CHAPITRE I. l
de ses nobles amitiés. Depuis elle a bien grandi, cette réputation, et ceux qui le chérissaient ont eu le bonheur de l'en voir jouir de son vivant. Les causeries en tête-à-tôte lui plaisaient surtout et c'était là qu'il était admirable. Rien ne le gênait plus, sa parole ordinairement un peu lente s'animait à son insu, se colorait et devenait éloquente. S'élevant alors, il planait dans les hauteurs éthérées qu'habitait le plus souvent son esprit. D'autres fois, ses entretiens étaient tout empreints de grâce et de simplicité; il avait de petites histoires charmantes qu'il narrait à merveille ; certain soir il nous raconta qu'un garde national venait de lui présenter les armes en disant : « Honneur à la philosophie ! »
L'incommensurable douceur de ce lettré faisait néanmoins place par moments, par rares moments, à des coups de tonnerre éclatant tout à coup dans un ciel pur. Delécluze rapporte qu'après un bon dîner chez la duchesse de Devonshirc, Ampère et Ballanche revinrent le soir à dix heures chez M""" Récamier, où se trouvaient déjà quelques intimes. Au cours de la conversation, on cita Bossuet, lorsque Ballanche, prenant la parole, fît une charge à fond contre l'aigle de Meaux, s'anima, s'emballa et finit par s'écrier : « Non ! qu'on ne me parle plus des vertus et des talents de Bossuet, d'un homme qui a osé dire que Dieu n'a pas révélé le dogme de l'immortalité de l'âme aux Juifs parce qu'ils n'étaient pas dignes de recevoir cette vérité! Par ces
l6 BALLANCHE ET M»"^ d'hAUTEFEUILLE.
mots, il mérite le feu et les cinquante mille bûches de l'Inquisition ne suffiraient pas pour le rôtir.... Il y aurait là cinquante mille fenêtres que je m'en précipiterais d'un coup en témoignage de ce que j'avance ('> ! » Comme, en jetant ces mots, le péroreur était rouge d'indignation et, tout en marchant, frappait sur l'épaule des auditeurs assis, ce fut un éclat de rire général auquel il se laissa bientôt aller lui-même.
La chute de la monarchie légitime avait fort affligé Ballanche, parce qu'elle déroutait une partie de ses prévisions. Le départ des Bourbons ne le peinait pas outre mesure, mais il interrompait brusquement son séjour à Dieppe en compagnie de M™*" Récamier et, malgré sa débonnaireté, le digne savant eût fait tomber la tête de Charles X, du duc d'Angoulême et de bien d'autres pour un sourire de la belle Juliette. Qu'on en juge par ces lignes de M"''^d'Hautefeuille:
« Après Dieu, principe de toute beauté, venait immédiatement pour lui M"'" Récamier. C'était le Créateur reflété dans la plus parfaite, la plus idéale de ses créatures. Jamais il n'eut la témérité d'en être ce qu'on appelle épris. L'amour si parfait, si éthéré, si idéalisé qu'il eût pu éprouver, eût encore été un sentiment trop terrestre pour qu'il osât l'offrir même dans le plus secret de son cœur à une femme tant imprégnée à ses yeux de divine poésie.
(i) E.-J. Uelécluze : Souvenirs de soixante années. Paris, 1862.