S. SWETCHINE
Ballanche continuait, ses conseils et ses obligeantes réclames, troublé cependant par les santés chancelantes autour de lui.
23 juin 3-j.
Hélas! voici ce qui est arrivé. J'ai eu de vives inquiétudes. La même incertitude continue, et, quoi qu'on en dise, l'état devient de plus en plus alarmant. Je ne vois pas d'altération apparente, mais la poitrine se prend. De plus, c'est un état fort triste que cette sorte de solitude forcée au sein même de l'intimité. M. de Chateaubriand était très souffrant, ce qui était une complication de plus. 11 était beaucoup mieux aujourd'hui.
Cependant, j'ai fait votre article, tellement fait que je l'avais signé pour le porter au journal. Vous ne pourriez vous imaginer le tas de brouillons que j'avais faits avant d'arriver à cette rédaction définitive. Que bien que mal, c'était fini. Je l'ai relu, je l'ai trouvé trop long pour le journal. Je me suis mis à le réduire. Je le réduis de plus de moitié. Lorsque ceci sera fait, je donnerai l'article rédtdt au journal. Je conserverai l'article tel qu'il est fait à présent, j'y mettrai quelques notes pour des choses que je veux y ajouter, et je vous enverrai le tout pour que vous y fassiez vos remarques, et cela deviendra la préface de la seconde édition.
J'ai trouvé combien il m'est diflicile d'écrire à présent. Il faut bien mettre quelque chose sur le compte de la vie inquiète que je mène, mais il y a aussi je ne sais quelle diflB-
98 BA.LLANCHE ET M™ d'hAUTBFEUILLE.
culte d'écrire, qui va trop souvent jusqu'à l'impossibilité. Ce m'est un bien fâcheux présage de ce qui m'attend pour mon travail définitif.
J'ai envoyé vos conditions à Didot. Mais, auparavant, je les ai relevées sur un exemplaire que j'ai gardé par-devers moi. Sitôt que mon article sera fini, et ce sera demain, je relirai VAme exilée avec vos corrections. J'y ferai immédiatement mes remarques. Je vous enverrai le tout afin que vous preniez un parti sur toutes choses. Mais ne me faites pas envoyer d'épreuves ; cela pourrait entraîner trop de longueur. C'est assez comme cela.
Ce n'est pas de mourir moi-même en propre personne qui me tourmente, c'est de mourir dans les autres. C'est de mourir successivement dans les autres et dans soi, de mourir par morceaux, qui fait toute ma tristesse. Cette difiiculté que je suis sûr de rencontrer pour l'expression de ma pensée définitive est bien une sorte d'avant-goût de la mort.
Je vois que M""* Récamier perd la voix, que ses j^eux lui manquent, que peut-être sa poitrine s'altère. M. de Chateauliriand avait ces jours-ci le sentiment d'une grande altération. Nous venons de perdre le duc de Laval. Voici bien des pertes que je fais parmi mes amis les plus anciens.
Vous, vous vivez dans la solitude; mais vous êtes pleine de vie. Votre pensée a acquis un instrument, et, je vous assure, un instrument très bon.
Ce n'est pas à mon âge qu'on peut espérer de reconquérir tui instrument perdu. Ma santé est très bonne ; j'aimerais mieux être souffrant comme je l'ai été souvent et longtemps. Vous savez, ou vous ne savez pas, que je me suis toujours très bien accommodé de la souffrance. Je trouve que cela aide bien à supporter la vie. Ce n'est pas la mort qui déplaît, c'est la décadence. Et je le sens bien dans M""* Récamier, dans M. de Chateaubriand, c'est-à-dire que je sens combien cette triste impression existe chez eux.