CHAPITRE VI
la bouche de Léa par l'épouvante de Téchafaud, le désordre des passions qui se combattent en elle, l'imprécation est pour elle im langage permis et naturel, mais dans celle de l'étrangère, de l'avocat, elles prennent un bien autre caractère de gravité, elles assument l'infaillibilité de l'axiome et partant sa responsabilité, c'est la raison générale et suprême qu'elles expriment et, spécialement, celle de l'auteur, et ne pourraient manquer d'appeler sur lui des attaques d'autant plus vives, qu'il est lui-même plus respectable, son ouvrage éminent est ici agresseur. Ce ne sont pas ici les sentiments que je combats, je conçois parfaitement qu'ils s'émeuvent contre la peine de mort, je crois même qu'on n'use que d'un légitime droit en militant pour son abolition ; peu disposée pour ma part à être frappée de sa sévérité, la vie avec le remords me paraissant bien autrement cruelle, je suis particulièrement arrêtée par l'argument qui s'est présenté de bonne heure à moi, de l'irréparabilité du malheur qui clùt par le châtiment une destinée rebelle et coupable, et il me suffît, pour unir à cet égard-là mes vœux aux vôtres, mais je pense qu'il y a loin du droit qu'on peut puiser dans cette considération, à arracher d'une manière violente et hautaine, des mains de la société, un moyen de préservation qui, s'il était usurpé, ne ferait des siècles passés et peut-être encore longtemps à venir qu'une longue, ténébreuse et criminelle prévarication. Ce droit, cru possédé par les hommes, partout et toujours, donnerait à Terreur une universalité que l'universelle conscience dénie. Dieu n'aurait point ainsi abandonné les hommes, et ici la foi vient encore éclairer la raison. Cela n'empêche point, encore une fois, que cette idée formulée comme désir, et exprimant votre conviction, ne trouve sa place dans votre ouvrage. Dans toutes les hautes questions, c'est beaucoup qu'une voix de plus et une voix comme la vôtre, et certes elle ne perdrait rien même de sa force par les adoucissements que je voudrais
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obtenir. Qu'il me soit permis de soumettre à votre jugement un doute sur la justesse du passage suivant : et que Dieu saura punir dans une autre vie ceux que sa douceur épargne dans celle-ci; il me semble qu'en substituant patience à douceur, le sens serait plus clair et plus exact, car la douceur qui épargne dans le temps pour punir dans l'éternité ne me paraît pas bien douce, mais elle peut être et elle est effectivement patiente, en laissant lieu au repentir, à l'amendement, ruses adorables par lesquelles Dieu veut bien tromper sa justice.
Encore un mot, Madame, qui sera une pétition en faveur de l'Italie ; l'arrêt que vous portez sur eUe me paraît bien sévère, bien décourageant dans son irrévocabilité. Je passe bien condamnation avec vous sur les masses : elles n'ont jamais que le sortjqu'elles méritent, mais ne les voyez-vous pas à travers les Manzoni, Pellico, Balba et tant d'autres? Une armée est bien quelque chose pour ces hommes d'élite et je ne sais pas s'il est un pays qui laisse supposer, à meilleur droit, plus de véritable mérite ignoré.
Voilà, Madame, le fond brut de toutes les pensées que votre manuscrit a excitées en moi, je vous les livre en toute franchise, en toute confiance, sans une hésitation, sans un retour sur mon audace. Vous m'avez demandé la vérité de mon impression, en sachant que vous l'auriez tout entière ; les esprits comme le vôtre sont faciles à vivre et bien commodes; d'ailleurs, quand on loue et qu'on admire de si bon cœur, je ne sais pas si l'on a des droits, mais je sais qu'on est bien heureux de se croire des devoirs.
Adieu, Madame, c'est M. d'Hautefeuille que j'aurais besoin de féliciter ; il doit jouir plus que vous-même encore de ce que vous faites, car il lui est permis d'y joindre ce que vous vous interdisez, ce noble orgueil, si réhabilité de tous points, quand on l'éprouve pour un autre. Charles veut bien que je l'embrasse et vous, Madame, que je vous offre mes bien vives et sincères amitiés.