CHAPITRE 1. II
la démarche qu!elle avait faite ayant révélé au philosophe une sympathie bien capable de ramener rhomme sympathique par excellence. Il revint, en effet, quelques jours après, afin de connaître l'impression de la jeune femme sur son livre. On s'en doute certainement, c'était une profonde admiration que M""^ d'Hautefeuille eut le bonheur de traduire en phrases charmantes qui conquirent le bon rêveur. La conversation se fit plus liante, plus active, plus intéressante ; l'heure du dîner approchait et le visiteur ne partait pas; Oh! devant les hautes pensées exprimées si purement sur un ton nouveau, M""' d'Hautefeuille ne songeait guère aux vulgaires satisfactions gastronomiques. Non, certes, mais elle attendait un invité dont la rencontre avec Ballanche pouvait devenir fort gênante.
Le baron d'Eckstcin, publiciste ingénieux, spirituel et fougueux, philosophe élève de Maistre et de Bonald, fondateur du périodique le Catholique, venait d'écrire sur la Palingénésie un article où, après des éloges à l'auteur, il le traitait durement comme penseur, l'accusant de s'égarer dans sa propre pensée sans planer au-dessus de son sujet et nommant son ouvrage Le livre des erreurs et de la vérité. Bref, la coupe était amère, quoique les bords fussent enduits de miel. Les aiguilles de la pendule avançaient toujours. M""" d'Hautefeuille prit son courage à deux mains, et pour s'excuser de ne pas retenir Ballanche, elle lui avoua le nom de son convive : « Ah! j'aurais bien du plaisir
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à le connaître, répondit simplement l'excellent homme, on est souvent dénigré faute d'avoir été compris. » Il resta donc, fît à son adversaire l'accueil le plus bienveillant, causa en termes très simples de la critique de son œuvre, développa largement son système et insista sur les points où il lui semblait être resté obscur. D'Eckstein avait une conversation flamboyante, il discourait avec une verve, un entrain prodigieux, sa parole était une lave ardente; Ballanche, au contraire, parlait lentement, cherchant ses mots et choisissant ses expressions, surtout avec les gens qu'il connaissait peu. Dans leur entretien ce jour-là, on ne sait à qui serait demeuré l'avantage, probablement au plus impétueux, si la discussion eût commencé, mais la douceur, l'absence entière de toute susceptibilité de Ballanche, domptèrent le baron d'Eckstein. Il sentit s'éteindre son feu d'argumentation, il devint triste d'avoir été dur envers un tel homme et finit par lui demander son amitié, comprenant alors ce qu'elle pouvait valoir. Du même coup il gagna celle de la maîtresse de maison que l'attendrissement gagnait devant cet heureux dénouement.
Après cette soirée qui fit époque, M™^ d'Hautefeuille reçut Ballanche de temps en temps, toujours avec plaisir, mais sans intimité. Elle le savait si lié avec M™^ Récamier, si fasciné par Juliette, qu'elle n'espérait pas grand'cliose de son commerce, tout en jugeant néanmoins qu'une affec-