CHAPITRE IX
Un de ces jours, M. de Sivry est venu me voir. J'étais sorti pour ma promenade accoutumée, car, à présent, j"ai ajouté comme régime une promenade dans le moment où la pluie cesse ou est suspendue. Mais Fanny m'a dit qu'elle avait trouvé une très bonne mine à M. de Sivry, ce qui m'a fort satisfait sans me consoler d'avoir manqué sa visite.
Je pense comme vous qu'une édition, en format anglais, n'exclut point, pour plus tard, une édition illustrée, surtout si nous faisons nous-mêmes les deux éditions.
Quant à la concurrence que vous craignez, je sais bien à quoi m'en tenir. Les véritables juges nous sont acquis.
Un des effets de la presse est d'établir la promiscuité la plus déplorable et l'anarchie la plus complète. Sitôt qu'un nom est établi dans la renommée petite ou grande, il n'appartient plus à celui qui veut s'en parer. Je ne sais pas de prospectus ou de programme qui ne contienne des usurpations de nom. Si Ampère était collaborateur de toutes les entreprises où se trouve son nom , il ne saurait que devenir. C'est au public à se plaindre. Pour mon compte , j'ignore à combien d'entreprises mon nom se trouve. Je sais que c'est un abus, mais il ne m'est jamais venu dans l'idée de réclamer.
Je crois que je ferai, la semaine prochaine, l'expérience de la première machine dont il était question à Saint- Vrain.
Mais la machine , devenue bien plus importante, celle du moteur universel, ne commencera à se fabriquer que lundi prochain. J'espère qu'il ne faudra pas plus d'un mois pour l'exécuter.
Fanny ira prendre votre chapeau et le soignera ellemême pour vous le garder.
Mme Récamier reconnaît enfin que les eaux lui ont été bonnes. Elle s'occupe toujours beaucoup de vous.
Mille tendres et respectueuses amitiés. Hébal.
176 BALLANCHE ET M™« d'hAUTEFEUILLE.
]yjme (J'Hautefeuille ne dut guère déposer la plume en cette année 1840. A la fin de novembre paraissait la Vie de la sainte Vierge, qu'elle avait beaucoup travaillée sous la direction de Ballanche. Cette fois l'œuvre était illustrée, par Th. Fragonard, de dessins dans le style des vieux missels, et se présentait sous la forme d'un in-quarto; je n'en parlerai pas, car son analyse ne nous apprendrait rien de nouveau, et le public en jugea de même à l'époque. L'essor d'Anna-Marie n'en fut point arrêté, comme on le verra par le milieu de la lettre suivante :
18 décembre 40 •
J'ai eu le plaisir de voir, hier, M. d'Haute feuille. 11 m'a appris que M. de Sivry ne vous avait pas donné un remplaçant. Je l'avais vu sûr de son affaii'c, et je ne m'étais inquiété de rien à cet égai'd. Aujourd'hui même, j'en parlerai à M. Lenormant.
Ma candidature à l'Académie prend une très bonne tournure. Ceci m'arrange assez, parce que je n'étais nullement disposé à la lutte. S'il avait fallu disputer le terrain, je ne l'aurais certainement pas fait (i).
Mme Récamier, qui est fort souffrante en ce moment, a voulu que ma candidature réussît, et elle s'y est mise sérieusement. iElle a bien compris que cette fois était la dernière, et qu'il fallait, par une sorte de convenance, que je fusse de l'Académie. Cette convenance frappe beaucoup de personnes et ne m'émeut pas beaucoup.
Je lui ai communiqué votre lettre à cause de ce que vous me dites du petit livre.
(i) Ballanche s'effaça devant Victor Hugo qui fut nommé, le 7 janvier 1841, par 13 voix sur 32 votants.