CHAPITRE VI. III
En vérité, il n'y avait pas moyen de résister à une obligeance si persévérante. Nous voici donc jetés dans le faubourg Saint-Honoré. Moi, je garde mon appartement de la rue de Sèvres, mais il me paraît difficile que je puisse me passer d'un pied-à-terre dans le voisinage de la rue d'Anjou. Je verrai. Comme je suis très convaincu que le séjour de l'Abbaye-aux-Bois a été calamiteux ces deux derniers hivers, il y a longtemps que j'ai désiré que M""* Récamier en sortît. Ceci va sans doute changer toutes nos habitudes. Il n'est question encore que de cet hiver. On croit que de nouvelles dispositions pourraient rendre l'Abbaye habitable pour M""* Récamier. J'avoue que j'ai peine à le croire. Ainsi, nous serons dans le cas de chercher, mais nous avons l'hiver devant nous. Une autre complication est celle de M. de Chateaubriand. Sa santé n'est pas bonne. Celle de M'"^ de Chateaubriand est mauvaise. Il est impossible qu'elle continue à porter le fardeau de Marie- Thérèse. Voilà donc une détermination à prendre. Que feront-ils l'un et l'autre ? Où iront-ils ? Où irons-nous ?
Quant à moi, je suis entré dans de grandes incertitudes. Je veux, à tout prix, imprimer cet hiver, parce qu'ensuite je ne saurais quand jïmprhncrais. Mais qu'imprimer ? Sous quelle forme ? Je suis loin d'être fixé à cet égard.
Il me semblait que vous deviez venir à Paris dans le mois prochain. J'imagine que vous viendrez encore au Bon Lafontaine. Mais à un autre voyage, n'y am-ait-il pas moyen de trouver dans le voisinage de M"'* SAvetchine et de M. de Lamartine ? Ce point serait intermédiaire entre la rue de la Planche, la rue de Sèvres et le faubourg Saint-Honoré.
Tout ceci est moment difficile à passer.
Mais l'essentiel me par|.ît à l'abri ; je suis persuadé que cet hiver la santé de M""^ Récamier s'améliorera assez pour prendre un parti définitif pour l'année prochaine.
112 BALLA.NCHE ET M^^ d'iIAUTEFEUILLE.
Je persiste à croire qu'alors un voyage, soit celui des Pyrénées, soit celui d'Italie, pourra être favorable.
Je ne veux pas vous écrire plus longtemps aujourd'hui; il me semble que voilà assez de nouveau pour une fois.
Mille et mille tendres amitiés.
Hébal.
10 novembre 3^.
Depuis vous, M'"^ Récamier a encore été fort souffrante. Elle a été saignée et il y a lieu de croire que la saignée était nécessaire. Depuis quelques jours, elle est mieux, elle a plus de force et nous nous rassurons de plus en plus sur le fond de la santé. Il y a même quelques symptômes qui font pressentir un déplacement de la cause inconnue de raffeclion. Son appartement de la rue d'Anjou est une perfection comme hygiène. On peut y maintenir une température convenable et l'on y jouit d'un très grand silence. Je n'ai point pris de logement dans le voisinage, et je ne crois pas être obligé d'en prendre un, surtout si le mieux se soutient, comme il faut bien l'espérer.
Vous savez que j'avais chez moi un ménage complet, homme, femme, enfant. Ce pauvre ménage vient de se décompléter. L'homme, qui a été fort malade, vient de succomber. Il est mort dans la même chambre que M""^ Villars.
Je ne sais si vous connaissez la marquise de Gouvello, excellente femme qui était établie à l'Abbaye-aux-Bois. Le matin, à sept heures, elle assistait à la messe, très bien portante. En rentrant chez elle, elle s'est trouvée souffrante, une fluxion de poitrine s'est déclarée, et elle est morte dans la nuit du même jour.
Voilà donc la vie !
Il faut que M. de Sivry ait été bien adroit pour venir à bout de satisfaire Victor Hugo.
Je ne dis rien aujourd'hui de la ballade.