CHAPITRE I. ' l
lion pouvait fleurir encore près de celle qui faisait le fond et le charme de son existence. La première fois qu'elle le revit, elle lui parla de sa belle amie ; à ce nom, son visage rayonna, s'éclaira, puis, après quelques mots sur ce sujet inépuisable en douceur pour lui, le philosophe ajouta : « Ouel empire pourtant que celui de la beauté! Rappelez-vous Honfère. Les vieillards se levaient à l'approche d'Hélène et disaient : Pardonnons aux Grecs et aux Troyens ; en la voyant on comprend leur terrible guerre. » Et comme M™'' d'Hautefeuille approuvait : « La beauté de M™" Récamier est célèbre dans le monde entier, continua-t-il ; en Angleterre, le peuple un jour détela sa voiture pour la traîner en triomphe, et voilà que maintenant son image portée en Chine y devient l'objet d'une sorte de culte et sert de type au beau dans les arts plastiques. » Ballanche se trompait sans doute au sujet des habitants du Céleste Empire ; le beau, quoiqu'il soit une chose absolue, n'est compris dans toute sa puissance que par ceux dont l'intelligence a développé le goût, mais nul mieux que lui n'était capable d'apprécier l'éclat de sa divine amie. Malgré son sexe. M'"'' d'Hautefeuille ignorait alors la jalousie, puisqu'elle n'a pas craint d'écrire ces lignes sur M™^ Récamier :
« Je me souviendrai toujours d'avoir aperçu cette figure exquise dans toute sa splendeur. Elle ressemblait alors à l'une des plus jeunes filles de Niobé dans son chnrme triste et virginal. Son
l4 BALLANCHE ET M"'« d'hAUTEFEUILLE.
image est restée dans mon esprit durant de longues années, et nul des portraits que j'ai vus d'elle ne m'a rendu cette belle vision de ma jeunesse. »
Ballanche et la comtesse Charles d'HautefeuilIe préludaient à une sérieuse intimité lorsque la Révolution de juillet éclata. Ce fut le temps d'épreuve des ^iffections sincères; quelques-uns qui avaient tout perdu se trouvèrent si riches en amis dévoués qu'ils purent bénir leur mauvaise fortune. L'amitié de Ballanche pour son admiratrice devint soudain une vieille amitié. L'orage l'avait mûrie.
M™" d'HautefeuilIe n'habitait plus Paris que par moments et donnait une grande partie de sa vie à sa propriété de Saint- Vrain (Seine-et-Oise), mais lorsqu'elle débarquait dans la capitale, Ballanche voulait être averti de l'arrivée et on le voyait chaque jour se présenter à la demeure temporaire de la comtesse. Bientôt les familiers choisirent les heures où ils pouvaient rencontrer le philosophe, afin de jouir du charme de ses entretiens, de sa conversation toujours élevée, quelquefois singulièrement naïve et pleine de bonhomie. Voici ce que raconte M™'' d'HautefeuilIe de cet aimable savant qu'elle nommait le La Fontaine chrétien :
« M. Ballanche goûtait la société des femmes. « C'est par elle, disait-il, que la pensée se propage. Elles propageront la mienne. » Il aimait qu'elles allassent à lui, et peut-être ce qui l'inclina vers moi, ce fut d'avoir été une des premières entraînée par sa réputation encore à peine sortie du cercle