CHAPITRE l
Il existe à Douai dans la rue de ip^ris me man soi\ dont la physionomie , les dépositions intérieures et les détails ont, plus que ceuii^ d^aucun autre logis , ga^cdé le caractère des yieilles CQnstructions flamandes y si naïvement appropriées aux mœurs patriarcales (le ce hon pays» Sf ais • avant de la décrire , peut-être faum établir dans rintérët des écrivains la.nécessité de ces préparations didactiques contre lesqt^elles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui vpudJTâient de^ émo^\ons sans en subir les principes générateurs , ^ flçui: sans la graine , Tepfant aans l£\ gestation. Ij^^art {itté^aiire ^ers^it-il doic ^enu d'être plus fort qi^e qe l'çst la nature ? Les éyé^ nemens de la vie humaine , soit publique , spi^ privée , sont si intime^ïent liés à V^rchitectuçe , que la plupart des observateurs peuvent reconstruire 1^ nations ou les inçlividus dans toi^te la
4 BALIDAZAR GLAES ,
vérité de leurs habitudes , d'après les restes de leurs monumens publics , ou par lexamen de leurs reliques domestiques. L'archéologie est à la nature sociale , ce que Tanatomie comparée est à la nature organisée. Une mosaïque révèle toute une société , comme un squelette d'ichthyosaure sous-entend toute une création. De part et d'autre, tout se déduit , tout s' enchaîne ; la cause fait deviner un effet , comme chaque effet permet de remonter à une cause; et le savant ressuscite ainsi jusqu'aux verrues des vieux âges. De là vient sans doute le prodigieux intérêt qu'inspire une description architecturale quand la fantaisie de l'écrivain n'en dénature point les élémens. Chacun ne peut-il pas la rattacher au passé par de sévères déductions , et pour l'homme , le passé ressemble singulièrement à l'avenir : lui raconter ce qui fut, n'est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera? EnGn, il est rare que la peinture des lieux où la vie s'écoule , ne rappelle à chacun ses vœux trahis ou ses espérances en fleur. La comparaison entre un présent qui trompe les vouloirs secrets et l'avenir qui peut les réaliser , est une source inépuisable de mélancolie ou de satisfactions douces. Aussi , est-il presque impossible de ne pas être pris d'une espèce d'attendrissement à
ou lA RECHERCHE DE l'ÀBfiOLU. S
fa peinture de la vie flamande , quand les accessoires en sont bien rendus. Pourquoi ? Peut-être est-ce , parmi les différentes existences , celle qui finit le mieux les, incertitudes de Thomme. Elle ne va pas sans toutes les fêtes , sans tous les liens de la famille , sans une grasse aisance qui atteste la continuité du bieurètre, sans un repos qui ressemble à de la béatitude ; mais elle exprime surtout le csdme ef la monotonie d'un bonheur naïyement sensuel , où la jouissance étouffe le désir. Quelque prix que Fhomme passionné puisse attacher aux tumultes des sentimens, il ne yoit jamais sans émotion les images de cette nature sociale où les battemens du cœur sont si bien réglés, que les gens superficiels l'accusent de froideur. La foule préfère généralement la force anormale qui déborde , à la force égale qui persiste ; elle n'a ni le temps ni la patience de constater l'immense pouvoir caché sous une apparence uniforme.
Aussi , pour frapper cette foule emportée par le courant de la yie, la passion et le grand artiste n'ont^ils d'autre ressource que d'aller au-delà du but , comme ont fait Michel-Ange y Bianca-Gapello, Mademoiselle de Lavallière, Beethowen, et Paganini. Les grands calculateurs seuls pensent qu'il ne faut jamais dépasser le but , et n'ont de
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yaient guère èlre considérées que comme le magasin général de TEurope,* jusqu'au moment où la découverte du tabac souda par la fumée les traits épars de leur physionomie nationale. Dès lors, en dépit des morcellemens de son territoire^ le peuple ikmand exista de par la pipe et la bière. Après s^ètre assimilé par la constante économie de sa conduite , les richesses et les idées de ses maîtres ou de ses voisins, ce pays^ si nativement terne et dépourvu de poésie^ se composa une vie originale et des mœurs caractéristiques ^ sans paraître entaché de servilité. L'art y dépouilla toute idéalité pour reproduire uniquement la forme. Aussi , ne demandez à cette patrie de la poésie plastique, ni la verve de la comédie, ni l'action dramatique, ni les jets hardis de l'épopée ou de l'ode , ni le génie musical ; mais elle est féconde en découvertes utiles, en discussions fioctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout y est frappé au coin de la jouissance temporelle.
L'homme y voit exclusivement ce qui est , sa pensée s'y courbe si scrupuleusement à servir les besoins de la vie , qu'en aucune œuvre elle ne s'est élancée au-delà de ce monde. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple, fut une sorte d'économie en politique : sa force révolutionnais
ou LA RECHERCHE DE h'xBS^V. 9
\int du désir domestique d^avoir les coudées fmnches à table et son aise complète sous Tauvent de ses steedes. Le sentiment du bien--étre et l'esprit d^indépendance qu'inspire la fortune, engendrèrent là plutôt qu'ailleurs ce besoin de liberté dont l'Europe fut travaillée plus tard. Aussi , la constance de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aux Flamands, en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits. Chez ce peuple , rien donc ne se façonne à demi , ni les maisons , ni les meubles , ni la digue, ni la culture, ni la révolte; aussi , garde-t-il le monopole de ce qu'il entreprend. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie , celle de sa toile, sont héréditaires comme ses fortunes patrimoniales. S'il fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure , peut-être serait-on dans le vrai , en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des Pays-Bas , capable , comme il s'en est tant rencontré , de mourir bourgeoisement et sans éclat pour les intérêts de sa Hanse. Mais les douces poésies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernières maisons qui , au temps où cette histoire commence , en conservaient encore
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le earactère à Douai. De toutes les \iHes du département du Nord^ Douai est , kélas ! ceUe qui se modernise le plus , où le sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes , où Famour du progrés social est le plus répandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour , les antiques mœurs s^efEacent ; le ton, les modes y les façons de Paris y dominent; et de Fancienne vie flamande , les Douaisiens n'auront plus bientôt que la cordialité des soins hospitaliers , la courtoisie espagnole , la richesse et la propreté de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les maisons de briques ; le cossu des formes batayes aura cédé devant Félégance des nouveautés françaises.
La maison où doivent se passer les événeraens de cette histoire se trouve à peu prés au milieu de la rue de Paris, et porte à Douai, depuis plus de deux cents ans , le nom de la Mai&on Claes. Les Van-Claôs furent jadis une des plus célèbres familles d'artisans auxquels les Pays-Bas durent, dans plusieurs productions, une suprématie com- «nerciale qu'ils ont gardée. Pendant long-temps les Claës furent dans la ville de Gand, de père en fils , les chefs de (a puissante confrérie des Tisserands. Lors de la révolte de cette grande cité
Où l RfiiCflERGHE OV l' ABSOLU. Il
contre Cfaortes-Quint qui toulûrt supprimer ses privilèges y le plus riclie des Glaës fut si fortonent compromis que, préToyant trtie catastrophe, tnais forcé dé partager le sort de ses compagnons , il envoya secrèt^nent à Douai > sous la protection de la Frahce, sa fëmùie, ses enfanset ses ridiesse's, avant qde les troupes de Tempereur n^eussent in*vesti la ville. Les prévisions du Syndic des Tisserands étaient ]ustes« Il fut , ainsi que plusieurs autres bourgeois , excqpté de la capitulation et pendu comme rebelle, tandis quMI était en réalité le défenseur de Tindéf^endance gantoise. La mort de Claës et de sels compagnons porta ses fruits. Plus tard ces supplices inutiles coûtèrent au roi des Espagnes la plus grande partie de ses {iosseësions dans led Pa^s-Bas : de toutes les semences confiées à la terre, le sang versé par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson.
Quand Philippe II , qui punissait la révolte jusqu'à la seconde génération , étendit sur Douai son sceptre de fer, les Claës conservèrent leurs grands biens , en s'alliaut à la très-noble famille de Molina dont la branche atnée , alors pauvre, devint assez riche pour pouvoir racheter le comté de Nourho (Qu'elle ne possédait que titulairement dans le royaume de Léon. Au commencement du
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dix-neuvième siède /après des vicissitudes dont le tableau n^offrirait rien d^intéressaat , la famin« Glaës était représentée , dans la branche établie à Douai , par la personne de monsieur Balthazar Glaës-Molina , comte de Nourho, qui tenait à s'appeler tout uniment Balthazar Glaës. De Timmense fortune amassée paf ses ancêtres qui faisaient mouvoir un millier de métiers, il restait à Balthazar environ quinze mille livres db rentes en fonds de terre dans Tarrondissement de Douai, et la maison de la rue de Paris, dont le mobilier valait une fortune. Quant aux possessions du royaume de Léon , elles avaient été Tobjet d^un procès entre les Molina de Flandre et la branche de c^tte famille restée en Espagne. Les Molina de Léon gagnèrent les domaines et prirent le titre de comte de Nourho , quoique les Glaës eussent seuls le droit de le portef ; mais la vanité de la bourgeoisie belge était supérieure à la morgue castillane ; aussi quand FÉtat civil fut institué , Balthazar Glaës laissa-t-il de côté les haillons de sa noblesse espagnole pour sa grande illustration gantoise. Le sentiment patriotique existe si fortement chez les familles exilées . que jusque dans les derniers jours du dix-huitième siècle, les Glaës étaient demeurés lidèles à leurs traditions, a leurs
ou LA RECHERCUE DE l'abSULU. 13
mœursret à leurs usages.«Ils ne s'alliaient qu'aux familles de la phis pura bourgeoisie ; il leur Jallait un certain nombre d'échevins ou de bourgmestres du côté de la fiancée , pour l'admettre dans leur famille ; ils allaient cbercber leurs femmes à Bruges ou à Gand , à Liège ou en Hollande , afin de perpétuer les coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du dernier siècle , leur société, qai s^ était insensiblementrestreinte, se bornait à sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mœurs, dont la toge à grands plis, dont la gravité magistrale mi-parti d'espagnole , s'harmoniaient bien à leurs habitudes. Les habitans de la ville portaient une sorte de respect religieux à cette famille , qui pour eux était comme un préjugé. La constante honnêteté ^ la loyauté sans tache des Glaës, leur invariable décorum faisaient d'eux une superstition aussi invétérée que celle de la fête de Gayant, et bien exprimée par ce nom, hi maison Claës, L'esprit de la vieille Flandre respirait tout entier dans cette habitation, qui offrait à un amateur d'antiquités bourgeoises le type des modestes maisons que se construisit la riche bourgeoisie au moyen-âge.
Le principal ornement de la façade était uAc porte à deux veptaux en chêne garnis de clous
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disposés en quinconce, au centre desqueh les Claâf avaient fait sculpter par orgueil deux navettes en croix. La baie de Cette porte, édifiée en pierre de grès^ se terminait par un cintre pointu, qui supportait tine petite lanterne surmontée d\ine croix , et dans laquelle se voyait une statuette de sainte Genevière filant sa quenouille. Quoique lè temps etft jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de sa lanterne, le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passans d^en bien saisir les détails. Aussi le chambranle, composé de colonnettcâs assemblée]» , conservait-il une couleur grise foncée et brillait de manière à faille croire qu'il était verni. De chaque côté de la porté , au rei-dechaussée, se trouvaient deux croisées semblables à toutes celleis de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finisisait sous Tappui par une toquîHe richement ornée, en haut par deux arcades que séparait le montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties inégales , car là traverse placée à la hauteur voulue pour figurer une croix , donnait aux deux côtés inférieurs de la croisée une dimension presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres, La double arcade avait pour enjo-
ou LA nBOiBaons BE l'absolu. 15
li\eiKi6nt troia raqgées de briqnes qui s^avançaient Tune sur Fautre, et dont chaque brique -était alternativement saillante ou retirée d^un pouce environ, de manière à dessiner.grossièrement une grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rouge. Les murs bétis en briques, rejotntoyées avec un mortier blanc, étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des chatnes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées ; le second n^en avait plus que trois, et le grenier tirait bonjour d'une grande ouverture ronde à. cinq compartimens , bordée en grès , et placée au mi^eu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la rose dans le portail d^une cathédrale. Au faite s'élevait, en guise de girouette, une quenouille chargée de lin. Les deux côtés du grand triangle que formait le mur du pignon étaienf découpés carrément par des espèces de marches jusqu'au couronnement du premier étage , où , & droite et à gauche de la maison, tombaient les eaux pluviales rejetées par la gueule d'un animal fantastique. Au bas de la maison , une assise en grés y simulai^ une marche. Enfin , dernier vestige des anciennes coutumes , de chaque côté de
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la porte, entre les deux fenêtres, se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer , par laquelle on pénétrait dans les cayes. Depuis sa construction, cette façade se nettoyait soigneusement deux fois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt. Les croisées , les appuis , les pierres , tout était épousseté mieux que ne sont époussetés à Paris les marbres les plus précieux. Ce devant de maison n^ offrait donc aucune trace de dégradation ; et sauf les teintes foncées causées par la vétusté même de la brique, il était aussi bien conservé que peuvent Fêtre un vieux tableau , un vieux livre chéris par un amateur, et qui seraient toujours neufs , s^ils ne subissaient, sous la clocl^e de notre atmosphère, Tinfluence des gaz dont nous sommes nous-mêmes la proie. Le ciel nuageux , la température humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue étaient fort souvent à cette construction le lustre qu^elle empruntait à sa propreté recherchée, qui, d'ailleurs, la rendait froide et triste à Toeil. Un poète aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les découpures du grès, il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fen-
dillées y et que sous les arcades des croisées, quelque hirondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini , Pair propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable^ qui, certes, aurait fait déménager un romantique , s^il eût logé en face. Quand un yisiteur avait tiré le cordon de la sonnette en fer tressé qui pendait le long du chambranle de la porte , et que la servante venue de rintérieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retomVàit en rendant sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte eût été de bronze. Cette galerie peinte en marbre., toujours fraîche, et semée d'une couche de sable fin , conduisait à une grande cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verditre. A gauche se trouvaient la lingerie , les cuisines , la salle des gens ; à droite le bûcher, le magasin au charbon de terre et les communs du logis dont les portes, les croisées, les murs étaient ornées de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre
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qucitre murailles ropgf s rayéei <to filf^ts hUi^cs , y contractait dçsi reflets et des teinta roses qui prêtaient aux figures ^t w\ inqinçlres détails une grâce mystérieuçQ çït de fantastiques apparence^, llne se(îonde maison absplum^ftt semblable , sauf la porte , au bâtiment situé sur le devant de la nie , et qui , dans la Flandre , porte le uom de qvariier de d^rritri?, s*élevait au foud de cette cour et servait uniqupinent à I-habitation de la famille. Au re?-de-cl^au8sée , la première pièce était uu parloir éclairé par deu* ereisées du ç6té de la cour, et par deux autres qui doutaient sur
un jarc^in dont |a largeur égalait çe|Ip de la maison. Deux portes vitrée^ parallèles cpftduistiient lune au jardin, l'wtre à la çmv^ et cptrespqp-
daient à la porte de la r«e , 4e manière à ce q^^e,
dès Teutrée , un étranger po^yait embr^^^Pr Vensemble de cette demeure , et aperçeyqjr jusqua^x pâles feuillages qui tapissaient le fqiicJ du jardin. Le logis de devant , destiné mi\ répeptjons , et dont le second étage contenait les appartemeps à donner aux étrangers, renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées ; mais rien ne pouvait égaler aux yeux des Çj^i^s , ni au jugement d'u.u connaisseur, les trésprs qui ornaient cette pièce pù , dePU'^ deux siècles, g'èr
ou LA HCCKBaGHS DC I.' ABSOLU. 19
tait écoulée la \ie de la famillq. Le Glaés , mort pour la cause des libertés gantoises , Tartisan dont les gens de ce siècle prendraient une trop mince idée, si Thistorien omettait de leur dire ' quHl possédait près de quafante mille marcs d'afgent, gagnés dans |a fabrication des voiles nécessaires à la toi|te puissante marine vénitienne ; ce Claës eut pour ami le célèbre sculpteur en bois Van-Huysium de Bruges. Maintes lois , Viurtistp avai^ puisé dans la bourse de Partisan. Quelque temps avant la révolte des Gantak , Yan-Huysjuro , devenu riche , avait secrètentent sculpté pour squ ami une boi^rie en ébènfi massif ou étaient représentées les prineipal^ §cèqes de la vie d' irteweWe , ce brasseur, un moment roi des Flandres. Ce revêtement , cpniposé de soixante panneaux , contenait environ neuf cents persQunages principaux , et passait ppuf Topurre cppitale de Yan-Huysiu«». Le capitaine chargé de garder les bourgeois que Charles-Quint avait décidé de faire pendre le jour de son entrée dans sa ville nat(|le, proposa» dit-on, & Yan-Cla^$ de le laisser évader s'il lui donnait Tienvre de Van-Huysium. Le tisserand Tavait envoyée k Douai. Ce parloir, entièrement boisé avçc çfis panneçmx (jne , par respect pnur les
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mânes du martyr, Yaiv-Huysium vint lui-même encadTer de bois peint en outre-mer mélangé de filets d*or, était donc Fœuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque au poids de For. Audessus de la cheminée, Yan-Glaës, peint par Titien dans son costume de président du tribunal des Parchons, semblait conduire encore cette famille qui générait en lui son grand homme. La cheminée , primitivement en pierre , à manteau très-élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans le dernier siècle , et supportait un vieux cartel et deux flambeaux contournés , de mauvais goût , à cinq branches , mais en argent massif. Les quatre fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge , à fleurs noires , doublés de soie blanche, et le meuble de même étoffe avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne, était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par des bandes de chêne. Le plafond formé de plusieurs cartouches, flu fond desquels était un mascaron ciselé par Van-Huysium, avait été respecté et conservait les teintes brunes du chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tronquées , surmontées par
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des flambeaux à cinq branches^ semblables à ceux de la cheminée ; une table ronde en occupait le milieu ; le long des murs étaient symétriquement rangées des tables à jouer; sur deux consoles dorées y à dessus de marbre blanc, se trouvaient à Fépoque où commence cette histoire deux globes de \erre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés.. Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté , sans en rien refléter. Si du côté du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de Fébène , les croisées de la cour donnant peu de lumière, faisaient à peine briller les filets d^or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifique par un beau jour était donc, la plupart du temps, rempli des teintes douces, des tons roux et mélancoliques que le soleil épand sur la cime des forêts en automne. Il est inutile de continuer la description de la maison Glaè's dans les autres parties de laquelle se passeront nécessairement plusieurs scènes de cette histoire, et dont il suffit, en ce moment , de connaître les principales dispositions.
En 1812, vers les derniers jours du mois
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d'août , un dtoaancbe , après \épres , une femme était assise dans sa bergère devant une des fenè« très du jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur H maison , la prenaient en écharpe, traversaient le parloir, expiraî^nt en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du e&tà de la cour, et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Tout pçintre , même médiocre , qui Feût prise en ce moment, aurait certes produit une œuvre saillante en copiant cette tète pleine de douleur et de mélancolie. L'attitude générale du corps et la manière dont les pieds étaient jetés en avant accusaient l'abattement d'une personne aGQigée qui pe^d la conscience de son être physique^ sous la puissai^te concentration de ses forces intérieures en s'occupant d'une pensée .fixe dont elle suit les rayonnemens dans l'avenir, comme souvent y au bord de la mer, on regarde un rayon, de soleil qui perce les nuées et trace à l'horizon quelque bande lumineuse. Les mains de cette femme , rejetées par les bras de la bergère , pendaient en dehors, et sa tète, comme trop lourde, reposait sur le dossier. Une robe de percala blanche très-ample empêchait de bien juger ses pro-
ou LA RSGSBRGHfi DE l' ABSOLU. 2S
portions , et son corsage était tlissimulé sous les pKs d^une écharpe croisée sur sa poitrine et négligeuimerit nottée. Quand même la lumière n^auraît pas mis en relief son visage qu'elle semblart se complaire à produire préférablethcnt au reste de sa personne, il eût été impossible de ne pas sVn occuper alors exclusivement; son expression, qui eût frappé le plus insouciant des enfans > était une stupéfaction persistante et froide, malgré quelques larmes brûlantes. Rien n'est phiis terrible à voir que cette douleur extrême dont la nature ne permet le débordement qu'à de rares intervalles ,. maîï qui restait sur ce visage comme une lave figée autour du volcan. On eût éit une mère 'mourante obligée de laisser ses enfàns dans un abîme de misères , sans pouvoir leur léguer aucune protection humaine. La physionomie de cette dame , âgée d^environ quarante ans , nfiais alors beaucioup moins loin de la I)eauté qu'elle ne Tavaît jamais été dans sa jeunesse , n'olTrait fitUcun des caractères de la femme flamande. Ufte épaisse chevelure noire lui retombait en boucles sur les épaules et le long des joues. Son front, très-bombé , étroit des tempes , était jaunâtre , mats sous ce front scintillaient deux yeux noirs qui jetaient des flammes. 8a figure^ toiit espa*
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gnole , brune de ton , peu colorée , ravagée par la petite vérole , arrêtait le regard par la perfection de sa forme ovale dont les contours conservaient , malgré Taltération des lignes , un fini d'une majestueuse élégance et qui reparaissait parfois tout entier si quelque effort de Fâme lui restituait sa primitive pureté. Le trait qui donnait le plus de distinction à cette figure mâle était un nez courbé comme le bec d'un aigle , et qui , trop bombé vers le milieu , semblait intérieurement mal conformé; mais il y résidait une finesse indescriptible; la cloison des narines en était si mince , que sa transparence permettait à la lumière de la rougir fortement. Les sinuosités de la bouche , dont les lèvres larges et très-plissées décelaient la fierté qu'inspire une haute naissance y étaient empreintes d'une bonté naturelle, agrandie par un constant bonheur et polie par réducation. On pouvait contester la beauté de cette figure à la fois vigoureuse et féminine, mais elle commandait l'attention. Aussi, quoique cette femme passât pour être laide, çà et là, dans le monde , quand elle était encof c fille , quelques hommes se retournaient -ils pour la voir, fortement émus par l'ardeur passionnée qu'exprimait sa tète, par les indices d'une inépuisable ten-
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dresse , en demeurant sous un charme inconciliable avec ses défauts visibles : elle était en effet petite , boiteuse , bossue , et Ton s^obstinait alors à lui refaser de Tesprit. Elle tenait beaucoup do son aïeul le duc de Gasa-Réal , grand d'Espagne. En cet instant, le cbarme qui jadis saisissait si despotiquemeut les âmes amoureuses de poésie , jaillissait de sa tété plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passée, et s'exerçait, pour ainsi dire , dans le vide , en exprimant une volonté fascinatrice , toute puissante sur les hommes , mais sans force sur l'avenir. Quand ses yeux quittaient le bocal où elle regardait les poissons sans les voir, elle les relevait par un mouvement désespéré , comme pour invoquer le ciel. Ses souffrances semblaient être de celles qui doivent rester secrètes sur la terre, et qui ne peuvent se confier qu'à Dieu. Le silence n'était troublé que par des grillons, par quelques cigales qui criaient dans le petit jardin d'où, s'échappait une chaleur de four, et par le sourd retentissement de l'argenterie, des assiettes et des chaises que remuait , dans la pièce contiguë au parloir, un domestique occupé à servir le diner. En ce moment , la dame affligée prêta l'oreille et parut se recueillir; elle prit son mouchoir, es-
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stiya ses imtnes , ^ détruisit si bieii l'expressidû tle douleur gravée dans H;oiis ses Iretls , ^saya de soàrire, qa^on eût pu la croire dans tet état d'indifféreiKie où nous laisse uqq vie -elBeinpte d'inquiétudes. Soit ^qfiiè Tiiàbitude de TÎvr^tlans cette maison où la confinaient ses iiifirmités iui eut permis d^y reconnaître quelques effets natu* réls imperc^ibies «pour d'autres et que 'les ipersdnnes en pfroie à des sentimens extrêmes recherchent ^vement , soit que la fiature éàt compensé ks disgrâces physiques dont elie ràvaît aCcaMée en lui donnant des sensatioi» plus délicates qu^à dès êtres en apparence plus avanlag^isement organisés f cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie bAtie av-^dessus des cuisineB et des salles destinées au sarvice de la maison , et par laquelle le logis de devant communiquait avec le quartier de derrière. Le bruit devint plus distinct et «^approcha. Bientôt , sauB avoir la puissance avec laquelle une créature paiteionnée comme l'était cette femme sait souvent abolir l'espace pour s'unir à son autre moi, un étranger aurait facilement distingué le pas de cet homme dans Tescalier par lequel on descendait tle la galerie au parloir. Au bruit de ce pas , l'être le plus înattentif eût été assailli de pensées,
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car il était impossible de l^écoutçr firoidemeal. Une démarche préctpilée ou saccadée effiraie. Quand un kommç crie ai;^ feu , ses pieds paileat aussi haut ({ue sa toîx. S'il eu est ainsi, une démaïc^e contraire ne doit pas causer de moins puissantes émotions. La lenteur grave, le pas traînant de cet homme eussent sans doute impatienté des gçns irréfléchis ; mais un observatejur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur, en écoutant la retentissement mesuré de ces pieds d'où la vie semblait absente, et qui faisaient craquer les planchers cpmme si deux pojds métalKques les ei:^(sen,t frappés alternativement. Vous eussiez reccmnu la pas iodécis et lourd d'-un vieillard , oi|i la majestueuse démarche d'un penseur qui entraîne des mondes avec lui. Quand cet homme eut descendu la dernière marche , çn appuyant ses pieds sur les dalles par un moi^vèment plein d'hésitation , il festa pendant un moment dans le grand palier où aboutissait le couloir qui mçnait à la salle des gens , et d'où l'on entrait également au parloir par une porte cacl^ée dans la boiserie , comme l'était parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger. En ce moment, un léger frissonnement , comparable à la sensation que cause une
étincelle électrique , agita la femme assise dans la bergère ; mais aussi le plus doux sourire anima ses lèvres , et son visage ému par Tattente d'un plaisir resplendit comme celui d'une belle madone italienne; elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au fond de son àme ; puis , elle tourna la tète vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir à Fangle du^ parloir, et qui fut en effet poussée avec une telle brusquerie;'que la pauvre créature parut en avoir reçu la com-< motion.
Baltbazar Glaës se montra tout-à-coup, fit quelques pas , ne regarda pas cette femme, ou s'il la regarda , ne la vit pas , et resta tout droit au milieu du parloir, en tenant dans sa main droite sa tète légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'babituer, quoiqu'elle revint fréquemment chaque jour , lui étreignit le cœur, dissipa son sourire , plissa son front brun entre les sourcils vers cette ligne qui creuse la fréquente expression des sentimens extrêmes ; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Baltbazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce cbef de la famille Glaës. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui me-
ou LA RECHERCHE DE L' ABSOLU. S9
naça Charles -Quint de recommencer Arteweldc ; mais en ce moment , il paraissait âgé de plus de soixante ans , quoiqu'il en eût environ cinquante^ et sa vieillesse prématurée avait détruit cette no^ ble ressemblance. Sa haute taitte se voûtait légé* rement y soit que ses travaux Tobligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tète. Il avait une large poitrine f un buste carré , mais les parties inférieures de son corps était grêles , quoique nerveuses. Ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite autrefois , intriguait Tesprit qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence , les raisons de cette forme fantastique. Son abondante chevelure blonde, peu soignée , retombait sur ses épaules , à la manière allemande , mais dans un désordre qui s'harmoniait à la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait d'ailleurs les protubérances dans lesquelles Gall a placé le» mondes poétiques. Ses yeux d'un bleu clair et riche avaient la vivacité brusque que l'on a remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez , qui sans doute avait été parfait , s'était alongé , et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus , par une involontaire tension des muscles olfactifs. Ses pommettes
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velues saillaient beaucoup , ses joues déjà flétries en paraissaient d^autant plu3 creuses; s» bouche pleine de grâce était resserrée mtife le nez et un menton court, mais trés-relevé; néanmoins la forme de sa figure était plus longue qu^ovale ; et le système spientifique qui attribue à chaque vi*. sage humain une ressemblance avec la face d^un aniipal eût trouvé , certes , une preuve de plus dans celui de Balt)iazar Glaës , que Ton aur^^it pu comparer i une tète d^ cheval. Sa peau se collait sur ses 09 , comme si quelque feu secret le desséchait incessamment ; puis par moipens , quand il regardait dans Pespace comme poi|r f ^rouYer la réalisation de ses espérances , on eût dit qu'il jetait par ses narines la flamme dont son àme était consumée. Les sentimens profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce visage pâle, fortement siHonné de rides, maigre outre mesure ; sur son front plissé comme celui d^un vieux roi plein de soucis^ mais, surtout dans ses yeux étincelans dont Iç feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyranpie des idées , et par le foyer intérieur d^une vaste intelligence. Ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les terribles réactions d^uo espoir
ou LA |lECaiBRC96 QB t^ABSOLU. 3i
toujours déçu y toujours renaissant. Le jaloux fanatisme quHnspirent Fart ou la science , se tra* hissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont sa mise et son maintien offraient des preuves en accord avec la magnifiée monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient k leurs extrémités des lignes noires trèsibncées. Ses souliers n^étaient pas qettoyés ou manquai^t de cordons. Be toute sa maison , le maître seul pouvait se donner Tétr^nge licence d^étre apssi malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mi^ de travers , et son habit verdétre toujours dépousu complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses qui , chez tout autre , fût décelé la misère qu^engendrent les vices 9 mais qui , chez Baltbazar Clafis , était le i)égligé du g^e empreint dans ses traits, fiien ne ressemble plus au vice que le génie, n'est-ce pas un ponstant excès qui dévore le temps , Targent , le corps , qui mène plus rapidement que les passions mauvaises è Thèpital ; parmi les vices , il est le seul auquel l^s hommes refusent de faire crédit, et dont ils ne pardonnent jamais le malheur; les bén^ces en étant toujours trop éloignés pour
33 BAITHAZAR CLAES,
que rétat social puisse faire son compte- avec Fbomine de génie \ivant. Malgré son continuel oubli du présent , si Balthazar Glaës quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur , si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide pour peindre un sentiment , s'il regardait autour de lui en revenant à la vie réelle et vulgaire , il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage , à Tesprit gracieux qui s^y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors f eût-il regretté que cet homme n'appartint plus au monde , en disant : Il a dû être bieabeau dans sa jeunesse! On se serait trompé. Jamais Balthazar Glaès n'avait été plus poétique quUI ne l'était en ce moment. Lavater aurait été certahiement arrêté par cette tète pleine de patience , de loyauté flamande, de persistance bourgmestoienne, de moralité candide , où tout était large et grand , où la passion semblait calme parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures, sa parole sacrée, son amitié constante, son dévouement complet *, mais le vouloir qui emploie ces qualités au profit de la patrie , du monde ou de la famille, avait réellement disparu. Ce citoyen , tenu de veiller au bonheur d'un ménage ,
ou LA RECHERCHE RE L' ABSOLU. 33
de gérer une fortune , de diriger ses enfans vers un bel avenir, semblait vivre en dehors de se^ devoirs et de ses affections dans le commerce de quelque génie familier. A un prêtre il eût paru plein de la parole de Dieu , un artiste Teût salué comme un grand maître , un enthousiaste Teût pris pour un Voyant de FEglise Swedenborgiste, En ce moment le costume détruit, sauvage, ruiné que portait cet homme contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme qui Fétudiait si douloureusement. Les personnes coih trefaites qui ont de Tesprit ou une belle âme , apportent à leur toilette un goût exquis. Ou elles se mett^t simplement en comprenant. que leur charme est tout moral , ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions par une sorte d'élégance dans les détails qui divertit le regard et occupe Pesprit . Non-seulement cette femme avait une âme généreuse , mais encore elle aimait Balthazar Claës avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de l'intelligence des anges. Élevée au milieu d'une des plus illustres familles de la Belgique , elle y, aurait pris du goût $i elle n'en avait pas eu déjà; mais éclairée par le désir de plaire constamment à Thomme qu'elle aimait , elle savait se vêtir admirablement sans que son
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étéganoe fûl dssparale ayec ses deux Ttees de oonformation. Son corsage ne péchail d^aîHeurs que par le dos , où Fune de ses épaules était seasiM^ ment pVus grosse que Tautre.
Elle regaréa par les croisées, dans. la cour intérieure , piii» dans le jardin , comme pour s^a^ surer qu'elle était seule avec Balthazar, et M dîli d^une voix douce , en Tui jetant un regard pleiji de cette soumission qui distingue les flamandes « caç depuis long^-temps Famour avait entre eux chassé k fierté de la grandesse espagnole : — Bahhazar, tu es doBO b^n occupé) voici le trente-troisième dimanche que tu n es venu ni à ia messe ni ^ vêpres.
Glaës ne répondit pas. Sa femme baissa la t^e , joignit Içs mains çt attendit. Elle savait que ce si* lence n'accusait ni mépris ni dédain , mais de tyranniques préoccupations. BaHhazar était un de ces êtres qui conservent long-temps au (ond du eo^r leur délicatesse juvénile , il se serait cru criminel d'exprimer la moindre pensée blessante à une femme accablée par le sentiment de sa disgrâce physique. Lui seul, peut-être parmi les hommes , savait qu'un mot , un regard peuvent effacer des années de bonheur, et sont d^autant plus cruels qu'ils contrastent plus fortement avec
ÙXJ LA E£CHfilt€Hfi M l'aBSOLU. 35
tmedcmceur constante : notre nature nous porte a ressentir plus de douleur d'une dissonnance dans la félicité , que nous u'éprouYons de ploistr à rencontrer une jouissance dsms le tnalheur. Quelques nistans après , il parut se réveiller, regarda Vrvetnënt aMour de lui , let dit : — Vëpivs? Ha f les enfons sont à vêpres. Il fit quelques pas pour jeter hB yclux sur le jardin où s^élevaient de toutes parts de Magnifiques tuKpes ; mah il s'arrêta toutà-coup comme s'il se fut heurté contre un Hiur, et s'écria : Pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donné 7
— DevJendraît-ii donc ion f se dit la femme avec ufte p rofonde terreur .
Pour donner plus d'intérêt à la scène que fnro- Voquâ cette situation , il est indispensable de jeter un coup-d'ceil sur la vie antérieure de Bahhazar €laës et de la petite^fitle du duc de Gasa-Réal.
Vers l'an 1783, monsieur Baltbazar GlaèV Molina de Nourho avait environ ving^deux atHs;^ et pouvait passer pour «e que nous af^elons en France un bel homme. Il vint achever son éducation À Paris où il prit d'excellentes manières dans la société de madame d'Egmont, du comte de Horn , du prince d'Aremberg , de l'ambassadeur d'Espagne , d'flelvéltus , à^ Français originaires
36 BAI«THAZAII CLAES,
de Belgique, ou des personnes venues de ce pays, et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi les grands seigneurs qui , dans ce temps, donnaient le ton. Le jeune Glaës y trouva quelques parens et des amis qui le lancèrent dans le beau monde au moment où ce monde allait tomber ; mais comme la plupart des jeunes gens^ il fut plus séduit d^abord par la gloire et la science que par la vanité. Il fréquenta donc beaucoup les savans et particulièrement Lavoisier, qui se recommandait alors plus à Fattention publique par rimmense fortune d^un fermier-général, que par ses découvertes en chimie ; tandis que plus tard , le grand chimiste devait faire oublier le petit fermier-général. Balthazar se passionna pour la science que cultivait Lavoisier dont il devint un ardent disciple : mais il était jeune , beau comme le fut Helvétius , et les femmes de Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusivement Pesprit et Tamour. Quoiqu'il eût embrassé l'étude avec ardeur , que Lavoisier lui eut accordé quelques éloges , il abandonna son maitre pour écouter les maîtresses du goût auprès desquelles les jeunes gens prenaient leurs dernières leçons de savoir-vivre et se façonnaient aux usages de la haute société qui, dans TEurope, forme une
ou LA RËCll£RCiI£ DE l' ABSOLU. 37
même famille. Le songe enivrant de ses succès dura peu. Après avoir respiré l'air de Paris , il partit fatigué de Paris et d'une vie creuse qui ne convenait ni à son àme ardente ^ ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce, si calme et dont le seul nom de la Flandre lui donnait souvenir, lui parut mieux convenir à son caractère et aux ambitions de son cœur. Les dorures d'au* cun salon parisien n'avaient effacé les mélodies du parloir brun et du petit jardin où son enfance s'était écoulée si heureuse. Il faut n'avoir ni foyer rti patrie pour rester à Paris ; Paris est la ville du cosmopolite ou des hommes qui ont épousé le monde et l'étreignent incessamment avec le bras de la science, de l'art ou du pouvoir. L'enfant de la Flandre revint à Douai comme le pigeon voyageur, il pleura de joie en y rentrant le jour où se promenait Gayant, ce superstitieux bonheur de toute la ville , le triomphe des souvenirs flamands, fête dont l'introduction était contemporaine de l'émigration de sa famille à Douai. La mort de son père et celle de sa mère laissèrent la maison Claës déserte , et l'y occupèrent pendant quelque temps. Sa première douleur passée, il sentit le besoin dé se marier pour compléter l'existence heureuse dont il avait repris
as BALTHAZAH CLAES,
toutes les religions ; il voulut suivre les erremens du foyer domestique en allant , comme ses ancêtres, chercher une femme à Gand, à Bruges , à Oudenarde , à Anvers ; mais aucune des personnes qu'il y rencontra ne lui convint. Il avait sans doute , sur le mariage , quelques idées particulières, car il fut dès sa jeunesse accusé de ne pas marcher dans la voie commune. Un jour, il entendit parler, chez Tun de ses parens, à Gand, d^une demoiselle de Bruxelles qui devint Fobjet d'une discussion assez vive* Les uns trouvaient mademoiselle de Teroninck disgracieuse et eonh trefaite, malgré sa beauté ; les autres, belle malgré son pied trop court et son épaule trop grosse. Le vieux cousin de Batthazar Glaës dit à ses contives que , belle ou non , elle avait une &me qui la lui ferait épouser, s'il était à marier. Il raconta comment elle venait de renoncer à la succession de son père et de sa mère , afin de procurer à son jeune frère un mariage digne de son nom , en en préférant ainsi le bonheur an sien propre, et lui sacrifiant toute sa vie; il n'était pas à croire qu'elle se mariât vieille et sans fortune , quand , jeune hérUière , il œ se présentait aucun parti pour elle. Quelques jours après, Balthazar Glaës recherchait miulemoîseUe de Temninck qui avait
ou LA REGHCRCHC DE l' ABSOLU. «39
alors environ vingt-cinq ans, et de laqudle H s'était vivement épris. Joséphine de Temninck se crut l'objet d^un caprice, et refusa d^ écouter mon» sieur Glaës ; mais la passion est si communicative, et pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse, un amour inspiré è un hommo jeune et bien fait, comportait de si grandes séductions, qu^elle consentit à se laisser courtiser. Ne faudrait-ii pas un livre entier pour bien peindre Tamour d^nne jeune fille humblement soumise à Topinion qui la proclame laide, tandis qu^elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les sentimens vrais? C'est de féroces jalousies à Taspect du bonheur ; de cruelles velléités de vengeance contre la rivale qui vole un regard ; enfin des émotions, des terreurs inconnues à la plupart des femmes , et qui alors perdraient à n^ètre qu'indiquées. Le doute, M dramatique en amour, serait le secret de cette analyse, essentiellement minutieuse, où certaines âmes retrouveraient la poésie perdue , mais non pas oubliée de leurs premiers troubles : ces exaltations sublimes au fond du cœur et dont le visage ne dit rien ; cette crainte de n'être pas compris, et ces joies illimitées de l'avoir été ; ces hésitations magnétiques et ces projections fluides qui donnent aux yeux des nuances infinies ) ces
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suicides irrésolus , causés par un mot , suivis do mélancolies profondes et que dissipe une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont elle révèle la persistance méconnue ; ces regards tremblans qui voilent de terribles hardiesses; ces envies soudaines de parler et d^agir, réprimées par leur violence même ; cette éloquence intime qui se produit par des phrases sans esprit, mais prononcées d'une voix agitée; les mystérieux effets de cette primitive pudeur de Tâme et de cette divine discrétion qui rend généreux dans l'ombre, et fait trouver un goût exquis auxdévoùmens ignorés; enfin, toutes les beautés de Tamour jeune, toutes les faiblesses de la puissance printannière. Mademoiselle de Temninck fut coquette par grandeur d'àme. Le sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi difficile que Teùt été la plus belle personne. La crainte de déplaire un jour éveillait sa fierté , détruisait sa confiance et lui donnait le courage de garder au. fond de son cœur ces premières félicités que les autres femmes aiment à publier par leurs airs, et dont elles se font une orgueilleuse parure. Plus Tamour la poussait vivement vers Balthazar, moins elle osait lui exprimer ses sentimens. Le geste , le regard , la réponse ou la
ou LA RECnERCnE DE l/ ABSOLU. 41
demande qui , chez une jolie femme , sont dos flatteries pour un homme, ne devenaient-elles pas en elle d^humiliantes spéculations. Une femme belle peut à son aise être elle-même , le monde lui fait toujours crédit d'une sottise ou d'une gaucherie ; tandis qu'un seul regard arrête l'expression la plus magnifique sur les lèvres d'une femme laide, intimide ses yeux, augmente la disgrâce de ses gestes, embarrasse son maintien. Ne sait-elle pas qu'à elle seule il est défendu de commettre des fautes, chacun lui refuse le don de les réparer, et d'ailleurs personne ne lui en fournit l'occasion. La nécessité d'être à chaque instant parfaite ne doit -elle pas éteindre les facultés, glacer leur exercice. Cette femme ne peut vivre que dans une atmosphère d'angélique indulgence. Où sont les cœurs d'où l'indulgence s'épanche sans se teindre d'une amèrcef blcs^ santé pitié? Ces pensées auxquelles l'avait ac-^ coutumée l'horrible politesse du monde, et ces égards qui , plus cruels que des injures , aggravent les malheurs en les constatant, oppressaient mademoiselle de Temninck , lui causaient une gêne constante qui refoulait au fond de son âme les impressions les plus délicieuses , et frappaient de froideur son attitude, sa parole, son regard,
42 BALTHAZAR CLAEg,
Elle était amoureuse à la dérobée , n^osait avoir de l'éloquence ou de la beauté que dans la solitude; malheureuse par le jour, elle aurait été ra\issante s'il lui avait été permis de ne vivre qu'à la nuit. Souvent elle dédaignait la parure qui pouvait sauver en partie ses défauts; mais elle montrait son joli pied et sa magnifique main pour éprouver cet amour au risque de le perdre. Ses yeux d'espagnole fascinaient quand elle s'apercevait que Balthazar la trouvait belle en négligé. Néanmoins , la défiance lui gâtait les rares instans pendant lesquels elle se hasardait à se déplier au bonheur. Elle se demandait bientôt si monsieur G-laës ne cherchait pas à l'épouser pour avoir au logis une esclave ; s'il n'avait pas quelques imperfections secrètes qui l'obligeaient à se contenter d'une pauvre fille bossue. Ces anxiétés perpétuelles donnaient parfois un prix inoui aux heures où elle croyait à la durée , à la sincérité d'un amour qui devait la venger du monde. Elle provoquait de délicates discussions en exagérant sa laideur, afin de pénétrer jusqu'au fond de la conscience de son amant, elle arrachait alors à Balthazar des vérités peu flatteuses ; mais elle aimait l'embarras où il se trouvait, quand elle l'avait lunené à dire que ce qu'on aimait dans une
femme était avant tout une belle àme , et ce dé- Yoûment qui rend les jours de la vie si constamment heureux ; qu'après quelques années de mariage, la plus délicieuse femme de la terre est pour un mari l'équivalent de la plus laide. Après avoir entassé ce qu'il y avait de vrai dans les paradoxes qui tendent à diminuer le prix de la beauté, soudain Balthazar s'apercevait de la désobligeance de ces propositions , et découvrait toute la bonté de son cœur dans la délicatesse des transitions par lesquelles il savait prouver à mademoiselle de Temninck qu'elle était parfaite pour lui. Cette fille eut donc tout le mérite des plus beaux dévoùmens , car elle désespéra d'être toujours aimée ; mais la perspective d'une lutte dans laquelle le sentiment devait l'emporter sur la beauté la tenta ; puis elle trouva de la grandeur à se donner sans croire à l'amour; enfin le bonheur, de quelque courte durée qu'il pût être, devait lui coûter trop cher pour qu'elle se refusât à le goûter. Ces incertitudes, ces combats communiquaient le charme de la passion à sa poursuite, et inspiraient à Balthazar un amour presque chevaleresque.
L^ mariage eut lieu au commencement de Tannée 1795. Les deux époux revinrent à Douai
44 BALTIIAZAR CLAES ,
passer les premiers jours de leur union dans la maison patriarcale des Glaës, dont les trésors fu^ rent grossis par mademoiselle de Temninck qui apporta quelques beaux tableaux de Murillo et de Yelasquez , les diamans de sa mère et les magnifiques présens que lui envoya son frère, devenu duc de Gasa-Réal. Peu de femmes furent plus heureuses que madame Glaës. Son bonheur dura quinze années, sans le plus léger nuage ; et comme une vive lumière , il s^infusa jusque dans les menus détails deTexistence. La plupart des hommes ont des inégalités de caractère qui produisent de continuelles dissonances, et privent leur intérieur de cette harmonie, le beau idéal du ménage, parce que la plupart des hommes sont entachés de petitesses, et les petitesses engendrent les tracasseries. L'un sera probe et actif , mais dur et rêche ; Tautre sera bon , mais entêté ; celui-ci aimera sa femme , mais aura de Tincertitude dans ses volontés ; celui-là , préoccupé par l'ambition , s'acquittera de ses sentimens comme d'une dette : s'il donne les vanités de la fortune , il emporte la joie de tous les jours ; enfin , les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets , sans être notablement reprochables. Les gens d'esprit sont variables autant que des baromètres , le génie
ou LA RECnERCHE DE l' ABSOLU. 45
seul est essentiellement bon. Aussi le bonheur pur se trouv&-t-il aux deux extrémités de Téchelle morale. La bonne bète ou Thomme de gfénie sont seuls capables, Tunpar faiblesse, Tautre par force, de cette égalité d'humeur , de cette douceur constante, dans laquelle se fondent les aspérités de la vie. Chez Tun , c'est indifférence et passiveté ; chez Vautre , c'est indulgence et continuité de la pensée sublime dont il est Tinter prête et qui doit se ressembler dans le principe comme dans Tap* plication. L'un et Vautre sont également simples et naïfs; seulement, chez celui-là c'est le vide; chez celui-ci c'est la profondeur. Aussi les femmes adroites sont-elles assez disposées à prendre une béte comme le meilleur pis-aller d^un grand homme. Balthazar porta donc d'abord sa supériorité dans les plus petites choses de la vie. Il se plut à voir dans l'amour conjugal une œuvre magnifique , et comme les hommes de haute portée qui ne souffrent rien d'imparfait, il voulut en déployer toutes les beautés. Son esprit modifiait in^ cessamment le calme du bonheur , son noble caractère marquait ses attentions au coin de la grâce. Ainsi , quoiqu'il partageât les principes philosophiques du dix-huitième siècle , il installa chez lui jusqu'en 1801 , malgré les risques, un
prêtre catholique , afin de ne pas contrarier le fanatisme espagnol que sa femme avait sucé dans le lait maternel pour le catholicisme romain; puis, quand le culte fut rétabli en France, il accompagna sa femme à la messe , tous les dimanches. Jamais son attachement ne quitta les formes de la passion. Jamais il ne fit sentir dans son intérieur cette force humaine dont les femmes aiment la protection , parce que pour la sienne , elle aurait ressemblé à de la pitié. Enfin , par la plus ingénieuse adulation, il la traitait comme son égale et laissait échapper de cei^ aimables bouderies qu^un homme se permet envers une belle femme comme pour braver sa supériorité. Pour elle , ses lèvres furent toujours embellies par le sourire du bonheur, et sa parole fut toujours pleine de douceur. Il Taima, pour elle et pour lui, avec cette ardeur qui comporte un éloge continuel des qualités et des beautés d^une femme. La fidélité , souvent TefTet d'un principe social, d'une religion ou d'un calcul chez les maris , en lui , semblait involontaire 9 et n'allait {)oint sans les douces flatteries des premiers jours de l'amour; le devoir était du mariage la seule obligation qui fût inconnue à ces deux êtres également aimans, car Balthazar Claës trouva dans mademoiselle de Temninck une
constante et complète Téalisation de ses espérances. En lai, le cœur fut toujours assouvi sans fa* tigue, et rhomme toujours heureux. Non-seule* ment , le sang espagnol ne mentait pas chez la petite-fille des Gasa-Réal , et lui faisait un instinct de cette science qui sait varier le plaisir à Tinfini ; mais elle eut aussi ce dévouement sans bornes qui est le génie de son sexe , comme la grâce en est toute la beauté. Son amour était un fanatisme aveugle qui Taurait portée à mourir sur un signe de tète. La délicatesse de Balthazar avait exalté chez elle les sentimens les plus généreux de la femme , et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait. Ce mutuel échange d'un bonheur alternativement prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle , et répandait un croissant amour dans ses paroles ', dans ses regards , dans ses actions. De part et d'autre, la reconnaissance fécondait et va* riait la vie du cœur ; de même que la certitude d'être tout Tun pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant les moindres accessoires de l'existence. Mais aussi , la femme contrefaite, que son mari trouve droite , la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui paraît jeune , ne sont-elles pas les plus heu-
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reuses créatures du inonde féminin. La passion humaine ne saurait aller au-delà. La gloire de la femme n'est-elle pas de faire adorer ce qui paraît un défaut en elle. Oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit, est la fascination d'un moment ; mais l'aimer parce qu'elle boite est la déification de son vice. Peut-être faudrait-il graver dans rÉvangîIe des femmes cette sentence : Bienheu" reuses les imparfaites , à elles appartient le royaume de T amour. Certes , la beauté doit être un malheur pour une femme. Sa fleur passagère entre pour trop dans le sentiment qu'elle inspire. Ne l'aime-t-on pas comme on épouse une riche héritière? Mais l'amour que fait éprouver ou que témoigne une femme deshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les erifans d'Adam , est l'amour vrai, la passion inconnue au monde, mystérieuse ; une ardente étreinte des âmes , un sentiment pour lequel le jour du désenchantement n'arrive jamais. Cette femme a des grâces que ne contrôle pas la société , elle est belle à propos, et recueille trop de gloire à faire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment réussir. Aussi les attachcmens les plus célèbres dans l'histoire furent-ils presque tous inspirés- par des femmes auxquelles le vulgaire aurait trouvé des défauts.
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Cléopàtre , Jeanne de Naples , Diane de Poitiers , mademoiselle de Lavallière, madame de Pompadour , enfin la plupart des femmes que Famour a rendues célèbres ne manquent ni d'imperfections, ni d'infirmités ; tandis que la plupart de& femmes dont la beauté nous est citée comme parfaite , ont YU finir malheureusement leurs amours.
Cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause : peut-être Thomme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir ; peut-être le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes, tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beauté médiocre est infini. N'est-ce pas la moralité de la fabulation sur laquelle reposent les Mille et une Nuits. Femme d'Henii VIII , une laide aurait défié la hache et soumis Tinconstance du maître. Par une bizarrerie assez explicable chez une fille d'origine espagnole , madame Glaës était ignorante. Elle savait lire et écrire ; mais jusqu'à l'âge de vingt ans, époque à laquelle ses parens la tirèrent du couvent, elle n'avait lu que des ouvrages ascétiques. En entrant dans le monde, elle eut d'abord soif des plaisirs du monde et n'apprit que les sciences futiles de la toilette ; ma» elle fut si profondément humiliée de son ignorance qu'elle n'osait se mêler à aucune convcrsa-
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tîon ; auftû passa-t-elle pour avoir peu d^esprit. Cependant , cette éducation mystique avait eu pour résultat de laisser en elle les sentime^is dans toute leur force , et de ne point gâter son esprit naturel* Sotte et laide comme une héritière aux yeux du monde , elle devint spirituelle et belle pour son mari. Balthazar essaya pendant les premières années de son mariage de lui donner les connaissances dont elle avait besoin pour être bien dans le monde ; mais il était sans doute trop tard : elle n^ avait que la mémoire du cœur. Elle n^oubliait rien de ce que lui disait Glaës, relative^ ment à eux-mêmes ; elle se souvenait des plus petites circonstances de sa vie heureuse , et ne se rappelait pas le lendemain sa leçon de la veille. Cette ignorance eût causé de grands discords entre d^autres époux ; mais madame Claës avait une si naïve entente de la passion , elle aimait si pieuse» ment ^ si saintement son mari , et le désir de conserver son l)onheur la rendait si adroite qu'elle semblait toujours comprendre son mari , ou lais* sait rarement arriver les momens pendant lesquels elle ne Tentendait pas. D'ailleurs quand deux personnes s'aiment assez pour que chaque jour soit pour eux le premier de leur passion ^ il existe dans ce fécond bonheur des phénomènes
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qui changent toutes les conditions de la vie. N^estr ce pas alors y comme une enfance insouciante de tout ce qui n^est pas rire, joie, plaisir. Puis, quand la vie est bien active , quand les foyers en sont bien ardens, Thommene pense ni ne discute, il se laisse aller à sa combustion sans en mesurer les moyens ni la fin. Mais aussi jamais personne n'entendit mieux que madame Claës son métier de femme. Elle eut cette soumission de la Flamande, qui rend le foyer domestique si attrayant, et à laquelle sa fierté d^Espagnole donnait une plus haute saveur. Elle était imposante, savait commander le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse ; mais devant Claës elle tremblait. A la longue , elle avait fini par le mettre si haut et si près de Dieu, en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres pensées , que son amour n'allait plus sans une teinte de crainte respectueuse qui Taiguisait encore. Elle prit avec orgueil toutes les habitudes de la bourgeoisie flamande et plaça son amour-propre à rendre la vie domestiqui» grassement heureuse, à entretenir les plus petits détails de la maison dans leur propreté classique , à ne posséder que des choses d'une bonté absolue , à maintenir sur sa table les mets les plus délicats et
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à mettre tout chez elle en harmonie avec la vîe du cœur. Ils eurent deux garçons et deux filles. L'aînée, nommée Marguerite, était née en 1796. Le dernier enfant était un garçon , âgé de trois ans et nommé Jean Balthazar. Le sentiment maternel fut chez madame Glaës presque égal à son amour pour son époux. Aussi se passa-t-il en son àme , et surtout pendant les derniers jours de sa vie, un combat horrible entre ces deux sentimens également puissans, et dont Fun était en quelque sorte devenu Tennemi de Tautre. Les larmes et la terreur empreintes sur sa figure au moment où commence le récit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison , étaient causées par la crainte d'avoir sacrifié ses enfans à son mari.
En 1805 , le frère de madame Glaës mourut sans laisser d'enfans. La loi espagnole s'opposait à ce que sa sœur succédât aux possessions territoriales qui apanageaient les titres de la maison ; mais par ses dispositions testamentaires , il lui légua soixante mille ducats environ , que les héritiers de la branche collatérale ne lui disputèrent pas. Quoique le sentiment qui l'unissait à Balthazar Glaës fût tel que jamais aucune idée d'intérêt l'eût entaché , Joséphine éprouva une sorte
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de contentement à posséder une fortune égale à celle de son mari , et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir quelque chose après avoir si noblement tout reçu de lui. Le hasard fit donc que ce mariage , dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fut, sous le rapport de Tin-* térêt , un excellent mariage. Remploi de cette somme fut assez difficile à déterminer. La maison Claës était si richement fournie en meubles , en tableaux , en objets d'art et de prix , qu'il semblait difficile d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y trouvaient déjà. Le goût de cette famille y avait accumulé des trésors. Une génération s'était mise à la piste de beaux tableaux ; puis la nécessité de compléter la collection commencée avait rendu le goût de la peinture héréditaire. Les cent tableaux qui ornaient la galerie par laquelle on communiquait du quartier de derrière aux appartemens de réception situés au premier étage de la maison de devant, avaient exigé trois siècles de patientes recherches , ainsi qu'une cinquantaine d'autres placés dans les salons d'apparat. C'était de célèbres morceaux de Rubens , de Ruysdaëel , de Van-Dick , de Terburg, de Gérard Dow, de Teniers, de Miéris, de Paul Potter, de Wouverraans, de Rembrandt,
d^Holbein. Les tableaux italiens et français étaient en minorité; mais tous authentiques et capitaux. Une autre génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise : celui-ci s'était passionné pour les meubles et celui-là pour Targeuterie ; chacun des Claës avait eu sa manie , sa passion , Tun des traits les plus saillaus du caractère flamand. Le père de Balthazar, un des vieux tulipomanes , dernier débris de la fameuse société hollandaise, avait laissé Tune des plus riches collections d^ognons connue. Outre cette richesse héréditaire, qui r^résentait un capital énorme , et meublait magnifiquement cette vieille maison , simple au dehors comme une coquille, mais comme une coquille, intérieurement nacrée et parée des plus riches couleurs , Balthazar Claës possédait une maison de campagne dans la plaine d'Orchies. Le train de sa maison était basé sur ses revenus. D'ailleurs , douze cents ducats par an mettaient sa dépense au niveau de celles que faisaient les plus riches personnes de la ville. Il fallut cette circonstance pour faire réfléchir monsieur et madame Claës aux effets du Code civil , qui , en ordonnant le partage égal des biens, aurait infailliblement détruit la maison Claës et son vieux musée , en
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laissant chaque enfant presque pauvre. Ils you« lurent alors placer la fortune de madame Glaës de manière à donner à chacun de leurs enfans une position semblable à celle du père. Aussi Balthazar résolut-il de ne rien changer à son train , et conseilla-t-il yivement à sa femme d'acheter des bois, un peu maltraités par les guerres qui avaient eu lieu ; mais qui y bien conservés , devaient prendre , à dix ans de là , une valeur énorme. L'héritage servit donc à faire cette belle et sage acquisition. La haute société de Douai que fréquentait monsieur Glaës, avait su si bien apprécier le beau caractère et les qualités de sa femme , que , par une espèce de convention tacite , elle était exemptée des devoirs auxquels les gens de province tiennent tant. Elle allait rarement dans le monde , et le monde venait chez elle. Elle recevait tous les mercredis , et donnait trois grands dîners par mois. Chacun avait senti qu'elle était plus à Taise dans sa maison où la retenaient d'ailleurs sa passion pour son mari , et les soins que réclamait Féducation de ses enfans. Elle passait une partie de Tannée à la campagne et la saison d^hiver à la ville. Telle fut , jusqu'en 1809, la conduite de ce ménage qui n'eut rien que de conforme aux idées reçues. La vie de
ces doux êtres , secrètement pleine d^amour et de joie , était extérieurement semblable à toute autre. La passion de Balthazar Glaës pour sa femme, et que sa femme savait perpétuer, semblait, comme il le faisait observer lui-même, employer sa constance innée dans la culture du bonheur qui valait bien celle des tulipes vers laquelle il penchait dès son enfance , et le dispensait d'avoir sa manie comme chacun de ses ancêtres avait eu la sienne. A la Gn.de cette année, Fesprit et les manières de Balthazar subirent des altérations funestes, qui commencèrent si naturellement que d'abord madame Glaës ne trouva pas nécessaire de lui en demander la cause. Un soir, son mari se coucha dans un état de préoccupation qu elle se fit un devoir de respecter. Sa délicatesse de femme *et ses habitudes de soumission lui avaient toujours laissé attendre les confidences de Balthazar, dont la confiance lui était garantie par une affection si vraie qu'elle ne donnait aucune prise à sa jalousie. Quoique certaine d'obtenir une réponse quand elle se permettrait une demande curieuse *, elle avait toujours conservé de ses premières impressions dans la vie la crainte d'un refus. D'ailleurs, la maladie morale de son mari eut des phases, et n'arriva que par des
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teintes progressivement plus fortes à cette yiolence intolérable qui détruisit le bonheur de son ménage. Quelque occupé que fût Balthazar, il resta néanmoins , pendant plusieurs mois, causeur, affectueux , et le changement de son caractère ne se manifestait alors que par de fréquentes distractions. Madame Glaës espéra long-temps savoir par son mari le secret de ses travaux ; peut-être ne voulait-il Tavouer qu^au moment où ils aboutiraient à des résultats utiles , car beaucoup d^hommes ont un orgueil qui les pousse à cacher leurs combats et à ne se montrer que victorieux. Au jour du triomphe, le bonheur domestique devait donc reparaître d^autant plus éclatant que Balthazar s^apercevrait de cette lacune dans sa vie amoureuse dont son cœur ne pouvait pas être complice. Elle le connaissait assez pour savoir qu^il ne se pardonnerait pas d^avoir rendu sa Pépita moins heureuse pendant plusieurs mois. La pauvre femme gardait le silence en éprouvant une espèce dé joie à souffrir par liii , pour lui ; car sa passion avait une teinte de cette piété espagnole qui ne sépare jamais la foi de Pamour, et ne comprend point le sentiment sans souffrances. Elle attendait donc un retour d'affection en se disant chaque soir : — Ce sera
demain! et en traitant son bonheur comme un absent. Elle conçut son dernier enfant au milieu de ces troubles secrets. Horrible révélation d'un avenir de douleur ! En cette circonstance, Tamour fut, parmi les distractions de son mari , comme une distraction plus forte que les autres. Son orgueil de femme , blessé pour la première fois , lui fit sonder la profondeur de Tablme inconnu qui la séparait à jamais du Glaës des premiers jours. Dès ce moment , Pétat de Balthazar empira. Cet homme, naguère incessamment plongé dans les joies domestiques , qui jouait pendant des heures entières avec ses enfans , se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans les allées du jardin, qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa Pépita, ne s'aperçut point de la grossesse de sa femme , oublia de vivre en famille et s'oublia lui-même. Plus madame Glaës avait tardé à lui demander le sujet de ses occupations , moins elle Tosait. A cette idée , son sang bouillonnait et la voix lui manquait. Quand elle fut sérieusement alarmée, elle crut avoir cessé de plaire à son mari. Cette crainte l'occupa, la désespéra , Texalta , devint le principe de bien des heures mélancoliques , et de tristes rêveries. Elle justifia Balthazar à ses dépens en se trouvant
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laide et \ieiUie , puis elle entrevit une pensée gé^ néreuse , mais humiliante pour elle , dans le travail par lequel il se faisait une fidélité négative , et voulut lui rendre son indépendance en laissant s'établir un de ces secrets divorces, le mot du bonheur dont paraissent jouir plusieurs ménages. Néanmoins, avant de dire adieu à la vie conjugale y elle tâcha de lire au fond de ce cœur, mais il était fermé. EnGn, elle vit Balthazar devenir indifférent à tout ce qu'il avait aimé , négliger ses tulipes en fleurs , et ne plus songer à ses enfans. Sans doute il se livrait à quelque passion en dehors des affections du cœur, mais qui , selon les femmes, n^en desséche pas moins le cœur.
L'amour était endormi et non pas enfuie Ce fut une consolation , mais le malheur resta le même. La continuité de cette crise s'explique par un seul mot , l'espérance, secret de toutes ces situations conjugales. Au moment où la pauvre femme arrivait à un degré de désespoir qui lui prêtait le courage d'interroger son mari ; précisément , alors , elle retrouvait de doux momeus , pendant lesquels Balthazar lui prouvait que s'il appartenait à quelques pensées diahiiliques, elles lui permettaient de redevenir parfois lui-même. Durant ces instans où , pour elle , le ciel s'éclaircissait ,
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elle s'empressait trop à jouir de son bonheur pour le troubler par des importunités ; puis, quand elle s^était enhardie à questionner Balthazar ; au moment même où elle allait parler, il lui échappait aussitôt , la quittait brusquement , ou tombait dans le gouffre de ses méditations d^où rien ne le pou\ait tirer. Bientôt la réaction du moral sur le physique commença ses ravages , d^abord imperceptibles , mais néanmoins saisis* sables à Tœil d'une femme aimante qui suivait la secrète pensée de son mari dans ses moindres manifestations. Souvent , elle avait peine à retenir ses larmes en le voyant, après le dîner, plongé dans une bergère au coin du feu , morne et pensif, Tœil arrêté sur un panneau brun sans s'apercevoir du silence qui régnait autour de lui. Elle observait avec terreur les changemens insen^ sibles qui dégradaient cette figure que Tamour avait faite si sublime pour elle. Chaque jour, la vie de Fâme s'en retirait davantage, la charpente physique restait sans aucune expression. Parfois , les yeux prenaient une couleur vitreuse, il semblait que la vue se retournât et s'exerçât à l'intérieur. Quand les eirfans étaient couchés , après quelques heures de silence et de solitude , pleines de pensées affreuses , si la pauvre Pépita se ha-
ou LA RECHERCHE DE L* ABSOLU. 6l
tardait à demander : — Mon ami , souffres-tu ? Quelquefois Balthazar ne répondait pas; ou, s^il répondait , il revenait à lui par un tressaillement comme un homme arraché en sursaut à son sommeil, et disait un tion sec et caverneux qui tombait pesamment sur le cœur de sa femme palpitante. Quoiqu'elle cach&t à ses amis la bizarre situation où elle se trouvait , elle fut obligée d'en parler. La ville entière causait du dérangement de monsieur Glaës. Gomme en beaucoup de circonstances semblables , la société Tavait pris pour sujet de ses investigations , et savait plusieurs détails ignorés de madame Glaës. Néanmoins y malgré le mutisme de la politesse, quelques amis lui témoignèrent de si vives inquiétudes, qu'elle s'empressa de justifier les singularités de son mari. — Monsieur Balthazar avait , disait-elle , entrepris un grand travail qui l'absorbait, mais dont la réussite devait être un sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie. Cette explication mystérieuse caressait trop l'ambition d'une ville où, plus qu'en aucune autre, règne l'amour du pays et le désir de son illustration, pour qu'elle ne produisit pas dans les esprits une réaction favorable à monsieur Glaës. Les suppositions de sa
femme étaient , jusqu'à un certain point , assez
fondées. Plusieurs ouvriers de diverses professions avaient long-temps travaillé dans le grenier de la maison de devant , où Batthazar se rendait dès le matin* Après y avoir fait des retraites de plus en plus longues, auxquelles s'étaient insensiblement accoutumés sa femme et ses gens , Balthazar en était arrivé à y demeurer des journées entières. Mais , douleur inouïe , madame Claës apprit par les confidences humiliantes de ses bonnes amies étonnées de son ignorance , que son mari ne cessait d^ acheter à Paris des instrumens de physique^ des matières précieuses , des livres , des machines, et se ruinait, disait-on, à chercher la pierre philosophale. Elle devait songer, ajoutaient les amies , à ses enfans , à son propre avenir, et serait criminelle de ne pas employer son influence pour détourner son mari de la fausse voie où il s'était engagé. Si madame Claës retrouva son impertinence de grande dame pour imposer silence à ces discours absurdes, elle fut prise de terreur malgré son apparente assurance , et résolut de quitter son rôle d'abnégation. Elle fit naître une de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari sur un pied d'égalité ; moins tremblante alors, elle osa demander à Balthazar la raison de son changement, et le
ou LA recheuche de l'absolu. 63
motif de sa constante retraite. Le Flamand fronça les sourcils , et lui répondît : — Ma cbère, tu n'y comprendrais rien. Un jour, Joséphine insista davantage , en se plaignant avec douceur de ne pas partager toute la pensée de celui dont elle partageait la vie.
— Puisque cela t'intéresse tant , répondit Balthazar en gardant sa femme sur ses genoux , et lui caressant ses cheveux noirs, je te dirai que je me suis remis à la chimie, et suis Thomme le plus heureux du monde.
Deux ans après Thiver où monsieur Claës était devenu chimiste, sa maison avait changé d^aspect. Soit que la société se choquât de la distraction perpétuelle du savant, ou crût le gêner ; soit que ses anxiétés secrètes eussent rendu madame Claës moins agréable, elle ne recevait plus que ses amis intimes. Balthazar n^ allait nulle part , s'enfermait dans son laboratoire pendant toute la journée, y restait parfois la nuit, s'y rendait souvent avant le jour , et n^apparaissait au sein de sa famille qu^à l'heure du diner . Dès la deuxième année , il cessa de passer la belle saison à sa campagne que sa femme ne voulut plus habiter seule. Quelquefois Balthazar sortait de chez lui , se promenait et ne rentrait que le lendemain , en laissant
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madame Glaës pendant toute une nuit livrée à de mortelles inquiétudes. Après Tavoir fait infructueusement chercher dans une yille dont les portes étaient fermées le soir, suivant Tusage des places fortes, elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la campagne. La malheureuse femme n'avait même plus Tespoir mêlé d'angoisses que donne l'attente , elle était forcée de pâtir jusqu'au lendemain. Balthazar avait simplement oublié l'heure de la fermeture des portes , et arrivait le lendemain tout uniment sans soupçonner les tortures que sa distraction devait imposer à sa famille. Le bonheur de le revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient Fètre ses appréhensions. Elle se taisait , n'osait le questionner ; car , quand elle s'était hasardée à le faire, il avait répondu d'un air surpris : — Eh bien, quoi, l'on ne peut pas se promener ! Les passions ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Glaës justifièrent donc les bruits qu'elle s'était plu à démentir. Sa jeunesse Pavait habituée à connaître la pitié polie du monde ; et , pour ne pas la subir, elle se renferma plus étroitement dans l'enceinte de sa maison , que désertèrent ses derniers amis. Le désordre dans les vètemens , toujours si dégradant pour un hon^me de la hai^te classe, devint
ou LA RECnSRCHB DE l'aBSOLU. 65
tel chez Baithazar , qu^entre ces diverse» causée de chagrins , ce ne fut pas l'une des moins sen« sibles qui dût affecter une femme habituée à l^exquise propreté des Flamandes. De concert avec Lemulquinier 5 valet de chambre de son mari , Joséphine remédia pendant quelque temps à la dévastation journalière des habits, mais il fallut y renoncer : le jour même, où ,* ù Tinsu de Baithazar ) des effets neufs avaient été substitués à ceux qui étaient tachés, déchirés ou troués , il en faisait des haillons. Cette femme , heureuse pendant quinze ans, et dont la jalousie n'avait jamais été remuée , se trouva tout-à-coup n'être plus rien en apparence dans le cœur où elle régnait naguères. Espagnole d'origine, le sentiment de la femme espagnole se réveilla chez elle , elle se découvrit une rivale dans la Science qui lui enlevait son mari. Les tour mens de la jalousie lui dévorèrent le cœur , et renoyèrent son amour. Mais que faire contre une science? comment en combattre le pouvoir incessant , tyrannique et croissant? Comment tuer une rivale invisible? Comment une femme dont le pouvoir est limité par la nature, peut-elle lutter avec une idée dont les jouissances sont infinies et les attraits toujours nouveaux ? Que tenter contre la coquetterie des
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idées qui se rafraîchissent , renaissent plus belles dans les difficultés , et entraînent un homme si loin du monde qu'il y oublie ses plus chères affections? Enfin un jour, malgré les ordres séyères que Balthazar avait donnés, sa femme voulut au moins ne pas le quitter , s'enfermer avec lui dans ce grenier où il se retirait , combattre corps à corps sa rivale , en assistant son mari durant les longues heures qu'il prodiguait à cette terrible maltresse. Elle voulut se glisser secrètement dans ce mystérieux atelier de séduction , et acquérir le droit d'y rester toujours. Elle essaya donc de partager avec Lemulquinier le droit d'entrer dans le laboratoire ; mais , pour ne pas le rendre témoin d'une querelle qu'elle redoutait , elle attendit un jour où son mari se passerait du valet de chambre. Depuis quelque temps, elle étudiait les allées et venues de ce domestique avec une impatience haineuse. Ne savait-il pas tout ce qu'elle désirait apprendre , ce que son mari lui cachait et ce qu'elle n'osait lui demander? Elle trouvait Lemulquinier plus favorisé qu'elle ne l'était, elle^ l'épouse ! Elle vint donc tremblante et presque heureuse ; mais, pour la première fois de sa vie , elle connut la colère de Balthazar. A peine avaitelle entr'ouvert la porte , qu'il fondit sur elle ,
la prit y la jeta rudement sur Tescalier où elle faillit rouler du haut en bas.
— Dieu soit loué , tu existes ! cria Balthazar en la relevant.
Un masque de verre s^ était brisé en éclats sur madame Glaës qui vit son mari , pâle ^ blême , effrayé.
— Ma chère , je t'avais défendu de venir ici , dit-il en s'asseyant sur une marche de Fescalier comme un homme abattu. Les saints t'ont préservée de la mort. Par quel hasard mes yeux étaient-ils fixés sur la porte ? Nous avons failli périr.
— J'aurais été bien heureuse alors, dit-elle.
— Mon expérience est manquée , reprit Balthazar. Je ne puis pardonner qu'à toi la douleur que me cause ce cruel mécompte. J'allais peutêtre décomposer l'azote. Va , retourne à tes affaires.
Balthazar rentra dans son laboratoire.
— T allais peut-être décomposer Vazotel se dit la pauvre femme en revenant dans sa chambre où elle fondit en larmes.
Cette phrase était inintelligible pour elle. Les hommes , habitués par leur éducation à tout concevoir , ne savent pas ce qu'il y a d'horrible pour
une femme à ne pouvoir comprendre la pensée de celui qu'elle aime. Plus indulgentes que nous ne le sommes , ces divines créatures ne nous disent pas quand le langage de leurs âmes reste incompris ; elles craignent de nous faire sentir la supériorité de leurs sentimens , et cachent alors leurs douleurs avec autant de joie qu'elles taisent leurs plaisirs méconnus ; mais plus ambitieuses en amour que nous ne le sommes /elles veulent épouser mieux que le cœur de Thomme, elles veulent aussi toute sa pensée. Pour madame Glaës, ne rien savoir de la science dont s'occupait son mari , engendrait un dépit plus violent que celui causé par la beauté 4'une rivale. Une lutte de femme à femme laisse à celle qui aime le plus l'avantage d'aimer mieux ; mais ce dépit accusait une impuissance et humiliait tous les sentimens qui nous aident à vivre. Elle ne savait pas 1 II se trouvait , pour elle , une situation pu son ignorance la séparait de son mari. Enfin, dernière torture , et Ja plus vive , il était souvent entre la vie et la mort , il courait des dangers , loin d'elle et près d'elle, sans qu'elle les partageât, sans qu'elle les connût. C'était, comme l'enfer , une prison morale sans issue, sans espérance. Madame Claés voulut au moins connaître les attraits de
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cette science, et se mit à étudier en secret la chimie dans les livres. Cette famille fut alors comme cloitrée , et rompit entièrement avec la société. Telles furent les transitions successives par lesquelles le malheur fit passer la maison Glaës y avant de Tamener à Tespéce de mort ci^ vile dont elle était frappée au moment où cette histoire commence. .
Cette situation violente se compliqua. Comme toutes les femmes passionnées , madame Claës était d^un désintéressement inouï. Ceux qui aiment véritablement sa^^ent combien l'argent est peu de chose auprès des sentimens, et avec quelle diffî* culte il s'y aggrège. Néanmoins elle n'apprit pas, sans une cruelle émotion, que son mari devait une somme de trois cent mille francs hypothéquée sur ses propriétés. L'authenticité des contrats sanctionnait les inquiétudes , les bruits, les conjectures de la ville. Madame Claës, justement alarmée, fut forcée, elle si fière, de questionner le notaire de son mari , de le mettre dans le secret de ses douleurs ou de les lui laisser deviner , et d'entendre enfin cette humiliante question : — Comment monsieur Claës ne vous a-t-il encore rien dit ? Heureusement que le notaire de Balthazar lui était presque parent , et voici comment. Le
grand-père de monsieur Claës avait épousé une Pierquin d^Anvers , de la même famille que les Pierqoin de Douai. Depuis ce mariage, ceux-ci , quoique étrangers aux Glaës , les traitaient de cousins. Monsieur Pierquin , jeune homme d6 yingt-sîx ans qui venait de succéder à la charge de son père, était la seule personne qui eût accès dans la maison Glaës. Madame Balthazar avait depuis plusieurs mois vécu dans une si complète solitude que le notaire fut obligé de lui confirmer la nouvelle des désastres déjà connus dans toute la ville. Il lui dit que , vraisemblablement, son mari devait des sommes considérables & la maison qui lui fournissait des produite chimiques. Après s^étre enquis de la fortune et de la considération dont jouissait monsieur Glaôs , cette maison prenait toutes ses commissions et s^en acquittait sans avoir la moindre inquiétude sur retendue des crédits. Madame Glaes chargea Pierquin de demander le mémoire des fournitures faites à son mari . Deux mois après, messieurs Protez et Ghiffreville ^ fabricans de produits chimiques^ envoyèrent un arrêté de compte, qui montait à environ cent mille francs. Madame Glaës et PTerquin étudièrent cette facture avec une surprise croissante. Si beaucoup d'articles, exprimés scientifiquement ou commercialement.
ou Jj\ UECHERGHE DE l'aBSOLU. ^1
étaient pour eux înîntelligibies , ils furent effrayés de Yoir portés en compte, des parties de métaux, des diamans de toutes les espèces , mats en petites quantités. Letotal dejadtette s'expliquait faeile<* ment par la multiplicité des articles, par les précautions que nécessitait le transport de certaines imbstances ou TenToi de quelques machines pré-^ cieuses, par le prix exorbitant de plusieurs produits qui ne s'obtenaient que difficilement , ou que teur rareté rendait cfaers , enfin par ta valeur des instrumens de physique ou de chimie confectioiiH nés d'après les instructions de monsieur Glaës. Le notaire avait pris, dans l'intérêt de son cousin, des renseignemens sur les Protez et Cbiffreville, et la probité de ces négocians devait rassurer sur la moralité de leurs opérations avec monsieur Gla^s, auquel ils faisaient souvent part des résultats obtenue par les chimistes de Paris , afin de lui éviter la dépense de quelques expériences. Madame Glaës pria le notaire de cacher à la société de Douai ces excessives dépenses , qui eussent été taxées de folies ; mais Pierquin lui répondit que, déjà pour ne point affaiblir la considération dont jouissait daës, il avait retardé jusqu'au dernier moment les obligations notariées que l'importance des sommes prêtées de confiance par ses clîens avmt enfin
nécessitées. 11 dévoila Tétendue de la plaie , ea disant à sa cousine, que si elle ne trouvait pas le moyen d'empêcher son mari de dépenser sa fortune aussi follement , dans six mois, ses biens pa-> trimoniaux seraient grevée d'hypothèques qui en dépasseraient la valeur. Quant à lui , ajouta-t-il , les observations qu'il avait faites à son cousin avec les ménagemensdus à un homme si justement considéré n'avaient pas eu la moindre influence. Une fois pour toutes, Balthazar lui avait répondu qu'il ravaillait à la gloire et à la fortune de sa famille. Ainsi , à toutes les tortures du cœur que madame Glaës avait supportées depuis deux ans, dont chacune s'ajoutait à l'autre et accroissait la douleur du moment de toutes les douleurs passées , se joignit une crainte affreuse , incessante, qui lui rendait Tavenir épouvantable. Les femmes ont des pressentimens dont la justesse tient du prodige. Pourquoi en général tremblent-elles plus qu'elles n'espèrent quand il s'agit des intérêts de la vie? Pourquoi n'ont-elles de foi que pour les grandes idées de l'avenir religieux ? Pourquoi devinentelles si habilement les catastrophes de fortune, ou les crises de nos destinées.? Peut-être le sentiment qui les unit à l'homme qu'elles aiment , leur en fait-elle admirablement peser les forces , estimer
ou LA RËCflCRGHE DE iUbSOLU. 73
les facultés, connaître les goûts, les passions, les vices, lesyertus. La perpétuelle étude de ces causes, en présence desquelles elles se trouvent sans cesse , leur donne sans doute la fatale puissance d'en prévoir les effets dans toutes les situations possibles. Ce qu'elles voient du présent leur fait juger l'avenir avec une habileté naturellement expliquée par la perfection de leur système nerveux, qui leur permet de saisir les diagnostics les plus légers de la pensée et des sentimens. Tout en elles vibre à l'unisson des grandes commotions morales, ou elles sentent, ou elles voient. Or, quoique séparée de son mari depuis deux ans , madame Glaës pressentait la perte de sa fortune. Elle avait apprécié la fougue réfléchie , l'inaltérable constance de Balthazar. S'il était vrai qu'il cherchât à faire de l'or , il devait jeter avec une parfaite insensibilité son dernier morceau de pain dans son creuset. Mais que cherchait-il ? Jusqueslà, le sentiment maternel et l'amour conjugal s'étaient si bien confondus dans le cœur de cette femme, que jamais ses enfans, également aimés d elle et de son mari , ne s'étaient interposés entre eux. Mais tout à coup, elle fut parfois plus mère qu'elle n'était épouse, quoiqu'elle fût plus souvent épouse que mère. Et néanmoins, quelque dis-
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posée qu^elle put être à Mcrifier ^a fortune et même ses enfans pour le bonheur de celui qui Ta^ Yait choisie , aimée, adorée, et pour qui elle était encore la seule femme qu^il y eût au monde , les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel ^ la jetaiajit ea d^horribles altematiTes. Ainsi , comme femme , die soufiPrait dans son coeur \ comme mère, elle souffrait dans ses enfans; et comme chrétienne , elle souffrait pour tous. Elle se taisait et contâiaît ces cruds orages dans son âme. Son mari , seul arbitre du sort de sa famille ) était le maître d^en régler à son gré la destinée , dont il ne detait compte qu'à Dieu. D'ailleurs , pouvait-elle lui reprocher T^nploi de sa fortune, après lé désintéressement dont il avait fait preuve pendant dix années de mariaget Étaitelle juge de ses desseins ? Mais sa conscience , d'accord avec le sentiment et les lois ^ lui disait que les parens étaient les dépodtaires de la fortune , et n'avaient pas le droit d'aliéner le bonheur matériel de leurs enfans. Pour ne pcMnt résoudre ces hautes questions, die aimait mieux fermer les yeux, suivant l'habitude des gens qui refusent de voir l'abime au fond duqud ils savent devoir rouler. Depuis six mois , son mari ne lui avait plus remis d'argent pour la d^pew» de sa maison.
ou LA REGHEBCHB DE {.'ABSOLU. 75
Elle fit vendre seerëtement à Paris les riches parures de diamans que sou frère lui avait données au jour de son mariage , et introduisit la plus stricte économie dans sa maison. Elle renvoya la gouvernante de ses enfans , et même la nourrice de Jean. Jadis le luxe des voitures était ignoré de la bourgeoisie à la fois si humble dans ses mœurs, si fiëre dans ses sentimens , rien n'avait donc été prévu dans la maison Glaës, pour cette invention moderne. Balthastar était obligé d'avoir son écurie et sa remise dans une maison en face de la sienne ; ses occupations ne lui permettaient plus de sur^ veiller cette partie du ménage» qui regarde essen* tiellement les hommes. Madame Glafts supprima la dépense onéreuse des équipages et des gens que son isolement rendait inutiles. Malgré la bonté de ces raisons 9 elle n'essaya point de colorer ses réformes par des prétextes. Jusqu'à présent les faits avaient démenti ses paroles, et le silence était désormais ce qui convenait le mieux> Le changement de son train n'était pas justifiable dans un pays où, comme en Hollande, quiconque dépense tout son revenu passe pour un fou. Seulement comme sa fille atnée , Marguerite , allait avoir seize ans , elle parut vouloir lui faire faire une belle alliance, et la placer dans le monde , comme il convenait à
une fille alliée aux Molina , aux Van-Ostrom- Temninck , et aux Casa-Réal. Quelques jours avant celui pendant lequel commence cette histoire, l'argent des diamans était épuisé. Ce même jour, à trois heures, en conduisant ses enfans à vêpres , madame Glaës avait rencontré Pierquin qui venait la voir , et qui l'accompagna jusqu'à Saint-Pierre, en causant à voix basse sur sa situation.
— Ma cousine , dit-il , je ne saurais , sans manquer à Tamitié qui m'attache à votre famille, vous cacher le péril où vous êtes , et ne pas vous prier d'en conférer avec votre mari. Qui peut , si ce n'est vous , l'arrêter sur le bord de l'abtme où vous marchez. Les revenus des biens hypothéqués ne suffisent point à payer les intérêts des sommes empruntées; ainsi vous êtes aujourd'hui sans aucun revenu. Si vous coupiez les bois que vous possédez, ce serait vous enlever la seule chance de salut qui vous restera dans l'avenir. Mon cousin Balthazar est en ce moment débiteur d'une somme de trente mille francs , à la maison Protez et Chiffreville de Paris. Avec quoi les paierez- Yous , et avec quoi vivrez-vous ? Et que deviendrez-vous , si Claês continue à demander des réactifs , des verreries , des piles de Volta et autres
brinborions. Toute sa fortune, moins sa maison et son mobilier, s^est dissipée en gaz et en charbon. Quand il a été question , avant-hier, d^hypothéquer sa maison , sayez-vous quelle a été sa réponse : — Diable I diable! Voilà depuis trois ans la première trace de raison qu'il ait donnée.
Madame Glaës pressa douloureusement le bras de Pierquin , leva les yeux au ciel , et dit :
— Gardez-nous le secret.
Malgré sa piété, la pauvre femme; anéantie par ces paroles d'une clarté foudroyante , ne put prier. Elle resta sur sa chaise entre ses enfans , ouvrit son paroissien et n'en tourna pas un feuillet. Elle était tombée dans une contemplation aussi absorbante que Tétaient les méditations de son mari. L'honneur espagnol, la probité flamande résonnaient dans son être intérieur d'une voix aussi puissante que celle des tuyaux de l'orgue. La ruine de ses enfans était consommée ! En« tre eux et l'honneur de leur père , il ne fallait plus hésiter. La perspective d^une lutte prochaine entte elle et son mari l'épouvantait : il était à ses yeux , si grand, si imposant, que sa colère l'agitait autant que l'idée de la majesté divine. Elle allait sortir de cette constante soumission dans laquelle elle était saintement demeurée comme
78 BAtTH4ZAR GLAES,
épome. Uiatérët de ses enfans Tobligerait à con*trarîer dans ses goûts uq homme qu^elle idolâtrait. Ne faudrait-il pas souvent le ramener à des questions positives , quand il {danerait dans les hautes régions de la science , le tirer violemment d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matérialité présente offre de plus hideui^ , aux artistes et aux grands hommes. Pour elle » Balthazar Glaës était un géant de science , un homme gros de gloire : il ne pouvait Tavoir oubliée que pour les plus riches espérances. Puis il était si profondément sensé , elle Tavait entendu parler avec tant de talent sur les questions de tout genre, qu'il devait être sincère en disant qu'il travaillait pour la gloire et la fortune de sa famille. Son amour pour sa femme et ses enfaus n'était pas seulement immense y il était infini. Ces sentimens n'avaient pu s'abolir ; ils s'étaient sans doute agrandis en se reproduisant sous une autre forme. Elle si noble, si généreuse et si craintive, allait dono faire jretentir incessamment , aux oreilles de ce grand homme, le mot argent et le son de Targent ^ lui montrer les plaies de la misère , lui faire entendre les cris de la détresse , quand il entendrait les voix mélodieuses de la renommée. Peut-être l'affection qu'il avait pour elle s'en diminuerait-
elle? Si elle n^avait pas eu d^enfans, elle aurait embrassé courageusement et avec plaisir la destin née nouvelle que lui faisait son mari. Les femmes élevées dans Topulence sentent promptement ie vide que couvrent des jourssances tristement ma* térielles ; et quand leur cœur plus fatigué que flè* tri leur a fait trouver le bonheur que donne un constant échange de sentimens vrais , elles ne re« culent point devant une existence médiocre, si elle convient i Tétre par lequel elles se savent bien aimées. Leurs idées , leurs plaisirs sont soumis aux caprices de cette vie en dehors de la leur ; pour elles , le seul avenir redoutable est de la perdre. En ce moment donc , ses enfans la séparaient de sa vraie vie , autant que Balthazar Glaës s'était séparé d'elle par la science. Aussi , quand elle fut revenue de vêpres ^ et qu'elle se fut jetée dans sa bergère , renvoya-t-elle ses enfans , en réclamant d'eux le plus profond silence. Elle fit demander à son mari de venir la voir ; mais quoique Lemul* quinier, son vieux valet de chambre , eût insisté pour l'arracher à son laboratoire, Balthazar y était resté. Madame Glaës avait donc eu le temps de réfléchir. Et elle aussi demeura songeuse, sans faire attention à l'heure ni au temps , ni au jour. La pensée de devoir trente mille francs et de ne
pouvoir les payer, réveilla les douleurs passées , les joignit à celles du présent et de Tavenir. Cette masse d'intérêts, d'idées, de sensations, la trouva trop faible : elle pleura. Quand elle vit entrer Balthazar dont alors la physionomie lui parut plus terrible , plus absorbée , plus égarée qu'elle ne l'avait jamais été ; quand il ne lui répondit pas, elle resta d'abord fascinée par l'immobilité de son regard blanc et vide , par toutes les idées dévorantes que distillait son front chauve. Sous le coup de cette impression, elle désira mourir. Quand elle eut entendu cette voix insouciante exprimer un désir scientifique au moment où elle avait le cœur écrasé, son courage revint. Elle résolut de lutter avec cette épouvantable puissance qui lui avait ravi un amant , qui avait enlevé à ses enfans un père , à la maison une fortune , à tous le bonheur. Néanmoins, elle ne put réprimer la constante trépidation qui l'agita , car, dans toute sa vie , il ne s'était pas rencontré de scène plus ' solennelle. Ne contenait-elle pas virtuellement son avenir, et le passé ne s'y résumait-il pas tout entier? Maintenant, les gens faibles, les personnes timides , ou celles à qui la vivacité de leurs sensations agrandit les moindres difficultés de la vie, les hommes que saisit un tremblement iovo-
lontaire devant les arbitres de leur destinée, peuvent tous concevoir les milliers de pensées qui tournoyaient dans la tète de cette femoie, et les sentimens sous le poids desquels son cœur était comprimé, quand son mari se dirigea lentement vers la porte du jardin.
La plupart des femmes connaissent les angoisses de rintime délibération contre laquelle se débattait madame Glaës. Ainsi celles même dont le cœur n'a encore été violemment ému que pour déclarer à leur mari quelque excédant de dépense ou des dettes faites chez la marchande de modes, comprendront combien les battemens du cœur s'élargissent alors qu'il y va de toute la vie. Une belle femme a de la grâce à se jeter aux pieds de son mari, elle trouve <]es ressources dans les poses de la douleur ; tandis que le sentiment de ses défauts physiques augmentait encore les craintes de madame Glaës. Aussi , quand elle vit Balthazar prêt à sortir, son premier mouvement futil bien de s'élancer vers lui; mais une cruelle pensée réprima son élan. Elle allait se mettre debout 1 Ne devait-elle pas paraître ridicule à un homme qui , n'étant plus soumis aux fascinations de l'amour, pourrait voir juste. Elle eût volontiers tout perdu , fortune et enfans , {dutôt que
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d^amoindrir sa puissance de femme. Elle voulut écarter toute chance mauvaise dans une heure aussi solennelle, et appela fortement : -— Balthazar? Il se retourna machinalement et toussa. Mais sans faire attention à sa femme y il vint cracher dans une de ces petites boites carrées placées de distance en distance le long des boiseries , comme dans tous les appartemens de la Hollande et de la Belgique» Cet homme , qui ne pensait à personne, n^oubliait jamais les crachoirs , tant cette habitude était invétérée. Pour la pauvre Joséphine , incapable de se rendre compte de cette bizarrerie, le soin constant que son mari prenait du mobilier , lui causait toujours une angoisse inouïe; mais, dans ce moment, elle fut si violente, qu^elle la jeta hors des bornes , et lui fit crier d^un ton plein d^impatience où s^exprimèrent tous ses sentimens blessés : — Mais , monsieur, je vous parle 1
— Qu'est-ce que cela signifie , répondit Balthazar en se retournant vivement et lançant à sa femme un regard où la vie revenait et qui fut pour elle comme un coup de foudre.
— * Pardon , mop ami , dit-elle en pâlissant. Elle voulut se lever et lui tendre la main , mais elle retomba sans force. — Je me meurs ! dit-elle d'une voix entrecoupée par des sanglots.
ou l RSCUBRCHR DE L^ ABSOLU. 83
A œi a$pect y Balthazar eut, comme tous les gens distraits , une yiye réaction et devina pour ainsi dire te secret de cette crise, il prit aussitôt madame Claës dans ses bras, ouvrit Importe qui donnait sur la petite antichambre , et franchit si rapidement le vieil escalier de bois , que la robe de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui formaient les balustres , il en resta un lez entier arraché à grand bruit. Il donna uu coup de pied à la porte du vestibule commun à leurs appartemens y mais la chambre de sa femme était fermée.
Il posa doucement Joséphine sur Un fauteuil , en se disant : — Mon Dieu , où est la clé?
— Merci, mon ami, répondit madame Claës en ouvrant les yeux , voici la première fois depuis bien long-temps que je me suis trouvée aussi près de ton coeur.
— Bon Dieu ! cria Claës , la clé , voici nos gens.
Joséphine lui fit signe de prendre la dé qui était attachée à un ruban le long de sa pochCé Balthazar ouvrit , porta sa femme sur un canapé, et sortit pour empêcher ses gens effrayés de monter en leur donnant Tordre de promptemcnt sei:-
84 HALTUAZWi ClÂES,
\ir le diner. Puis il vint avec empressement retrouver sa femme.
— Qu'as-tu, ma chère vie? dit-il en s' asseyant près d'elle et lui prenant la main qu'il baisa.
— Mais, je n*ai plus rien, répondit-elle, je ne souffre plus! Seulement, je voudrais avoir la puissance de Dieu , pour mettre à tes pieds tout l'or de la terre.
— Pourquoi de l'or, demanda-t-il en l'attirant sur lui , la pressant et la baisant de nouveau sur le front , ne me donnes-tu pas de plus grandes richesses en m' aimant comme tu m'aimes , chère et précieuse créature.
— Oh! mon Balthazar, pourquoi ne dissiperais-tu pas les angoisses de notre vie à tous, comme tu chasses par ta voix le chagrin de mon cœur. Enfin , je le vois , tu es toujours le même.
— De quelles angoisses parles-tu, ma chère?
— Mais nous sommes ruinés , mon ami !
— Ruinés , reprit-il.
Il se mit à sourire , caressa la main de sa femme en la tenant dans les siennes , et dit d'une voix douce qui depuis long-temps ne s'était pas fait entendre : —'Mais demain, mon ange, notre fortune sera peut-être sans bornes. Hier en cherchant des secrets bien, plus importans, je crois avoir
ou LA RECBERCHE DE L^ ABSOLU. 85
trouvé le moyen de cristalliser le carbone, la substance du diamant. ma chère femme, dans quelques jours tu me pardonneras mes distractions. Il parait que je sm*s distrait quelquefois. Ne t'ai-je pas brusquée tout à Theure? Sois indulgente .pour un homme qui n^a jamais cessé de penser à toi , dont les travaux sont pleins de toi , de nous.
— Assez 9 assez, dit-elle, nous causerons de tout cela ce soir, mon ami. Je souffrais par trop de douleur, maintenant je souffre par trop de plaisir.
Elle ne s'attendait pas à revoir cette figure animée par Un sentiment aussi tendre pour elle qu'il Vêtait jadis, à entendre cette voix toujours aussi douce , et à retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu.
— Ce soir, reprit-il, je veux bien, nous causerons. Si je m'absorbais dans quelque méditation , rappelle-moi cette promesse. Ce soir je veux quitter mes calculs , mes travaux , et me plonger dans toutes les joies de la famille , dans les voluptés du cœur. Pépita , j'en ai besoin , j'en ai soif I
— Tu me diras ce que tu cherches , Balthazar?
86 BALTHAZAA CLAES,
— VlàiSy pauvre enfant, tu n'y comprendrais rien.
--' Tu crois I Hé ^ mon ami , toici près de quatre mois que j^étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. J'ai lu Fourcroi, Layoisier, Chaptal, Nollet, Rouelle, Berthollet, Gay-Lussac , SpaUanzani , Leuwenbo^k , Galvani , Yolta ^ et tous les livres relatifs à la science que tu culti^ ve5« Va , tu peux me dire tes secrets.
— Oh 1 tu es un ange , s'écria Balthazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d'attendrissement qui la firent tressaillir, nous nous comprendrons en tout !
— Ah 1 dit-elle , je me jetterais dans le feu de Tenfer qui attise tes fourneaux , pour entendre ce mot de ta bouche, et pour te voir ainsi.
Elle entendit le pas de sa fille dans l'antichambre et s'y élança vivement.
— Que voulez-vous , Marguerite î dît-elle à sa fillé aînée.
— Ma chère mère , monsieur Pierquin vient d'arriver. S'il reste à dîner, il faudrait du linge , et vous avez oublié d'en donner ce matin.
Madame Glaës tira de sa poche un trousseau de petites clés et les remit à sa fille , en lui désignant les armoires en bois des lies qui tapissaient
ou L4 RBCrnSECRB DE t^ ABSOLU. 87
cette antichambre , et lui dit : — Ma fille, prenez à droite dans les services Graindorge. Elle rentra. -<- Puisque mon cher Balthazar me revient aujourd'hui 9 rends-le moi tout entier ? dit^elle en donnant à sa physionomie une expression de douce malice. Mon ami , va chex toi » fais-moi la grâce de t'habiller , nous avons Pierquin à dîner. Voyons, quitte ces habits déchirés. Tiens , vois ces taches? N'estrce ^ as de racide*muriatique ou sulfurique qui a bordé de jaune tous ces trous? Allons , rajeunis-toi, je vais t'envoyer Mulquinier quand j'aurai changé de robe.
Balthazar voulut passer dans sa chambre par la porte de communication , mais il avait oublié qu'elle était fermée de son c6té. Il sortit par Tantichambre.
— Marguerite , mets .le linge sur un fauteuil , et viens m'habiller, je ne veux pas de.Martha, dit madame Gla6s à sa fille.
Balthazar avait pris Marguerite, Tavait tournée vers lui par un mouvement joyeux en lui disant : — Bonjour, mon enfant , tu es bien jolie aujourd'hui dans cette robe de mousadine » et avec cette ceinture rose I
Puis il la baisa au front et lui serra la main,
'—Maman, papa vient de m'embrasser, dit
88 BALT0AZAR CLAES ,
Marguerite en entrant chez sa mère, il paraît bien joyeux , bien heureux !
— ^^Mon enfant, \otre père est un bien grand homme y voici bientôt trois ans qu^il travaille pour la gloire et la fortune de sa famille , et il croit avoir atteint le but de ses recherches. Ce jour doit être pour nous tous une belle fête...
— Ma chère maman, répondit Marguerite, nos gens étaient si tristes de le voir aussi renfrogné y que nous ne serons pas seules dans la joie. Oh ! mettez donc une autre ceinture , celle-ci est trop fanée.
— Soit, mais dépéchons-nous, je veux aller parler à Pierquin. Où est-il?
— Dans le parloir , il s^amuse à faire sauter Jean.
— Où sont Gabriel et Félicie?
-^ Je les entends dans le jardin.
— Hé bien , descendez vite veiller à ce qu'ils n'y cueillent pas de tulipes I Votre père ne les a pas encore vues de cette année , et il pourrait aujourd'hui vouloir les regarder en sortant de table. Dites à Mulquinier de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour sa toilette.
Quand Marguerite fut sortie , madame Glaës jeta un coup-d'œil à ses enfans par les fenêtres
ou LA RECHEACHB DE L^ ABSOLU. 80
de sa chambre qui donnaient sur le jardin, et les YÎt occupés à regarder un de ces insectes à ailes vertes, luisantes et tachetées d^or, vulgairement appelés des couturières.
— Soyez sages, mes bien-aimés, dit-elle en faisant remonter une partie du yitrage qui était a coulisse et qu^elle arrêta pour aérer sa chambre. Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour s'assurer que son mari n^étàit pas retombé dans quelque distraction. Il ouvrit , et elle lui dit d'un accent joyeux en le voyant déshabillé : Tu ne me laisseras pas long-temps seule avec Pierquin , n'est-ce pas? Tu me rejoindras promptement.
Elle se trouva si leste pour descendre, qu'en l'entendant , un étranger n'aurait pas reconnu le pas d'une boiteuse.
— Monsieur en emportant madame , lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'escalier, a déchiré la robe , ce n'est qu'un méchant bout d'étoffe, mais il a brisé la mâchoire de cette figure et. je ne sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette rampe était si belle.
— Bah I mon pauvre Mulquinier , ne la fais pas raccommoder, ce n'est pas un malheur.
90 BALTBAZAR CL Ai» ,
— Qa*arriye-tril donc? dit Lemulquinier, pour que ce ne soit pas un désastre. Mon maître a*t*il trouvé y absolu!
— Bonjour, monsieur Pierquin , dit madame Claës en ouvrant la porte du parloir.
Le notaire accourut pour lui donner le bras ; mais elle ne prenait jamais que celui de son mari , elle rema'cia donc son cousin par un sourire et lui dit : ^--« Vous venez peuirètre pour les trente mille francs?
— Oui y madame , en rentrant chez moi , j'ai reçu une lettre d'avis de la maison Protez etCbiffreville qui a tiré, sur monsieur Claës, six lettres de change de chacune cinq mille francs*
— Hé bien y n'en parlez pas à Balthazar aujourd'hui j dit-elle. Dînez avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes Tenu , trouvez quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la lettre , je lui parlerai moi-même de cette affaire. Tout va bien, reprit^lle en voyant l'étonnement du notaire. Dans quel* ques mois, mon mari remboursera probablement les sommes qu^il a empruntées.
En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Glaës qui revenait du jardin, suivie de Gabriélle et de Félicie, et dit :
ou Lil RECHCmCHB DE l' ABSOLU. 91
— Je n'ai jamais yu mademoiselle Marguerite aussi jolie qu'elle Test en ce moment.
Madame Claës, qui s'était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit Jean , leva la tète , regarda sa fille et le notaire en affectant un air indifférent.
Pierquin était de taille moyenne , ni gras , ni maigre , d'ime figure vulgairement lielle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mé1an*> colique , une rêverie plus indéterminée que pensive ; il passait pour misanthrope , mais il était trop intéressé , trop grand mangeur pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement perdu dans le vide , son attitude . indiffà'ente, son silence affecté semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nullité d'un notaire exclusivement occupé d'intérêts humains , mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S'allier à la maison Claës aurait été pour lui la cause d'un dévouement sans bornes , s'il n'avait pas eu quelque sentiment d'avarice spusjacent : il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi , sans se rendre raison à lui-même de ses changemens de manières , ses attentions étaientrelles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles
d2 BALTHAZiUl CLAES,
des gens d^ affaires, quand Glaës lui semblait ruiné; puis elles devenaient affectueuses, cou< lantes et presque serviles ^ quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il voyait en Marguerite Claës une infante de laquelle il était impossible à un simple notaire de province d'approcher ; tantôt il la considérait comme une pauvre fille trop heureuse , s^il daignait en faire sa femme. Il était homme de 'province , et flamand , sans malice ; il ne manquait même ni de dévouement ni de bonté ; mais il avait un naïf égoïsme qui rendait ses qualités incomplètes , et des ridicules qui g&taient sa personne. En ce moment , madame Glaës se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parlé sous le porche de Féglise Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières ; elle devina le fond de ses pensées, et d'un regard perspicace elle essaya de lire dans Tàme de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin ; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence. Après quelques instans, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville , le maître du logis descendit tie sa chambre où, depuis un instant, sa femme étendait avec un inexprimable plaisir ses bottes criant
sur le parquet. Sa démarche , semblable à celle d^un homme jeune et léger, annonçait une complète métaknorphose , et Fattente que son apparition causait à madame Glaës fut si yive qu'elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit fescalier. Balthazar se montra bientôt
dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d'un bas de soie blanc, une culotte de Casimir bleu à boutons d'or, un gilet blanc à fleurs, et un frac bleu. Il avait fait sa barbe , peigné ses cheveux , parfumé sa tète , coupé ses ongles , et lavé ses mains avec tant de soin qu'il semblait méconnaissable à ceux qui l'avaient vu naguères. Au lieu d'un vieillard presque en démence, ses enfans, sa femme et le notaire voyaient un homme, de quarante ans dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue çt les souffrances que trahissait la maigreur des contours et l'adhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de gr&ce. .
— Bonjour Pierquin , dit Balthazar Claës , qui , redevenu père et mari , prit son dernier enfant sur les genoux- de sa femme , et l'éleva en l'air en le faisant rapidement descendre et le rel^ vaut alternativeniei\t.
94 BAtTflAZAR CLAVS^
— Voyez ce petit ? dit-il au notaire» Une aussi jolie créature ne vous donne-t-elle pas Tenifie de vous marier? Croyez-moi, mon cher» les plaisirs de famille consolent de tout.
— Brr ! dit-il en enlevant Jean. Pound 1 s'é* criait-il en le mettant à terre. Brr l Pound I
L'enfant riait aux éclats de se sentir alterna* tivement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas laisser voir rémotion que lui causait un jeu si simple en apparence et , qui , pour elle , était toute une ré* Yolution domestique.
— Voyons comment tu vas , dit Baltbazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter dans une bergère.
L^enfant courut à lui , attiré par Féclat des boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus de Toreille des bottes.
— Tu es un mignon t dit le père en l'embrassant, tu es un Glaës, tu marches droit.
— Hé bien I Gabriel, comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant Toreille et la lui tordant , te défends-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques ?
Puis il se leva, vint à Pierquin, et lui dit
ou LA RJBGHEROHB 0fi l' ABSOLU. 95
avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait : -— Mon cher, vous avez peut^re quel" que diose à me demander? Il lui donna ie bras y et l'entraîna dans le jardin, en ajoutant : — Vo* nez voir mes tulipes.
Madame Glaës regarda son mari pendant qu'il sortait , et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune , si affable , si bicai lui-même ; elle se leva, prit sa fille par la taille, et Tembrassa en disant : *— Ma chère Margu^ite, mon enfant chéri , je t'aime encore mieux aujourd'hui que de coutume.
— II y avait bien long-tefiips que je n'avais vu mon père aus« aimable, répondit-*d]e.
Lemulquinier vint annoncer que le dîner était servi. Madame Claës , pour éviter que Pierquin lui offrit le hrasi, prit celui de Balthazar, et toute la famille passa dans la salle à manger.
Cette pièce dont le plafond se composait de poutres apparentes , mats enjolivées par des peintures , lavées et rafraîchies tous les ans , était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tabfcttes desquels se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale. Les parois étaient tapissées de cuir violet sur lequel avaient été imprimés, eu traits^ d'or, des sujets de chasse&
96 balthazah claes,
Au-dessus des dressoirs, çà et là, brillaient soigneusement disposés des plumes d*oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n^avaient pas été changées depuis le coinmencement du seizième siècle et offraient cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce petit dossier garni d'une étoffe à franges dont la mode fut si répandue que Raphaël Ta illustrée dans son tableau appelé la Vierge à la chaise. Le bcNs en était devenu noir , mais les clous dorés reluisaient comme s^ils eussent été neufs, et les étoffes soigneusement renouvelées étaient d'une couleur rouge admirable. La Flandre revivait là toute entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de Fécole hollandaise ou flamande. La vaisselle en grès et ornée de figurés coloriées à la manière de Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Weegvood.
L'argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines , véritable argenterie de famille, dont les pièces , toutes différentes de ciselure , de mo Je , de forme , attestaient les commencemens du bien*
ou LA RECDERCHE DE l' ABSOLU. 97
être et les progrès de la fortune de Glaës. Les serviettes avaient des franges , mode toute espagnole. Quant au linge , chacun doit penser que, chez les Glaës ^ le point d^honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service^ cette argenterie étaient destinés à Tusage journalier de la famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe particulier, dont les merveilles, réservées pour les jours de gala^ leur im* primaient cette solennité qui n^existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'une naïveté patriarcale. Enfin , détail délicieux , une vigne courait en dehors le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
— Vous restez fidèle iiux traditions, madame, dit Pierquin , en recevant une assiettée de cette soupe au thym , dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viandes roulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dimanche en usage chez nos pères ! Votre maison et celle de mon oncle Des Racquets sont les seules où Ton retrouve cette soupe historique dans les Pays-Bas. Ah, pardon , le vieux monsieur Savaron de Sa-
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varus la fait encore orgueilleuseinent servir che2 lui , mais partout ailleurs la \iettle Flandre s'en va. Maintenant les meubles se fabriquent à la grecque^ on n^aperçoit partout que casques, bou* cliers, lances et faisceaux. Chacun reb&tit sa maison, vend s» vieux meubles, refond son argenterie , ou la troque contre la porcelaine de Sèvres qui ne vaut ni le vieux Saxe ni les chinoiseries. Oh ! moi je suis flamand dans Fàme. Aussi mon cœur saignent- il en voyant les chaudronniers acheter pour le prix du bois ou du métal , nos beaux meubles incrustés de cuivre ou d^étain. Mais Tétat social veut changer de peau, je crois. Il n^y a pas jusqu^aux procédés de Tart qui ne se perdent ! Quand il faut que tout aille vite , rien ne peut être consciencieusement fait. Pendant mon dernier voyage à Paris, Ton m'a mené voir les peintures exposées au Louvre. Ma parole d honneur, c'est des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur, où les poutres craignent de mettre de ia couleur. Et ils veulent, dit-on, renverser notre vieille école. Ah, ouini
— Nos anciens peintres , répondit Balthazar, étudiaient les diverses combinaisons et la résistance des couleurs , en les soumettant à faction du soleil et de la pluie. Mais , vous avea raison :
ou LA EEGHSRGBfi PB L* ABSOLU. 99
aujourd^hin , les ressources matérielles de Tart sont moins cultivées que jamais.
Madame Glaës n^écoutait pas la conversation.
En entendant dire au notaire que les services de porcelaines étaient à la mode , elle avait aussitôt; conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argenterie, provenue de la succession de son frère , espérant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dus par son mari.
— Ah ! ah ! disait Balthazar au notaire» quand madame Glaës se remit à la conversation , Ton s'occupe de mes travaux à Douai ?
-~^ Oui f répondit Pierquin , chacun se demande à quoi vous dépensez tant d'argent. Hier, j'entendais monsieur le premier président déplorer qu^un homme de votre sorte cherchât la pierre pbilosophale. Je me suis alors permis de répondre que ^us étiez trop instruit pour ne pas savoir que c^ était se mesurer avec Pimpossible , trop chrétien pour croire l'emporter sur Dieu, et comme tous les Glaës, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à perlinpinpin. Néanmoins je vous avouerai que j'ai partagé les regrets que cause votre retraite à toute la société. Vous n^ètes vraiment plus de la ville. En vérité , madame , vous eussiez été ravie si
VOUS aviez pu entendre les éloges que chacun s^est plu à faire de vous et de monsieur Claës.
— Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de me rendre ridicule, répondit Balthazar. Ah y les Douaisiens me croient ruiné I Eh bien , mon cher Pierquin , dans deux mois je donnerai , pour célébrer Tanniversaire de mon mariage, une fôte dont la magnificence me rendra Testime que nos chers compatriotes accordent aux écus.
Madame Claës rougit fortement. Depuis deux ans cet anniversaire avait été oublié. Semblable à ces fous qui ont des momens pendant lesquels leurs facultés brillent d'un éclat inusité, jamais Balthazar n'avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d'attentions pour ses enfans ; sa conversation fut séduisante de grâce , d'esprit, d'à-propos. Ce retour dç la paternité , absente depuis si long-temps , était certes la plus belle fête qu'il pût donner à sa femme pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie d'expression qui se sent de cœur à cœur et prouve une délicieuse identité de senti* ment.
Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir : il allait et venait avec une allégresse insolite eau-
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sée par raccomplissement de ses secrètes espérances. Le changement si soudainement opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui que pour madame Glaes. Là où elle voyait le bonheur , il voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations y il en avait épousé la folie. Soit qu^il eût saisi la portée de ses recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains, soit que le penchant inné chez Thomme pour rimitation lui eût fait adopter les idées de celui dans l'atmosphère duquel il vivait, Leraulquinier avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé de terreur , d'admiration et d'égoïsme. Le laboratoire était pour lui, ce qu'est pour le peuple un bureau de loterie , Fespoir organisé. Chaque soir il se couchait en se disant : Demain , peut-être nagerons-nous dans l'or I Et le lendemain il se réveillait avec une foi toujours aussi vive. Son nom indiquait une origine toute flamande. Jadis les gens du peuple n'étaient connus que par un sobriquet tiré de leur profession, de leur pays , de leur conformation physique ou de leurs qualités morales. Ce sobriquet devenait le nom de la famille bourgeoise qu'ils fondaient lors de leur affranchissement. En Flandre , les
marchands de fil de Un se nommaient des mulquiniers y et telle était sans doute la profession de rhomme qui , parmi les ancêtres du vieux valet , passa de Tétat de serf à celui de bourgeois jusqu^à ce que des malheurs inconnus rendissent le petitfils du mulquinier à son primitif état de serf , plus la solde. L^bistoire de la Flandre , de son fil et de son commerce se résumait donc en ce vieux domestique, souvent appelé, par euphonie, Mulquinier. Son caractère et sa physionomie ne manquaient pas d^originalité. Sa figure de fornie triangulaire était large , haute et couturée par une petite vérole qui lui avait donné de fantasti-> ques apparences , en y laissant une multitude de linéamens blancs et brillans. Maigre et d'une taille élevée, il avait une démarche grave, mystérieuse. Ses petits yeux, orangés comme la perruque jaune et lisse qu'il avait sur la tète , ne jetaient que des regards obliques. Son extérieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu'il excitait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son maître sur les travaux duquel il gardait le silence , l'investissait d'un charme. Les habitans de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses sibylliques et toujours gros-
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ses de trésors. Fier d^être nécessaire à son maître, il exerçait sur ses camarades une sorte d^autorité tr^cassière , dont il profitait pour lui-même en se faisant servir, en obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié mattreau logis. Au rebcnirs des domestiques flamands, qui sont extrêmement attachés à la maison , il n^aVait d'affection que pour Baithazar. Si quelque chagrin affligeait madame Glaës , ou si quelque événement favorable arrivait dans la famille , il mangeait son pain beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel. Le dîner fini, madame Glaës proposa de prendre le café dans le jardin , devant le buisson de tulipes qui en ornait le milieu. Les pots de terre dans lesquels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées , avaient été enterrés et disposés de manière à former une pyramide au sommet de laquelle s'élevait une tulipe Gueule-de-dragon que Baithazar possédait seul. Gette fleur, nommée tulipa Cïamana, réunissait les sept couleurs , et ses longues échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Baithazar , qui en avait plusieurs fois refusé trois mille florins , prenait de si grandes précautions pour qu'on ne pût en voler une seule graine, qu'il la gardait dans le parloir et passait souvent des
journées entières à la contempler. La tige était énorme, bien droite, ferme, d^un admirable vert ; les proportions de la plante se trouvaient en harmonie avec le calice dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté qui donnait jadis tant de prix à ces fleurs fastueuses.
— Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes , dit le notaire en regardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille couleurs.
Madame Glaës était trop enthousiasmée par respect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des pierreries , pour bien saisir le sens de Pobservation notariale.
— A quoi cela sert-il, reprit le notaire en s'adressant à Balthazar , vous devriez les vendre.
— Bah ! ai-je donc besoin d'argent? répondit Glaës en faisant le geste d^un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfans firent plusieurs exclamations.
— Vois donc, maman , celle-là.
— Oh ! qu'en voilà une belle I
— Gomment celle-ci se nommert-elle?
— Quel abîme pour la raison humaine, s'écria Balthazar en levant les mains, et les joignant par
un geste désespéré. Une combinaison d'hydrogène et d'oxigène fait surgir par ses dosages différens , dans un même milieu et d'un même principe , toutes ces couleurs dont chacune constitue un résultat différent.
Sa femme entendait bien les termes de cette proposition qui fut trop rapidement énoncée pour qu elle la conçût entièrement. Balthazar songea qu'elle avait étudié sa science favorite, et lui dit, en lui faisant un signe mystérieux : Tu comprendrais que tu ne saurais pas encore ce que je veux dire! Et il parut retomber dans une de ces médi* tations qui lui étaient habituelles.
— Je le crois , dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de Marguerite. — Chassez le naturel , il revient au galop, ajouta-t-il tout bas en s'adressant à madame Glaës. Vous aurez la bonté de lui parler vous-même, le diable ne te. tirerait pas de sa contemplation. En voilà pour jusqu'à demain.
Il dit adieu à Glaës qui feignit de ne pas l'entendre , embrassa le petit Jean que la mère tenait dans ses bras , et , après avoir fait une profonde salutation, il se retira. Lorsque la porte d'entrée retentit en se fermant , Balthazar saisit sa femme par la taille , et dissipa l'inquiétude que
106 B4LTHAZAR CiABS,
pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à Foreille : — Je savais bien comment faire pour le renvoyer.
Madame Glaës tourna la tète vers son mari ^ sans avoir honte de lui montrer les larmes qui lut vinrent aux yeux ; elles étaient si douces ! puis elle appuya son front sur son épaule , et laissa glisser Jean & terre.
— Rentrons au parloir, dit -elle après une pause.
Pendant toute la soirée , Baltbazar fut d'une gatté presque folle ; il inventa mille jeux pour ses enfans , et joua si bien pour son propre compte, qu'il ne s'aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa femme. Vers neuf heures et demie , lorsque Jean fut couché, que Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se déshabiller, elle trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son père qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de troubler ses parens et paraissait vouloir se retirer sans leur parler ; madame Claes s'en aperçut et lui dit : — Venez , Marguerite , venez , ma chère enfant. Puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant : — Emportez votre
Ot LÀ BfiCHBRCHB DB l'aBSOLU. lOt
iiYre dans Totro chambre, et couchet-TOUS dé bonne heure.
— Bonsoir, ma fille chérie, dit Balthazalr.
Marguerite embrassa son père et s^èn alla.
Claës et sa femme restèrent pendant quelques momens seuls , occupés à regarder les dernières teintes du crépuscule , qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs , et dont les découpures se voyaient à peine dans la lueur. Quand il fit presque nuit, Balthazar dit à sa femme d'une voix émtie : — Montons.
Long -temps avant que les mœurs anglaises n'eussent consacré la chambre d'une femme comme un lieu sacré , celle d'une Flamande était impénétrable. Les bonnes ménagères de ce pays n'en faisaient pas un apparat de vertu , mais une habitude contractée dès l'enfance, une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux sanctuaire où l'on respirait les sentimens tendres , où le simple s'unissait & tout ce que la vie sociale a dé plus doux et de phis sacré. Dans la position particulière où se trou^ vait madame Claës , toute femme aurait voulu rassembler autour d'elle les choses les plus élégantes ; mais elle Tavait fait avec un goût exquis^ sachant qudle influence Taspect de ce qui nous
i08 bàlthazAr claes,
entoure exerce sur les sentimens. Chez une jolie créature , c'eût été du luxe ; chez elle , c'était une nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots : On se fait Jolie femme I maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme de Napoléon , et la rendait souvent fausse; tandis que madame Glaës était toujours naturelle et vraie. Quoique Balthazar connût bien la chambre de sa femme » son oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu'en y entrant, il éprouva de doux frémissemens comme s'il l'apercevait pour la première fois. La fastueuse gatté d'une femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s'élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise, habilement disposés , et dans le luxe des lumières dont les effets ne pouvaient se comparer qu'à ceux des plus joyeuses fanfares. La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie était nuancée par les reflets de l'or sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés des fleurs qui ressemblaient à des gerbes de pierreries. Le secret de ces apprêts, c'était lui, toujours lui. Joséphine ne pouvait pas dire plus éloquemment à Balthazar qu'il était toujours le principe de ses
joies et de ses douleurs. L'aspect de cette chambre mettait Tàme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n'y laisser que le sentiment d'un bonheur égal et pur. L'étofle de la tenture venue de la Chine jetait cette odeur suave qui pénètre le corps sans le fatiguer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude , une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole, et d^enfermer là les regards de Pépoux reconquis. Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse , et qui retombait de chaque côté de son front comme deux ailes de corbeau, madame Glaës, enveloppée d'un peignoir qui lui montait jusqu'au cou , et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle , alla tirer la portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là , Joséphine jeta sur son mari qui s'était assis près de la cheminée un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont Tàme vient parfois embellir la figure sait exprimer d'irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d'une femme consiste dans un appel constant à la générosité de rhomme , dans une gracieuse déclaration de faiblesse par lequel elle l'enorgueillit , et réveille en lui les plus magnifiques sentimens.
110 BALTHAZAE CtA£S,
L'aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques séductions. Lorsque les anneaux de la portière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois , elle se retourna yers son mari , parut Touloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise » pour se traîner avec grâce ; c'était appeler à son se« cours. Balthazar^ un moment abîmé dans la con*templation de cette tête olivâtre , qui se détachait sur ce fonds gris en attirant et satisfaisant le regard , se leva pour prendre sa femme , et la porta sur le canapé. C'était bien ce qu'elle voulait^
— Tu m'as promis ^ dit-elle en lui prenant la main qu'elle garda entre ses mains électrisantes , de m' initier au secret de tes recherches) Gon-« viens , mon ami ^ que je suis digne de le savoir, puisque j'ai eu le courage d'étudier une science condamnée par l'Église, pour être en état de te comprendre ; mais je suis curieuse » né me cache rien. Ainsi, raconte-moi par quel hasard, un ma* tin, tu t'es levé soucieux, quand, la veilte, je t'avais laissé si heureux?
— Et c'^st pour entendre parler chimie que tu t'es mise avec tant de coquetterie?
•^ Mais , mon ami , recevoir une confidence
ou LA RECHEKCRB DIS i'aBSOLU. 111
qui me fait entrer plus avant dans ton cœur, n^est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs , n^est-ce pas une entente d^àme qui comprend et engendre toutes les félicités de la vie ? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m'en priver si long-temps. Oui, je suis plus jalouse d^une pensée que de toutes les femmes ensemble. Uamour est immense , mais il nVst pas infini ; tandis que la science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire, après laquelle tu cours, j^en serais malheureuse ; ne te donnerait -elle pas de vives jouissances? Moi seule , monsieur, dois 6tre la source de vos félicités.
— Non, ce n^est pas une idée, mon ange, qui m^a jeté dans cette belle voie, mais un homme.
— Un homme , s'écria-t-etle avec terreur.
— Te souviens-tu , Pépita , de rofficier polonais que nous avons logé, chez nous, en 1809.
— Si je m'en souviens , dit-elle , il est du petit nombre d'hommes qui m'ont frappée. Je me suis souvent impatientée d'avoir revu ses deux yeux qui étaient comme des langues de feu, les deux
creux en salière qui étaient au-dessus de ses sourcils, son large crâne sans cheveux , ses moustaches relevées , sa figure anguleuse , dévastée y et surtout le calme eiïrayant de sa démarche. S^il y avait eu de la place dans les auberges , il n^ aurait certes pas couché ici.
. — Ce gentilhomme polonais se nommait monsieur de Wierzchownia, reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à Tétude de cette science , il s'était fait soldat. Je crois que ce fut à Toccasion d^un verre d'eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lorsque j'eus dit à Mulquinier d'apporter du sucre en morceaux , le capitaine fit un geste de surprise. — Vous avez étudié la chime, me demanda-t-il. — Avec Lavoisier, lui répondis-je. — Vous êtes bien heureux d'être libre et riche I s'écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui révèlent un enfer de douleurs caché sous un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d'ardent , de concentré que la parole n'exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça. Après une pause , il me dit que la Pologne quasi morte , il s'était réfugié en Suède. Il
ou LA RECHERCHE DE l'aBSOLC. 113
avait cherché là des consolations dans l'étude de la chimie pour laquelle il s'était toujours senti une irrésistible vocation. — Eh bien , ajouta-t-il , je le vois , vous avez reconnu comme moi, que la gomme arabique, le sucre et l'amidon, mis en poudre , donnent une substance absolument semblable y et à l'analyse un même résultat qualitaiif. Il fit encore une pause , et après m'avoir examiné d'un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles paroles dont , aujourd'hui , le sens général est seul resté dans ma mémoire ; mais il les accompagna d'une puissance de son , de chaudes inflexions et d'une force dans le geste qui me remuèrent les entrailles , et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume. Yoici donc en abrégé ses raisonnemens qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d'Isaïe ; mes études chez Lavoisier me permettaient d'en sentir toute la portée. c< Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances , en apparence si distinctes , m'a conduit à penser que toutes les productions de la nature devaient nourrir un même principe. Les travaux de la chimie moderne ont prouvé la vérité de cette loi , pour la partie la plus considérable des eflets naturels. La chimie divise la création
114 balthazah claes,
en deux portions distinctes : la nature organique, la nature inorganique. En comprenant toutes les créations , végétales ou animales , dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfec^ tionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine plus ou moins de sentiment , la nature organique est , certes, la partie la plus importante de notre monde. Or , Tanalyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont : trois gaz ; Tazote , Thydrogène , Toxigène ; et un autre corps simple non métallique et solide, qui est le carbone. Au contraire , la nature inorganique , si peu variée, dénuée de mouvement , de sentiment , et. auquel on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquante-trois corps simples dont les différentes combinaisons forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux , là où il existe moins de résultats. Aussi , Topinion de mon ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun , modifié jadis par Paction d^une puissance éteinte aujourd'hui , mais que le génie humain doit faire revivre. Eh bien , supposez un moment que l'activité de cette puissance soit réveillée , nous au-
ou lA Rscnsitcite m l*aii8olu. 115
rions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient Yraisemblablement sur quatre principes , et si nous parvenions à dé* composer l'azote, que nous devons considérer comme une négation , nous n^en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des alchimistes du moyen-âge dont nous nous moquons k tort. La chimie moderne n'est encore que cela. C'est beaucoup et c'est peu. C'est beaucoup , parce que la chimie s'est habi* tuée à ne reculer devant aucune difficulté. Le hasard l'a bien servie 1 Ainsi , cette larme de carbone pur, le diamant , ne paraissait^il pas la dernière substance qu'il (bt possible de créer. Les anciens alchimistes qui croyaient l'or décomposable y conséquemment faisable , reculaient à l'idée de produire le diamant , et nous en avons cependant trouvé la nature. Moi , di^il , je suis allé plus loin! Une expérience m'a démontré que le mystérieux Ternaire dont on s^occupe depuis un temps immémorial , ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui manquent dé direction vers un point Gxe. Yoici d'abord Texpérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique) dans de la fleur de soufre ( pour prendre égale-
ment un corps simple). Arrosez les graines avec de Teau distillée pour ne laisser pénétrer dans les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain? Les graines germent, poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l'analyse. Coupez , à plusieurs reprises , la tige des plantes , afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse 1 Eh bien, en analysant ces cendres, vous trouverez de Tacide silicique, de Falumine, du phosphate et du carbonate calcique , du carbonate magnésique , du sulfate , du carbonate potassique et de Foxide ferrique , comme si le cresson était venu en terre y au bord des eaux. Or, ces substances n^existaient ni dans le soufre qui servait de sol à la plante, ni dans Teau employée à Tarroser; mais comme elles n'étaient pas non plus dans Tair, nous ne pouvons expliquer leur présence dans la plante qu'en supposant un élément commun aux corps contenus dans le cresson, et à ceux dont il était entouré. Ainsi , Tair, Teau distillée, la fleur de soufre , et les substances que donne l'analyse du cresson , c'est-à-dire la potasse , la chaux , la magnésie y l'alumine, etc., auraient un principe
ou LA RECnERCHE BE l' ABSOLU. 117
commun. De cette irrécusable expérience, s'écria-t-il , j'ai déduit Texistence de L'ABSOLU I Une substance , commune à toutes les créations , modifiée par une force unique , telle est la position nette et claire du problème offert par L'Absolu et qui m'a semblé soluble. Là vous rencontrez le mystérieux Ternaire , devant lequel s'est, de tout temps , agenouillée l'humanité : la matière première, le moyen , le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre trois en toute chose humaine , il domine- les religions , les sciences et les lois. Ici , me dit-41 , la guerre et la misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part de mes conjectures. Yoici le but que mes expériences personnelles m'ont fait entrevoir. La MATIÈRE UNE doit être un principe commun aux trois gaz et au carbone. Le moyen doit être le principe commun à l'électricité négative et à l'électricité positive. Marchez à la découverte des preuves qui établiront ces deux vérités , vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh , monsieur, quand ob porte là, dit-il en se frappant le front, le dernier mot de la création, en pressentant l'absolu, est-ce vivre , que d'être entraîné dans le mouvement de
118 BAtTRAZAn GLABg,
ce ramas d'hommes qui se ruent à heure fiie les uns sur les autres sans savoir ce quils font. Ma vie actuelle est exactement Tinverse d'un songe. Mon corps ya , vient , agit , se trouve au milieu du feu , des canons , des hommes , traverse PEurope au gré d'une puissance à laquelle j^obéis en la méprisant. Mon àme n'a nulle conscience de ces ac« tes , elle reste fixe , plongée dans une idée , engourdie par cette idée , la recherche de f absolu , de ce principe par lequel des graines , absolument semblables , mises dans un même milieu , donnent , l'une des calices blancs , l'autre des calices jaunes I Phénomène applicable aux vers à soie qui , nourris des mêmes feuilles et constitués sans difTérences apparentes, font les uns de la soie jaune , et les autres de la soie blanche ; enfin applicable à l'homme lui-même qui souvent a légitimement des enfans entièrement dissemblables avec là mère et lui. La déduction logique de ce fait n'implique-t-elle pas d'ailleurs la raison de tous les effets de la nature ? Hé quoi de plus conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu'il a tout fait par le moyen le plus simple ! L'adoration pythagoricienne pour le chiffre uw d'où sortent tous les nombres et qui représente la matière une ; celle pour le nombre deux , la première ag-
ou LA RBCUERCfiE DE L' ABSOLU. 119
grégation et le type de toutes les autres ; celle pour le nombre trois, qui, de tout temps, a coc*figuré Dieu , c'est-à-dire la Matière , la Force et le Produit, ne résumaient>elles pas traditionnelle» ment la connaissance confuse de V Absolu. Sthall, Bêcher, Paraceise, Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le trismégiste, qui veut dire le grand ternaire, et les ignorans, habitués à condamner Falchimie, cette chimie transcendante , ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes l V absolu trouvé , je me serais alors colleté avec le mouvement. Ah ! tandis que je me nourris de poudre , et commande à des hommes de mourir assez inutilement , mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il vole vers V absolu! Et moi I je mourrai comme un chien , au coin d'une batterie. » Puis quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme , il me dit avec une sorte de fraternité touchante : « Si je trouvais une expérience à faire , je vous la léguerais avant de mourir, p — Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la main de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses de cet homme pendant qu'il jetait dans mon àme le feu de ce raisonnement
120 liALXIIA%AR CXAES,
que déjà Layoisier s'était timidement fait, sans oser s'y abandonner.
— Gomment ! s'écria madame Glaës , qui ne put s'empêcher d'interrompre son mari , cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes affections , a détruit , par une seule phrase et par un seul mot, le bonheur d'une famille I O mon cher Balthazar, cet homme a-t-il fait le signe de la croix? l'as-tu bien examiné? Le tentateur peut seul avoir cet œil jaune d'où il sortait du feu. Oui , le démon pouvait seul t'arracher à moi. Depuis ce jour, tu n'as plus été ni père , ni époux , ni chef de famille.
— Quoi ! dit Balthazar en se dressant dans la chambre, et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton amant de s'élever au-dessus des autres hommes , afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la gloire , comme une minime offrande auprès des trésors de ton cœur I Mais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait, depuis trois ans ? des pas de géant , lîia Pépita ! . . . dit-il en s' animant. Son visage parût alors à sa femme plus étincelant sous le feu du génie qu'il ne l'avait été sous le feu de l'amour, et elle pleura en l'écoutant. — J'ai cotnbiné le chlore et l'azote , j'ai décomposé plusieurs corps jusqu'ici considé-
ou LA RECHERCHE HE l' ABSOLU. 121
rés comme simples , j'ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il eu voyant les pleurs de sa femme, j'ai décomposé les larmes. Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux , de chlorure de sodium, du mucus et de Teau. 11 continua de parler «ans voir l'horrible convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine ; il était monté sur la science qui l'emportait sur ses ailes déployées, bien loin du monde matériel. — Cette analyse, ma chère, est une des meilleures preuves du système de TAbsolu. Toute vie implique une combustion. Selon le plus ou moins d'activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi, la destruction du minéral est indéfiniment retardée , parce que la combustion y est virtuelle , latente ou insensible; ainsi, les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d'où résulte l'humide , vivent indéfiniment , et il existe plusieurs végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais , toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, et, dans un but ignoré , y a jeté le sentiment , l'instinct ou l'intelligence , trois degrés marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une combustion , dont l'activité est en raison directe du résultat obtenu. L'homme , qui représente le
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plus haut point de Fintelligence et qui nous offre le seul appareil d^où résulte un pouvoir à demicréateur, la pensée est, parmi les créations zoologiques 9 celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissans effets sont en quelque sorte réyélés par les phosphates , les sulfates et les carbonates que fournit son corps à Tanalyse. Ces substances ne seraientelles pas les traces que laisse en lui Faction du fluide électrique 9. principe de toute fécondation? L^éléctricité ne se manifesterait-^ile pas en lui par des combinaisons plus variées qu'en tout autre animal ? N'aurait-il pas des facultés plus grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en composer, dans une plus parfaite machine, sa force, et ses idées! Je le croîs. L'homme est un matras. Ainsi, selon moi, l'idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de rélectro-magnétismç, le fou celui dont le cerveau en contiendrait trop, l'homme ordinaire celui qui en aurait peu, Thomme de génie celui dont la cervelle en serait saturée à un degré convenable. L'homme constamment amoureux, le porte-faix, le danseur, le grand mangeur, sont ceux qui dé-
ou L\ RCCHERCHB M l'aBSOLU. 123
placeraient la force résultante de leur appareil électrique. Ainsi, nos sentimens...
— Assez, Balthazar, tu m'épouvantes, tu commets des sacrilèges ! Quoi I mon amour se«< rait...
— De la matière éthérée qui se dégage , dit Glaè's , et qui sans doute est le mot de Fabsolu. Songe donc que si moi , moi le premier ! si je trouve, si je trouve, si je trouve I... Cette idée le tuait , le bouleversait. En disant ces mots sur trois tons différens , son visage monta par degrés à Fexpression de Tinspiré. — Je fais les métaux, je fais des diamans, je répète la nature.
— • En serais-tu plus heureux? cria-t-elle aveo désespoir. Maudite science I maudit démon! tu oublies , Glaës , que tu commets le péché d^orgueil dont Satan fut coupable I Tu entreprends sur Dieu!
— Oh! oh! Dieu!'
— Il le nie! s'écria-t-elle en se tordant les mains. Glaës , Dieu dispose d'une puissance que tu n^auras jamais.
A cet argument qui semblait annuler sa science, il regarda sa femme en tremblant.
— Quoi! dit-il.
— La force unique , le mouvement î Voilà ce
124 BALTHilZAR GLAES,
que j'ai saisi à travers les livres que tu m'as contrainte à lire. Analyse des fleurs , des fruits , du vin de Malaga ; tu en découvriras , certes , tous les principes ; ils viennent , comme ceux de ton cresson , dans un milieu qui semble leur être étranger ; tu peux les trouver dans la nature ; mais en les rassemblant , feras-tu ces fleurs , ces fruits , le vin de Malaga , auras-tu les effets du soleil, auras-tu Tair de TEspagne? Décomposer n^est pas créer.
— Je pourrai créer si je trouve la force coërcitive.
— Rien ne Tarrètera , cria Pépita d'une voix désespérante. Ohl mon amour, il est tué, je Tai perdu I Elle fondit en larmes , et ses yeux animés par la douleur, par la sainteté des sentimens qu'ils épanchaient , brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs. — Oui , reprit-elle en sanglottant , tu es mort à tout. Je le vois , le génie de Part est plus puissant en toi que toi-même , et ses ailes vigoureuses t'ont élevé trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon simple et doux d'une pauvre femme. Quel bonheur puis-je t'offrir encore? Ah! je voudrais, afin de me consoler, croire que Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses louan-
ou t\ REGRERCnE DE l'aBSOLU. 125
ges , qu'il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te mattrise. Mais non, Djeu est bon , il te laisserait au cœur quelques pensées pour ta femmequi t'adore , pour tes enfans que tu dois protéger. Oui , le démon seul peut t'aider à marcher au milieu de ces abîmes sans issue , parmi ces ténèbres où tu n'es pas éclairé par la foi d^en haut , mais par une horrible croyance eu tes facultés ! Autrement, tu te serais aperçu, mon ange, que tu as dévoré neuf 'cent mille francs depuis trois ans. Oh ! rends-moi justice , toi , mon dieu sur cette terre I je ne te reproche rien. Si nous étions seuls , je t^apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant : Prends , jette dans ton fourneau , fais-en de la fumée , et je rirais de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j'irais mendier sans honte pour te procurer le charbon nécessaire à Tentretien de ton fourneau ! Enfin, si en m^y précipitant, je te faisais trouver ton exécrable Absolu, Glaës, je m'y précipiterais avec bonheur, puisque tu places ta gloire et tes délices dans ce secret si chèrement acheté. Mais, nos enfans , Glaës , nos enfans I Que deviendrontils, si tu ne devines pas bientôt ce secret de l'enfer? Sais-tu pourquoi venait Pierquin? Il venait te demander trente mille francs que tu dois , sans
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les avoir. Tes propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente mille francs , afin de t' épargner l'embarras où f auraient mis ses questions; mais, pour acquitter cette somme, j'ai pensé à vendre notre vieille argenterie. Elle vit les yeux de son mari prêts à s'humecter, et se jeta désespérément à ses pieds en levant vers lui des mains suppliantes. Mon ami , s'écria-t-elle , cesse un moment tes recherches , économisons Targent nécessaire à ce qu'il te faudra pour les reprendre plus tard , si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre. Oh I je ne la juge pas , mon ami , je soufflerai tes fourneaux , si tu le veux , mais ne réduis pas nos enfans à la misère. Tu ne peux plus les aimer, puisque la science a dévoré ton cœur ; mais ne leur lègue pas une vie malheureuse en échange du bonheur que tu leur devais. Le sentiment maternel a été trop souvent le plus faible dans mon cœur ! ouï , j'ai souvent souhaité ne pas être mère , afin de pouvoir m'unir plus intimement à ton âme , à ta vie 1 Aussi , pour étouffer mes remords , dois-je plaider auprès de toi la cause de tes enfans avant la mienne.
Ses cheveux s'étaient déroulés et flottaient sur ses épaules ; ses yeux dardaient mille sentimens
ou LA RËCncRCnÉ DE l'absolu. 127
comme autant de flèches ; elle triompha de sa rivale y Balthazar Tenleya , la porta sur le canapé , se mit à ses, pieds.
— Je t^ai donc causé des chagrins , lui dit-il avec Taccent d^un homme qui se réveillerait d'un songe pénible.
• — Pauvre Gaës , et tu nous en donneras enoore nialgré toi , dit-*elle en lui passant sa main dans les cheveux. Allons , viens Rasseoir près de moi , dit-elle toute joyeuse , en lui montrant sa place sur le canapé. Tiens , j'ai tout oublié , puisque tu nous reviens I Ya , mon ami , nous réparerons tout , mais tu ne t'éloigneras plus de ta femme , n'estrce pas ? Dis oui ? Laisse-moi , mon beau Glaes , exercer sur ton noble cœur cette influence féminine si nécessaire au bonheur des ar* ttstes malheureux, des grands hommes souStans? Tu me brusqueras, tu me briseras si tu veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu , pour ton bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois grand et célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la chimie. Écoute , nous serons bien complaisans , nous lui permettrons d'entrer avec nous dans le partage de ton cœur ; mais sois juste , donne-nous
bien notre moitié? Dis, mon désintéressemeDt n^est-il pas sublime?
Elle le fit sourire. Avec cet art merveilleux que possèdent les femmes , elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie où les femmes sont maltresses. Cependant 9 quoiqu'elle parût rire , son cœur était si violemment contracté qu'il reprenait difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel ; mais , en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l'expression qui la charmait , qui était sa gloire à elle , et qui lui révélait l'entière action de son ancienne pi^issance qu'elle croyait perdue, elle lui dit en souriant : — Crois -moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques , tes gaz , tes matières éthérées n'expliqueront jamais le don que nous possédons d'entrevoir l'avenir.
— Si , reprit-il , par les affinités. La puissance de vision qui fait le poète, et la puissance de déduction qui fait le savant , sont fondées sur des affinités invisibles , intangibles et impondérables que le vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheu-
ou LA RECHERCHE DE L^ABSOIU. 129
reusement ces espèces d^affinités sont trop rare$ et trop peu perceptibles pour être soumises à Tanalyse ou à Tobservation.
— Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la chimie qu^elIe avait si malencontreusement réveillée , serait donc une affinité?
— Non, clest une combinaison, car deux substances de même signe ne produisent aucune activité...
— Allons, tais-toi, tais-toi, dit-elle, tu me ferais mourir de douleur. Oui , je ne supporterais pas , cher, de voir ma rivale jusque dans les transports de ton amour.
— Mais , ma chère vie , je ne pense qu'à toi , mes travaux sont la gloire de ma famille , tu es au fond de toutes mes espérances.
— Voyons, regarde-moi?
Cette scène Favait rendue belle comme une jeune femme , et de toute sa personne , son mari ne voyait que sa tète , au-dessus d'un nuage de mousselines et de dentelles.
— Oui, j'ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant, quand je retomberai dans mes préoccupations , eh bien ! Pépita, tu m'y arracheras , je le veux.
Elle baissa les veux et lui laissa prendre sa
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main , sa plus grande beauté , une main à la fois puissante et délicate.
— Mais f je veux plus encore...
— Tu es si délicieusement belle que tu peux tout obtenir.
— Je Yeux briser ton laboratoire et enchaîner ta science, dit-elle en jetant du feu par les yeux.
— Eh bien I au diable la chimie.
— Ce moment efface toutes mes douleurs, reprit-elle. Maintenant, fais-moi souffrir si tu Yeux.
En entendant ce mot , les larmes le gagnèrent.
— Mais tu as raison, je ne yous Yoyais qu'à travers un voile, et je ne vous entendais plus.
— S'il ne s'était agi que de moi, dit-elle, j'aurais continué à souffrir ea silence , sans élever la
voix devant mon cher seigneur ; mais tes fils ont besoin de considération, Glaës. Je t'assure que si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune , quand même ton but serait glorieux , le monde ne t'en tiendrait aucun compte et son blâme retomberait sur les tiens. Mais ne doit-il pas te suffire , à toi , homme de si haute portée, que ta femme ait attiré ton attention sur un danger que tu n'apercevais pas. — Ne parlons plus de tout cela , dîtelle en lui lançant un sourire et un regard pleins
Ot tA RiiCHfiRCHB DS l'aBSOLU. - 131
de coquetterie, ce soir, mon Glaës ^ ne soyons pas heureux à demi*