je ne puis dire. Cela semble une vraie malédiction, et cependant ce fils de
82 BALLANCHE ET M'"^ d'hAUTEFEUILLE.
régicide paraît visiblement protégé. Mais protégé au prix de la plus terrible expiation. Providence ! Providence ! Destinée humaine !
Et je sens bien vivement combien j'ai raison de désirer d'achever mon labeur.
Mille tendres et respectueux souvenirs.
J'ai prié M. Delloye de me faire ses propositions d'arrangement. J'attends sa note.
Nous commencerons par lancer le plus joli des petits volumes.
J'oubliais de vous dire que je suis tout à fait rétabli.
M. Rossy m'a dit qu'on attendait très prochainement M. de
Kergorlay.
Hébal.
20 avril 3'j.
M. Wilson vous tient au courant de nos conditions.
Je ne vous parlerai que de mes inquiétudes. La mauvaise saison se prolonge trop et je crains que les médecins ne se soient laissé devancer par le mal. M. de Chateaubriand est aussi fort souffrant, M"^" de Chateaubriand est dans un assez mauvais état de santé. La femme qui me sert a son mari dans un état de santé déplorable.
L'état de M. et de M""^ de Chateaubriand n'a, je l'espère, rien de grave. Mais si la saison ne change pas, si M"« Récamier ne peut pas prendre bientôt le lait d'ânesse à la campagne, j'ai tout lieu de craindre une altération dans les organes de la voix. On lui recommande le silence le plus absolu pour longtemps.
Je vous tiendrai au courant ; mais, avant tout, il faudrait le changement de saison. Si l'on avait pu prévoir, il aurait fallu aller passer l'hiver dans le Midi ; et, très certainement, il ne faudra pas courir les chances d'un autre hiver dans ce climat qui, décidément, lui est contraire.
Mille tendres et respectueuses amitiés.
HÉBAL