CHAPITRE IL
Le lendemain de cette soirée si grave dans k vie de ce ménage , Baltbazar Claës , de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point à ^n laboratoire et resta près d'elle durant toute la journée. Le lendemain y la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne où elle demeura pendant deux mois environ, et d'où elle ne revint en ville que pour s^y occuper de la fête par laquelle Glaës voulait, comme jadis, célébrer Tanniversaire de son mariage. Baltbazar obtint alors, de jour en jour, les preuves du déran* gement que ses travaux et son insouciance avaient apporté dans ses affaires. Loin d'élargir la plaie par des observations , sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés.' Des sept domestiques qu'avait Glaës y le jour où il reçut pour la dernière fois , il ne restait plus que Lemulquinier y Josette la cuisinière , et une vieille
femme de chambre nommée Martba qui n^avait pas quitté sa mattresse depuis sa sortie du couyent ; il était donc impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Glaës leva toutes les difficultés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service le fils de leur jardinier , et d^emprunter le domestique de Pierquin. Ainsi , personne ne s'apercevrait encore de leur état de gène.
Pendant vingt jours que durèrent les apprêts , madame Glaès sut tromper avec habileté le désœuvrement de son mari. Tantôt elle le chargeait de choisir les fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la galerie et les appartemens ; tantôt elle l'envoyait à Dunkerque pour s'y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons , la gloire des tables ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que donnait Glaës, était une affaire capitale qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active, dans un pays où les triaiditiôns de Thospitalité mettent si bien en jeu l'honneur des familles, que , pour les maîtres et les gens , un dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d'Ostende , les coqs de bruyère se de-
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mandaient en Bresse, les fruits se commandaient à Paris ; enGn les moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial. D'ailleurs le bal de la maison Glaës avait une sorte de célébrité. Le chef-lieu du département étant alors à Douai , cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d'hiver , et donnait le ton à toutes celles du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s'était-il ef* forcé de se distinguer , et avait si bien réussi qu'il s'en faisait chaque fois des récits à vingt lieues à la ronde , et qu'on parlait des toilettes , des invités , des plus petits détails , des nouveautés qu'on y avait vues, ou des événemens qui s'y étaient passés.
Ces préparatifs empêchèrent donc Chiiîis dé son-* ger à la recherche de TAbsolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale , il retrouva son amour-propre d'homme, de flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer uiv caractère à cette soirée , par quelque recherche nouvelle, et i! choisit, parmi toutes les fantaisies du luxe , la plus jolie , la plus riche , la plus passagère , en faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fôte répondaient à ce luxe inouï, dont rien
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ne paraissait devoir faire manquer Feffet. Mais le Yingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande-armée en Russie et à la Bérésina s^étaient répandus dans raprèS'dtner. Une tristesse profonde et vraie s^ empara des Douaisiens^ qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne à Douai 9 il y en eut une pour Balthazar. Monsieur de Yierzchownia » alors à Dresde où il se mourait, disait-il , d^une blessure reçue dans un des derniers engagemens , avait voulu léguer à son hôte plusieurs idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement à T Absolu. Cette lettre plongea Glaës dans une profonde rêverie ^li fit honneur à son patriotisme ; mais sa femme ne s'y méprit pas. Pour elle, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claës jetait son dernier éclat de splendeur , eut donc quelque chose de soiubre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie , et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois*
La reine de ce jour fut la jeune Marguerite Glaës , alors âgée de seize ans , et que ses parens
ou LA BEGHERCRB BB ^'ABSOLU. 135
présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité , par son aif candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis. C'était bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays l'ont représentée : une tète parfaitement ronde et pleine ; des cbe* Yeux cbàtains , lissés sur le front et séparés en deux bandeaux ; des yeux gris, mélangés de vert ; de beaux bras , un embonpoint qui ne nuisait pas encore à la beauté ; un air timide , mais sur son front haut et plat , une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparentes. Sans être ni triste ni mélancolique , elle avait peu d'enjouement. La réflexion, Tordre, le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère flamand, animaient sa figure froide au premier aspect , mais sur laquelle le regard était ramena par une certaine grâce dans les contours , et par une paisible fierté qui donnait les gages d'un constant bonheur domestique. Par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée, elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son aïeule maternelle , une Conyncks de Bruges , dont le portrait précieusement conservé attestait cette ressemblance. Le souper donna quelque vie à la fête. Si
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les désastres «le Tarmée interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Insensiblement , cette maison si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence. Les vrais patriotes et les gens fatigués se retirèrent promptement. Les indifférens restèrent avec quelques joueurs et plusieurs amis des Glaës ; mais , vers une heure du matin , la galerie fut déserte , les lumières s'éteignirent de salon en salon , et cette cour intérieure , un moment si bruyante , si lumineuse, redevint noire et sombre ; image prophétique de l'avenir qui attendait la famille. Quand monsieur et madame Claë's rentrèrent dans leur appartement , Baltbazar fit lire à sa femme la lettre du Polonais ; elle la lui rendit par un geste triste : elle prévoyait l'avenir. En effet , à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin et l'ennui qui l'accabla. Le matin, après le déjeûner de famille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean , causait avec ses deux filles occupées à coudre , a broder ,0u à faire de la dentelle ; mais il se lassait bientôt de ces jeux , de cette causerie dont il paraissait s'acquitter comme d'un devoir. Lorsque sa femme redescendait après s'être habillée,
elle le trouvait toujours assis dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie , sans s'impatienter du bruit de leurs bobines. Quand venait le jour* nal , il le lisait lentement , comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait , contemplait le ciel à travers les vitres , revenait s'asseoir et attisait le feu rêveusement , en homme à qui la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvemens. Madame Glaës re* gretia vivement son défaut d'instruction et de mémoire. Il lui était difficile de soutenir longtemps une conversation intéressante ; d'ailleurs , peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont tout dit et qui sont forcés d'aller chercher des sujets de distraction , en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cosur à ses momens , et veut des oppositions ; les détails de la vie matérielle ne sauraient occuper longtemps des esprits supérieurs habitués à se décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement, doivent donc chercher leurs divertissemens dans les régions les plus hautes de la pensée , car il est impossible d'opposer quelque chose de petit à ce qui est immense. Puis quand uu homme s'est accoutumé à manier de grandes
138 BALTHUXAA CIAfiS,
choses , il devient inamusable , s^il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur , ce laissez-aller qui r^d les gens de génie si gracieusement eufans ; mais cette ^ance du cœur n'estr elle pas un phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voit, tout savoir, tout comprendre.
Ftendant les premieni mois, madame Glaës se tira de cette situatiim critique par des efforts inouSis que lui suggéra Tamour ou la nécessité* Tant6t elle voulut apprendre le trictrac qu^elle n^avait jamais pu jouer^ et, par un prodige assex concevable 9 elle finit par le savoir.. Tantôt elle intéressait Balthazar a ^éducation de ses filles dont die dirigeait les lectures diaprés ses avis. Mais ces ressources s'épuisèrent. Il vint un moment où elle se trouva devant Balthazar, comme madame de Maintenon en présence de Louis XIY , mais sans avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni les ruses d'une cour, qui savait jouer des comédies comme celle de l'ambassade du roi de Siam ou du Sophî de Perse. Réduit, après avoir dépensé la France , à des expédiens de fils de famille pour se procurer de l'argent, le monarque n'avait plus ni jeunesse ni succès , et sentait une effroyable impuissance
ou lA RECl^flClnS DE t'ABSOlU. 139
m milieu des grandeurs. La royale bonne , qui avait su bercer les enfans , ne sut pas toujours bercer le père, qui souflBrait pour avoir abusé des choses 9 des hommes , de la vie et de Dieu. Mais Glaës souffrait de trop de purssanee. Oppressé par une pensée qui l'étreignaît, il rêvait ïes pompes de la sctence-9 des trésors pour Thumamté^ pour lui la gloire. Il souffrait ùomme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aut coloûnes du temple. VéSet était le même pour ces deux souverains, quoique le mo* narque intellectuel fût accablé par sa force et Vautre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de nostalgie scientifique f Après avoh* usé les moyens que lui offraient les occupations de famille , elle appela le monde à son secours, en donnant deux cafés par semaine. k Douai , les cafis remplacent les thés. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière , les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont les caves sont pleines dans ce benoît pays , mangent des friandises , prennent du café noir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances , discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. C'est toujours les tableaux de
\40^ ' BAtTHAZAR Ci^AES,
Mîéris ou de Terburg , moins les plumes iSëuges sur les chapeaux gris pointus, moins les guitares et les beaux costumes du seiadème siède. Mais les efforts que faisait Balthazar pour bieu jouer son rôle de maître de maison , son affabilité d'emprunt, les feux d^ortifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal ^ par la fatigue à laquelle il était en proie le lendemain. Ces fêtes continuelles n^étaient donc que des palliatifs qui attestaient la gravité de la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son précipice, retardaient sa chute, mais ne la rendaient pas moins lourde. D'ailleurs, il ne parlait jamais de ses anciennes occupations , il n^émettait pas un regret , en sentant rimpossibilité dans laquelle il s^était mis dQ recommencer ses expériences ; mais il avait les mouvemens tristes , la voix faible , rabattement d^un convalescent. Son ennui perçait jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée , il éprouvait un contentement visible ; le sommeil le débartassait sans doute d'une importune pensée ; puis , le lendemain , il se levait mélancolique en ap^cevant
ou t\ hschbucpe de l' absolu. îil
une journée à traverser, et semblait mesurer le teH^s qu'il avait à consumer, comme un voya* gevir lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette lau^ gueur, elle voulait ignorer combien les ravages en étaient étendus ; elle était pleine de curage contre les souffrances de Tesprit , et sans force contre les générosités du cœur^ Elle n^osait' questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean , avec Tair d'un homme occupé par une arrière-pensée ; m^ elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et s'efforcer, par un sentiment généreux , de paraître gai pour n'attrister personne. Ses coquetteries à ses deux filles , ou ses jeux avec Jean , mouillaient de pleurs les yeux de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont les femmes connaissent bien le prix , et qui leur brise le cœur ; elle avait alors envie de lui dire : — Tue-moi , et fais ce que tu voudras ! Insensiblement, ses yeux perdirent leur kvL vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles , tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes devenus plus graves vers la fin du mois d'avril effrayèrent madame Claës, pour
qui ce spectacle était intolérable, et qui s^était déjà fait tnilie reproches en admirant la fm flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un }our, que Balthazar lui sembla plus affaissé qu'il ne l'avait jamais été, elle nliésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.
— Mon ami , lui dit*elle , je te délie de tes sermens. Balthazar la regarda d'un air étonné. -<- Tu penses à tes expériences ? reprit-elle.
Il répondit par un geste d'une effrayante vivacité. Loin de lui adresser quelque remontrance , madame Gla^s, qui avait à loisir sondé l'abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux , lui prit la main et la lui serra en souriant.
— Merci , ami , je suis sûre de mon pouvoir , lui dit-elle , tu m'as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices ! Quoique j'aie déjà vendu quelques-uns de mes diamans , il en resto encore assez , en y joignant ceux de mon frère y pour te procurer l'argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles , mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus étincelantes ? d'ailleurs , ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamans plus beaux ?
La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari , mit le comble à son désespoir. Elle vit
oir ftâ rechbuchë m l'absolu. 143 kyec donleur que la passion de cet homim était plus forte que lui. Glaës avait confiance en son isuvre pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour elle, était un abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeaiile plus lourd : la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux ? En ce moment elle se plut à croire au succès, voulant se justiGer à elle-même sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.
— L^amour de toute une vie ne suffirait pas à reconnaître ton dévouement , Pépita , dit Glaës attendri.
A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent , et leur souhaitèrent le bon jour. Madame Claës baissa les yeux , et resta pendant un moment interdite , devant ses enfans dont elle venait d'aliéner la fortune aii profit d'une chimère ; tandis que son mari les prit sur ses genoux et causa gaiement avec eux , heureux da pouvoir déverser la joie qui Foppressàit. Madame Glaës entra dès lors dans la vie ardente de son mari. L'avenir de ses enfans, la considération de leur père étaient pour elle deux mobiles aussi* puissans que Tétaient pour Glaës la gloire et la science. Aussi , cette malheureuse femme n'eutelle plus une heure de calme , quand tous les dia-
mans de la maison furent vendus à Paris par Tentremise de l'«bbé de Solis , son directeur , et que les fabricans de produits chimiques eurent recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par lé démon de la science et par cette fureur de recherche qui dévorait son mari , elle vivait dans une attente continuelle , et demeurait comme morte pendant des journées entières , clouée dans sa bergère par la violence même de ses désirs, qui , ne trouvant point comme ceux de Balthazar une pâture dans les travaux du laboratoire , tourmentaient son âme en agissant sur ses doutes et sur ses craintes. Par mômens , elle se reprochait sa complaisance pour une passion dont le but était impossible et que monsieur de Solis condamnait. Elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure, et regardait avec stupeur la cheminée du laboratoire. S'il s'en échappait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir , les idées les plus contraires agitaient son cœur et. son esprit. Elle voyait s'enfuir en fumée la fortune de ses enfans ; mais elle sauvait la vie de ieur père : ti'était-ce pas son premier devoir de le rendre heureux ? Cette dernière pensée la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de pouvoir entrer dans le laboratoire et d'y rester ; mais il lui avait
ou LA RECHERCHE W£ L^ARSOLU. 145
bientôt fallu renoncer à eette triste satisfaction. Elle éprouvait là dé trop yîves soufftances à voir Balthazar ne point s^occuper d^elIe , et même paraître souvent gêné par sa présence ; elle y subissait de jalouses impatiences , de cruelle^ envies de faire sauter la maison ; elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour elle une espèce de baromètre. L'entendait-elte siffler, quand il allait et venait pour servir ou le déjeuner ou le dîner , elle devinait que les expériences de son mari étaient heureuses , et qu^il concevait l'espoir d'une prochaine réussite, temulquinier était-il morne , sombre , elle lui jetait un regard de douleur ; Balthazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté de Tune et la soumission rogue de l'autre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait sous ces alternatives d'espoir et de désespérance qui , pour elle , s'alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui refroidissait le cœur , elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui régnait au logis , et des journées entières qui s'écoulaient dans ce parloir , sans un sourire , sou-
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\eiit sans une parole. Par une triste préifi^on maternelle • «lie accoutumait ses dieux filles aux travaux de la maîsoa , et tâchait de les rendre assez habiles à quelque métier de femme , pour qu'elles pussent en vivre si elles tombaient dans la misère. Le calme de cet intérieur couvrail; donc d^effroyables agitations. Vers la fin de Tété, Balthazar avait dévoré Targént des diamans ven* dus à Paris par Tentremise du viâl abbé de SoKs, et s'était endetté d'une vingtaine de mille fi*anc$ chez les Prêtez et Ghiffreville. Au mois d'août 1813, environ un an après la scène par laquelle cette histoire commence, si Glaës avait fait quelques belles expériences que malheureusement il dédaignait , ses efforts avaient été sans résultat quant à l'objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé la série de ses travaux , le sentiment de son impuissance l'écrasa ; la certitude d'avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra; ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier , descendit lentement au parloir ^ vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfans , et y demeura pendant quelques instans , comme mort ^ àans répondre aux questions dont sa femme l'accablait. Les larmes le gagnèrent , il se sauva
ou LA AEGHERGIIl BB Ii' ABSOLU. 147
dans son appartement pour ne pas donner de té<* moins à sa douleur. Madame Glaës le sunit pré* cipitamment et Temmena dans sa chambre où , seul avec elle , Balthazar laissa éclater son déses^ poir. Ses larmes d^homme , ses paroles d'artiste découragé , ses regrets de père de famille eurent un caractère de terreur , de tendresse ^ de folie qui fit plus de mal à madame Glaës que ne lui en avaient fait toutes ses douleurs passées. La vie* time consola le bourreau. Quand Balthazar lui dit avec un affreux accent de conviction : — Je suis un misérable, je joue la vie de mes enfans, la tienne , et pour vous laisser heureux , il faut que je me tue ! Ce mot Tatteignit au cœur , et la connaissance qu'elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu'il ne réalisât aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva Tune de ces révolutions qui troublent la vie dans sa source, et qui fut d'autant plus funeste qu'elle en contint les violens effets en affectant un calme menteur.
— Mon ami , lui dit-elle , j'ai consulté non pas Pierquin , dont l'amitié n'est pas si grande qu'il n'éprouve quelque secret plaisir à nous voir ruinés, mais un vieillard qui , pour moi , se montre bon comme un père. L'abbé de Solis, mon confesseur , m'a donné un conseil qui nous sauve de
148 BALTHAZAR CLAGS,
la ruine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de
ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir à
payer toutes les sommes hypothéquées sur tes
propriétés , et ce que tu dois chez Protez et Gbif*
freville , car tu as là sans doute un compte à
solder ? Glaës fit un signe affirmatif en baissant
sa tète dont les cheveux étaient devenus blancs.
— Monsieur de Solis connaît messieurs Happe et
Duncker d'Amsterdam ; ils sont fous de tableaux,
et jaloux comme des parvenus d'étaler un faste
qui n'est permis qu'à d'anciennes maisons , ils
paieront les nôtres toute leur valeur. Ainsi , nous
recouvrerons nos revenus , et tu pourras sur la
somme que nous aurons et qui approchera de
cent mille ducats, prendre une portion décapitai
pour continuer tes expériences. Tes deux filles et
moi nous nous contenterons de peu. Avec le
temps et de l'économie , nous remplirons par
d'autres tableaux les cadres vides , et tu vivras heureux !
Balthazar leva la tète vers sa femme avec une joie mêlée de crainte. Les rôles étaient changés : l'épouse devenait la protectrice du mari. Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à cdui de sa Joséphine , la tenait entre ses bras sans s'apercevoir de l'horrible convulsion qui
ou LA RECHERCHE 9E l' ABSOLU. 149
la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les lèvres , par un tressaillement nerveux.
— Je n'osais pas te dire qu'entre moi et l'Absolu , à peine existe-t-il un cheveu de distance. Pour gazéifier les métaux , il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un milieu où la pression de l'atmosphère soit nulle, enfin dans le vide parfait.
Madame Glaës ne put soutenir l'égoïsme de cette f éponge. Elle attendait des remerctmens passionnés pour ses sacrifices , et trouvait un problème de chimie. Elle quitta brusquement son mari , descendit au parloir , y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées , et fondit en larmes. Marguerite et Félicie lui prirent chacune une main , s'agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin , et lui demandèrent à plusieurs reprises : — Qu'avez-vous, ma mère?
— Pauvres enfans ! je suis morte , je le sens. Cette réponse fit frissonner Marguerite qui, pour la première fois, aperçut sur le visage de sa mère les traces de la pâleur particulière aux personnes dont le teint est brun.
150 BALTSAZAR CIAES,
— Martha ^ Martha ! criait Félictt , venez , maman a besoin de vous.
La vieille duègne accourut de la cuisine , et en voyant la blancheur verte de cette figure légèrement bistrée et si vigoureusement colorée :
•^ Corps du Christ I s^écria*t-ell6 en espagnol , madame se meurt.
Elle sortit précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de Feau pour un bain de pied , et revint près de sa maltresse.
— M'effrayez pas monsieur, ne lui dites rien , Martha , s'écria madame Claës. Pauvres chères filles, ajouta-t-elle y en pressant sur son cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais pouvoir vivre assez de temps pour vous voir heureuses et mariées. Martha , reprit-elle , dites à Lemulquinier d'aller chez monsieur de Solis , pour le prier de ma part de passer
Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha , toutes deux dévouées à madame Claës et à ses filles , furent frappées dans la seule affection qu'elles eussent. Ces terribles mots : — Madame se meurt, monsieur l'aura tuée, faites vite un bain de pied à la moutarde ! avaient arraché plusieurs phrases
ou LA EEGHEEGHB DE L* ABSOLU. 151
interjectiyeg à Josette qui en accablait Lemulquinier. Lemulquinier , froid et insensible y mangeait assis au coin de la table , devant une des fenêtres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisiqe , où tout était propre comme dans le boudoir d'une petite maîtresse*
--« Ça devait finir par là 1 disait Josette , en regardant le valet de chambre , et montant sur un tabouret pour prendre sur une. tablette un chaudron qui reluisait comme de Tor. -^ Il n'y a pas de mère qui puisse voir de sang -froid un père s^amuser à fricasser une fortune comme celle de monsieur > pour en faire des o« de bou^ din!
Josette, dont la tête, coiffée d* un bonnet rond à ruches, ressemblait à celle d'un casse<>noisette allemand , jeta sur Lemulquinier un regard aigre que la couleur verte de ses petits yeux éraillés rendait presque venimeux. Le vieux valet de chambre haussa les épaules par un mouvement digne de Mirabeau impatienté ; puis , il enfourna dans sa grande bouche une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des appèiis,
-— Au lieu de tracasser monsieur , madame devrait lui donner de l'argent j nous serions bientôt tous riches k nager dans l'or I II ne s^en faut
152 BAITHAZAR GLAES,
pas de répaisseur d'un liard que nous ne trou« \ions....
— Hé bien , vous qui avez vingt mille francs de placés , pourquoi ne les offrez-vous pas à monsieur! C'est votre maître? Et puisque vous êtes si sûr de ses faits et gestes. . . •
— Vous ne connaissez rien à cela , Josette , faites cbauSer votre eau , répondit le Flamand en rinterrompamt.
-^ Je m'y connais assez pour savoir qu'il y avait ici ijoille marcs d'argenterie , que vous et votre maître les avez fondus , et que si on vous hisse aller votre train , vous ferez si bien de cinq sous six blancs, qu'il n'y aura bientôt plus rien.
— Et monsieur, dit Martha survenant , taera madame pour se débarrasser d'une femme qui le retient, et l'empêche de tout avaler. Il est possédé du démon , cela se voit ! Le moins que vous risquiez en l'aidant , Mulquinier , c'est votre âme, si vous en avez une, car vous êtes là comme un morceau de glace , pendant que tout est ici dans la désolation. Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher monsieur l'abbé de Solis.
— J'ai affaire pour monsieur , à ranger le la-
boratoire, dit le valet de chambre. Il y a trop loin d'ici le quartier d'Esquerchin. AUez-y vousmême. . .
— Yoyez-vous ce monstre-là ? dit Martha.
Qui donnera le bain de pied à madame? la Toulez-vous laisser mourir ! Elle a le sang à la tête.
-* Mulquinier , dit Mar^erite, en arrivant dans la sallç qui précédait la cuisine^ en revenant de chez monsieur de Solis , vous prierez monsieur Pierquin le médecin de venir promptement
— Hein , vous irez 1 dit Josette.
— Mademoiselle , monsieur m'a dit de ranger son laboratoire , répondit Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes , qu'il regarda d'un air despotique.
— Mon père, dit Marguerite à monsieur Glaës qui descendait en ce moment y ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l'envoyer en ville ?
— Tu iras , vilain chinois , dit Martha en entendant monsieur Glaës mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.
Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querellq
entre ces deux {émmes et Lemulquinier , dont la froideur avait eu pour résultat d'exalter l'attachement de Josette et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup sur l'avenir de cette famille , quand, plus tard, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu'il ne s'aperçut pas de l'état maladif: dans lequel ^tait Joséphine. Il prit Jean sur ses genoux , et le fit sauter machinalement , en pensant au problème qu'il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme qui , n'ayant pas eu la force de se lever de la bergère où elle gisait , «était restée dans le parloir. Il regarda même ses deux filles s^occuper de leur mère, sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler , madame Glaës réclamait le silence, en leur montrant Balthazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui se trouvait placée entre son père et sa mère, assez âgée, assez raisonnable déjà pour en apprécier la conduite. Il arrivé un moment dans la vie intérieure des familles , où les enfans deviennent , soit volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parens. Madame Claës avait compris le danger de cette situation. Par amour pour
ou LA EGCHfiRGDE DE I*' ABSOLU. ^55
son époux , die s'efforçait de justifier aux yeux de Marguerite oe qui , dans Tesprit juste d'une fille de seize ans , pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu'en cette circonstance madame Glaës témoignait pour Balthazar ^ en s'effaçant devant lui , pour ne pas en troubler la méditation, inq>rimait4l à ses enfans une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement , quelque contagieux qu'il fût y augmentait encore l'admiration que Marguerite avait pour sa mère à laquelle l'unissaient plus particulièrement les accidens journaliers de la vie. Ce sentiment était fondé sur une sorte de ^ divination de ses souffrances dont elle devait n^tiirellemaat rechercher la cause. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher que parfois un mot échappé soit à Martha , soit à Josette , ne révélât à Marguerite la cause de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de madame Glaës , sa fille découvrait donc insensiblement y lentement , fil i fil^ la Jtrame mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un temps donné , la confidente active de sa mère , et serait au dénouement le plus redoutable des juges. Aussi tous es soins de ttadame Glaës étaient^ib pour Mar-
156* BALTHAZAR CLAKS,
guérite à laquelle elle tâchait de communiquer les sentimens dévoués et l'amour qu^ellè portait à Balthazar. La fermeté , la raison qu'elle rencontrait chez sa fille , la faisaient frémir à Vidée d'une lutte possible entre Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort , elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort que de sa mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu'elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari , elle en assurait Pindépendance , et prévenait toute discussion en en séparant les intérêts de ceux de ses enfans. Elle espé* . rait le voir heureux , jusqu'au moment où elle fermerait les yeux ; puis , elle comptait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite , qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d'un ange d'amour, en exerçant sur la famille une autorité tutélaire et conservatrice. N'était-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers ? Néanmoins , ne voulant pas déconsidérer le père ^ux yeux de la fille, en l'initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Balthazar, elle étudiait l'àme et le caractère de Mar-
ou LA RECtiEKCtiË I^E L' ABSOLU. 157
guérite , pour savoir si elle deviendrait par ellemême une mère pour ses frères et sa sœur ; pour son père , une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claës étaient, à toute heure, empoisonnés par des calculs et par des craintes qu'elle n'osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même , par cette dermèré scène, elle portait ses regards jusque dans l'avenir ; tandis que Balthazar , désormais inhabile à tout ce qui était économie , fortune , sentimens domestiques, pensait à trouver l'Absolu. Le profond silence qui régnait aii parloir n'était interrompu que par le mouvement mono^ tone du pied de Glaës qui continuait à le mou* voir, sans s'apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mère , dont elle contem-^ plait le visage pâle et décomposé , Marguerite se tournait de momens en momens vers son père, en s'étonnant de son insensibilité. Bientôt la porté de la rue retentit en se fermant , et ta famille vit l'abbé de Solis , appuyé sur son neveu qui tous deux traversaient lentement la cour.
-— Ha , voici monsieur Emmanuel ! dit Félicie.
»— Le bon jeune homme ! dit madame Claës en
apercevant Emmanuel de Solis, j'ai du plaisir à
le revoir.
158 ^ÂLTUAlASi CXAJSS^
Marguerite rougit en entendant l^éloge qui échappait à sa mère. Depuis deux jours , ce jeune homme avait éveillé dans son cœur des sentimens iocoAnus , et dégourdi dans son intelligence des pensées jusqu'alors inertes^ Pendant la visite que le confe^eur avait faite à sa pénitente , il s'était passé de ces imperceptiMes événraiens qw tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résultats devaient être assez importans pour exiger la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la faraiUe. Madame Glaês ayant eu pour principe d'accomplir en secret ses pratiques de dévotion , son directeur n'était jamais venu chez elle , et se montrait pour la seconde fois dans sa maison. Il était diffîcHe de ne pas être saisi d'une sorte d'attendrissement et d'admiration à l'aspect de l'oncle et du neveu. L'abbé de Solis était un vieillard octogénaire à «hevelure d'argent , dont le visage décrépit semblait n'avoir plus de vie que dans les yeux. Son dos voûté , son corps desséché , ses jambes menues dont l'une se terminait par un pied horriblement déformé , contenu dans une espèce de sac en velours , offraient le spectacle d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait
ou LA RBCflËROm DB I'aBSOLU. 159
eonservée. Ce prêtre espagnol , remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, par des connaiigances trés-étendues, avait été successivement Dominicain 3 grand-pénitencier de Tolède, etvi^ caire^néral de Tarchevèché de Malines. Sens la révolution française , il eût été , par la protection des Gasa-Réal , promu aux plus hautes dignités de Véglise ; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duo dont il avait été le précepteur, le dégoûta d'une vie active ; et il se consacra tout entier à Téducation de son neveu qui perdit son père et sa mère en bas âge. Lors de la conquête de la Belgique, il s'était fixé près de madame Glaes. Dés sa jeunesse, Fabbé de Solis avait professé fmi sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son esprit vers la partie mystique du christianisme. £n trouvant en Flandre , où mademoiselle Bourignon et les écrivains illuminés ou quiétistes firent le plus da prosélytes , un troupeau de catholiques adonnés à ses croyances , il y resta d'autant plus volontiers qu'il y fut considéré comme le patriarche de cette Communion particulière , qui , malgré les censures dont Fénelon et madame Guyon furent l'objet , continue à en suivre les doctrines. Ses mœurs étaient rigides , sa vie était exemplaire , et il pas-
160 BALT0AZAR CLAES,
sait pour avoir des extases. Malgré le détachement dont un Religieux si sévère devait être possédé pour les choses de ce inonde, Taffection quHI portait à son neveu le rendait soigneux de ses intérêfts. Quand il s^agissait d^une œuvre de charité , le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant d'avoir recours à sa propre fortune , et son autorité patriarcal^ était si bien reconnue , ses intentions étaient si pures , sa perspicacité si rarement en défaut que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour avoir une idée du contraste qui existait entre Toncle et le neveu , il faudrait comparer le vieillard à Tun de ces saules creux qui végètent au bord des eaux , et le jeune homme à Téglantier chargé de roses dont la tige élégante et droite s'élance du sein de l'arbre rongé de mousses , qu'il semble vouloir redresser. Sévèrement élevé .par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge , Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibilité , de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de toutes les jeunesses , mais vivaces dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux prêtre avait comprimé l'expression des sentimens voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des
ou LA RBCHERCHE DE L* ABSOLU. 161
travaux contiuus, "par une discipline presque claustrale. Cette éducation qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde y et le rendre heureux s^il rencontrait bien dans ses premières affections. Pavait revêtu d'une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timides , mais doublés d'uneutime forte et courageuse , jetaient une lumière qui vibrait dans Tàme comme le son du cristal épand ses ondulations dans TouYe. Sa figure expressive quoique régulière se recommandait par myd grande précision dans les con* tours , par Theureuse disposition des lignes , et par le calme profond que donne la paix du cœur ; tout en était harmonieux ; ses cheveux, noirs , ses yeux et ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu'on attendait d'un aussi beau visage. Ses mouvemens fémimns s'accordaient avec la mélodie de' sa voix, avec les tendres clartés de son regard. II semblait ignorer l'attrait qu'excitaient la réserve à demi mélancolique de son attitude ^ la retenue de ses paroles , et les soins respectueux qu'il prodiguait à sou oncle. A le voir étudiant la mar(;^e tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne
162 BAtTHÂZAE CtAES,
pas les contrarier, regardant au loin ce qoi pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin , il était impossible de ne pas reconnaitte chez Emmautiel les sentimens généreux qui font de Thomme Une sublime créature. Il paraissait si grand en aimant son oncle sans le ju- . ger, en lui obéissant sans jamais en discuter Vûtdre, qtie chacun irotilàit tdlr une prédestlfiation dftns le nom suaye qui lui avait été donné par sa marraine. Qtiand , soit chei lui , Sdit chez les autres , le tieillërd exerçait son despotisme de dominicain j Emmaiiuel relevait parfois la tête si noblement , comme pdtir protester ûe sèt force s'il se trdutalt aiix prises avec uh autre hdmme, que les personnes de cœur étaient émues , comme le sont les Artistes à l'àspeCt d'une grande œuvre : les beaux sentimens he sonnent pas moins fort dans l'âme par leurs conceptions vivantes que par leurs réalisations matérielles. Emmanuel avait accompaghô son oncle dans la • visite qu'il avait faite â sa pénitente , pou^ examiner les tableaux de U maison Clm. En apprenant par Martha que Tabbé de Solis était dans la galerie , Marguerite , qui désirait voir cet homme célèbre , avait cherché quelque prétexte menteur pour satisfaire sa curiosité en y venant rejoindre sa mère. Elle
ou lA RS€»fi]iGHfi ne l'absolu. 163
y était entrée assez étonrdiment, en affectant la légèreté sous laquelle les jeuines filles oachent si bien leurs désirs , et atait rencontré près du ymU lard Têtu de noir, courbé , déjeté, cadatéreux, la fratche, la délicieuse figure d'Emmanuel. Leurs regards également jeunes, également na)Ts, ayaient exprimé le même étonnement. Ils s'étaient sans doute déjà tus Tun et Tautre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les teloTèrent ensuite par un même mouyement, en laissant échapper un même avett. Marguerite prit le bras de sa mère , lui parla tout bas , par maintien , et s'abrita pour akisi dire sou^ Taile maternelle , en tendant la von par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel qui , de son côté , restait atta« ché au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire Tàloir chaque toile , le jour était faible dans la galerie , il favorisa ces coups*d'œil furtifs qui sont la joie de» gens timides^ Sans doute chacun d'eux n'alk pas , même en pensée , jusqu'au si pat lequel commencent' les passions ; mais l'un et l'autre ils sentirent ce trouble profond qui remue le cœur, et sur lequel au jeune Age on se garde à soi-même le secret pat pudeur ou par friandise. La première impression qui détermina tes débordemens d'une sensi-
164 BALTE AZAJl CLAESy
bilité long-temps contenue , est suivie , cbez tous las jeunes gens , de Tétonnement à demi stupide que causent aux enfans les premières sonneries de la musique. Parmi les enfans , les uns rient et pensent ; d'autres ne rient qu'après avoir pensé ; mais ceux dont l'àme est appelée à vivre de poésie ou d'amour écoutent long-temps et redemandent la mélodie par un regard où s'altume déjà le plai* sir y où pointe la curiosité de Tiiifini. Si nous ai* mons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance , initiés aux beautés de Vbarmonie , si nous nous souvenons avec délices et du musicien et même de l'instrument , comment se défendre d'aimer l'être qui , le premier, nous révèle les musiques de la vie. Le premier cœur où nous avons respiré l'amour n'est-il pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l'un pour l'autre cette Yoix musicale qui réveille un sens 9 cette Main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. Quand madame Glaës arrêta le vieillard devant un tableau du Guide qui représentait un ange , Marguerite avança la tète pour voir quelle serait l'impression d'Emmanuel , et le jeune homme chercha Marguerite pour cotnparer la muette pensée de la toile à la vivante pensée de la créa-
6U U RECHEEGHE DE t'ABStLIIt 165
ture : involontaire et ravissante flatterie qui fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gra-* vement cette belle composition et madame Glaë» lui répondait ; mais les deux enfans étaient silen*» cieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystéi rieux de la galerie , la paix de la maison , la pré^ seace des parens , tout contribuait à graver plus avant dans le co^ur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir chez Marguerite se calmèient^ firent dans son àme comme une étendue limpide et se teignirent d^un rayon lumineux, quand Emmanuel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Glaës. Cette voix dont le timbre frais et velouté répandait au cœuf des enchante* mens inouïs, compléta la révélation soudaine dont il avait été la cause et dont il devait recueillir les fruits ; car Thomme dont le destin se sert pour éveiller Tamour au cœur d'une jeune fille, ignore souvent son œuvre et la laisse inachevée. Marguerite s'inclina tout interdite , et mit ses adieux dans un r^ard où ^mblait se peindre le regret de perdre cette pure et féconde vision. Gomme l'enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir ; et quand elle y rentra , elle regarda
166 * • BAlTllAZJUl CtAES,
Tonde et le neveu , jusqu'à ce que la porte de la rue se fût fermée. Madame Glaè's était trop occupée des sujets graves qu'elle avait agités dans sa conférence avec son directeur, pour examiner la physionomie de sa fille. Au moment où monsieur de Solis et son neveu a[^araissaient pour la seconde fois , die était encore trop violemm At troublée pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite et révélait les fermentations du premier plaisir ref u dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage et parut y prêter uàe si grande attention qu'elle salua Toncle et le neveu sans les regarder. Monsieur ClAës rendit machinalement le salut que lui fit l'abbé de Solis , et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s'assit prés de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les ftmes , il lui avait suffi de voir monsieur Qaës et sa femme pour deviner une catastrophe.
--A Mes enfans , dit la mère , allez dans le jar« din. Marguerite, montrée à Emmanuel les tulipes de votre père.
Marguerite , à demi honteuse , prit le bras de Félicie , regarda le jeune homme qui tougit et
ou lA RECHERCHA Bf! L^BSOtU. 167
qui sortit du parloir en saisissant Jean par contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin , Félicie et Jean allèrent de le^ir c6té , quit« tèrent Marguerite, qui, restée presque seule avec le jeune de S(dig , le mena deyanl le buisson, de tulipes, invariablem^t arrangé de la même façon y chaque année, par Lemulquinier,
— Aimez^vous les tulipes, demanda Margue* rite après être demeurée pendant un momeni dans le plus profond silence «ans qu'Emmanuel parût Youl^'r le rompre.
— Majlemoiselle , c^est de belles fleurs , mais pour les aimer , il faut sans doute en avoir le goût f savoir en apprécier les beautés. Ces flgurs m'éblouissent. L'habitude du travail, dans k petite chambre où je demeure, près de mon oncle^ me fait sans doute préférer ce qui est doux à la vue.
En disant ces derniers mots, il contempla Mar<^ guérite , mais sans que ee regard plein de c^fus désirs contint aucune allusion à la blancheur mate, au calme , aux couleurs tendres qui fai-* saient de ce visage une fleur.
— Vous travaillez donc beaucoup? reprit Marguerite en conduisant Emmanuel sur un banc de bois^y. à. dossier peint en vert. D'ici , dit-elle en
continuant , vous ne verrez pas les tulipes d' aussi près, elles vous fatigueront moins les yeux«^ Tous avez raison , ces couleurs papillotent et font mal.
— A quoi je travaille? répondit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de Tallée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me faire prêtre. . •
— Oh! fit naïvement Marguerite.
— J'ai résisté , je ne me sentais point d§ vo* cation. Mais il m'a fallu beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est si boa» il m'aime tant! il m'a dernièrement acheté un homme pour me sauver de la conscription , moi , pauvre orphelin.
— A quoi vous destinez-vous donc? reprit Marguerite. Mais tout à coup , elle reprit , en laissant échapper un geste : Pardon , monsieur, vouir devez me trouver bien curieuse.
— Oh! mademoiselle, dît Emmanuel en la regardant avec autant d'admiration que de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m'a encore fait cette question. J'étudie pour être professeur. Que voulez-vous ! je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal de quelque collège
1 Flandre, j'aurai de quoi Tivre modestement, ; j'épouserai quelque femme simple que j'aimerai ien. Telle est la vie que j'ai en perspective, eut-être est-ce pour cela que je préfère une aquerette sur laquelle tout le monde passe, dans i plaine d'Orchie, à ces belles tulipes pleines 'or, de pourpre, de saphirs, d'émeraudes qui eprésentent une \ie fastueuse, comme la paqueette représente une vie douce et patriarcale , la rie d'un pauvre professeur que je serai.
— J'avais toujours appelé , jusqu'à présent ^ .es pâquerettes , des marguerites , dit-elle.
Enmianuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu'il trouvait sottes , puis décontenancé par le retard qu'il mettait à répondre , il dit : — Je n'osais prononcer votre nom... Et n'acheva pas.
— Professeur ! reprit-elle.
— Oh 1 mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais j'entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile. J'ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
~Ha]
1^0 kALTHASAE tîAM,
Ce ka i plein de pensées se^étes ^ r^ufit le jeune homme eaeore f^us honteux, et il se mit à rire niaisement en dtettit : «^ Vous me fiûtes parier de moi, mademoiselle^ ^uand je devrais ne TOUS parler que de vous*
*<-- Ma mère et votre oncle ont termiaé , je crois, lew e<mvenatioB, dKt-ette en regardant à travers les fenêtres dans le parloir.
-*- Je Tai trouvée bien changée.
— Elle souffre, sans voidoir nous dire le siget de ses souffrances , et nous ne pcHivons que pâtir de ses doulem's.
Madame Claës venut de terminer, en ^et^ une eonsukatiott délieate, d^ois laquelle il s^agissait d'un cas de eonseience , que Tabbé de S<^ pouvait seul décider^ Prévoyant une ruine codh plète, elle voulait reteim*, à Tnisu de Bafthazar, qiû se souciait peu de ses affaires , une somme considérable sur le prix des tableaux que mon^ sieur de Solis se chargeait de vendre ^i Hollande, ik&i de ta cacher et de la réserva pour le moment oà la misère pèseri^it sur sa famille. Après une mùare délibération et ai»ès avoir apprécié les circonstanoes dans lesquelles se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte de prudence. Il s'en alla pour s'occuper de
ou L\ HBCSnGIIK DB l'aBSOIIT. t7l
cette Tente ^ qui derat se faire secrètement, afiii de ne point trop nuire à la considération de nion<« sieur Claës. Le yiallard envoya son neveu, muni d'une lettre de recommandation, à Amrt^dam, où le jeune homme , enchanté de rendre aervice h la maison Qaëa , réussit à vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Haj^ et Dun-* cker, pour une somine ostensible de quatre-vingt** cinq mille ducats de Hollande , et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée à madame Glaës. Les tableaux étaient si bien connus , qu^il sufiisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthaiar, à la lettre que la mai* son Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claës de recevoir le prix des tableaux qu'il lui expédia roulés et secrètement afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre , Bal-thaiar remboursa toutes les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Glaës s^était déi« pouillée de son plus bd ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret, et se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette perte qu'il avait stipulé dans cette vente les oonditions d'un réméré. Cent toiles
172 BALTHAZAft CLAES ,
peintes n'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari; elle fit, d'ailleurs , remplir la galerie avec les tableaux qui meublaient les appartemens de réception ; et pour que Von ne s'aperçût pas du \ide qu'ils laissaient dans la maison de devant y elle en changea les ameublemens. Ses dettjes payées, Balthazar eut environ deux cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences. Monsieur l'abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des quinze mille ducats que possédait secrètement madame Gla^. Pour grossir cette somme , l'abbé vendit les ducats auxquels les événemens de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante 7 six mille francs en écus furent ainsi réalisés et enterrés dans la cave de la maison ht^itée par Tabbé de Solis. Madame Glaës eut le triste bonheur de. voir son mari constamment occupé pendant près de huit mois. Néanmoins trop rudement atteinte par le coup qu'il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur qui devait nécessairement empirer. La science dévora si complètement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France , ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons,
ou LA REGHERCHC DE l' ABSOLU. 173
ne le tirèrent de ses occupations : il n'était ni mari y ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Yers la fin de Tannée 1814 , madame Claës était arrivée à un degré de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse , où les souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d'involontaires compa« raisons avec le présent qui Toussent accablée, die demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable à sa situation que ne Teût été sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre, avait été dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l'âme de ses deux filles sur lesquelles elle se plut à laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations, l'amour conjugal permit i l'amour maternel de déployer sa force. La mère se montra d'autant plus charmante qu'elle avait tardé d'être ainsi. Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu'elle prenait pour des remords. Elle croyait avoir ravi quelques tendresses
174 BALTHAZAR GLAES,
dues à ses eiifans, et cherchait k racheter ses torts imaginaires en tâchant de les rendre heureux. Elle avait pour eux des attentions y des soins qui la leur rendaient délicieuse ^ elle voulait en quelque sorte les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant les* quels elle les avait négligés. Les souffrances donnaient à tes caresses , à ses paroles y une onctueuse tiédeur qui s'exhalait de son àme« Ses yeux les caressaient avant que sa voix ue les 'émût par des intonations pleines do bons vou* loirs , et sa main semblait toqours verser sur eux des bénédictions. Si après avoir repris ses habitudes de luxe lors de la scène par laquelle cette histoire commence , la maison Claês ne reçut bientôt plus personne , si son isolement redevint plus complet, si Balthaiar ne donna plus de fête à Tanniversaire de son mariage , la ville de Douai n'en fut pas surprise. D'abord la maladie de madame Glaës était une raison suffisante de ce changement, le paiement des dettes arrêta le cours des médisances, les vicissitudes politiques auxquelles la Flandre fut soumise, la guerre des Cent Jours , l'occupation étrangère, firent complètement oublier le chi-
ou lA RBI^EROm DE L' ABSOLU. 175
iniste. Pendant ces deux années, la ville fut si souvent «ur le point d'être prise , si consécutive* ment occupée soit par les Français , soit par les ennemis ; il y vint tant d^étrangers , il s'y réfugia tant de campagnards » il y eut tant d'htérèti soulevés , tant d'existences mises en question, tant dQ mouvemens et de malheurs « que chacun m pouvait penser qu'à soi. L'abhé de $Qlis et son neveu , les deux frères Vierquin étaient les seules personnes qui vinssent visiter madame Glaes, L'hiver de 1814 à 181& fut pour elle la plos douloureuse des agonies. Son mari venait rurement la voir^ Il restait bien après le dîner, pendant quelques heures, près d'elle ; mais comme elle n'avait plus la fqrce de soutenir une longue conversation» il disait une ou deux phrases éternellement semblables; puis il s'asseyait, se taisait, et laissait régner au parloir un épouvantable silence qui n'était rompu que l6s jour» où l'abbé de Solis et son neveu venaient passer la soirée. Pendant que le vieil abbé jouait au triotrac avec Balthasar, Marguerite causait avec Emmanuel , près du lit de sa mère qui souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien était à la fois douloureuse et bonne sur son àme détachée » meurtrie , la brise fraîche de ces
176 BALTHAZAR CLAI»,
virginales amours débordant par vagues et paroles à paroles. L^inflexion de voix qui charmait ces deux enfans lui brisait le cœur , un coupd^œil d'intelligence surpris entre eux la jetait , elle quasi morte, dans les souvenirs de ses heures jeuneset heureuses qui rendaient au présent toute son amertume. Mais Emmanuel et Marguerite avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux enfantillages de Famour pour n'en pas offenser une femme endolorie dont ils devinttént instinctivement les blessures. Personne et)€ore n'a remarqué que les sentimens ont une vie qui leur est propre , une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils sont nés ; ils gardent la physionomie des lieux où ils .ont grandi y l'empreinte des idées qui ont influé sur leurs développemens. Il est des passions ardemment conçues, qui restent ardentes comme .rélait celle de madame Claës pour son mari; puis il est des sentimens auxquels tout a souri , qui conservent une allégresse matinale , et leurs moissons de joie ne vont jamais sans des rires et des fêtes ; mais il se rencontre aussi des^ amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par le malheur, dont les plaisirs sont pénibles , coûteux, chargés de craintes, empoisonnés par des
ou lA REGHERGHC DE I ABSOLU. 177
remords ou pleins de désespérance. Ainsi Pamotir enseveli dans le cœur d'Emmanuel et de Mar^ guérite sans que ni Tun ni Tautre ne comprissent encore quMl s'en allait de l'amour, ce sentiment écloa sous la voûte sombre de la galerie Glaës , devant un vieux abbé sévère , dans un moment de silence et de calme ; cet amour grave et discret y mais fécond en nuances douces y en voluptés secrètes, savourées comme des grappes volées au coin d'une vigne , subissait la couleur brune , les teintes grises qui le décorèrent à jtes premières heures. En n'osant se livrer à aucuiie démonstration vive devant ce lit de douIei;f , ces deux ehfans agrandissaient leurs jouissances àleur insu , par une concentration qui les imprimait au fond de leur cœur. C'était des soins donnés à la malade , et auxquels aimait à participer Emmanuel , heureux de pouvoir s'unir à Marguerite en se faisant par avance le fils de sa mère. Un remerctment mélancolique remplaçait sur les lèvres de la jeune fille le mielleux langage des amans. Les soupirs de leurs cœurs , remplis de joie par quelque regard échangé, se distinguaient peu des soupirs arrachés par le spectacle de la douleur maternelle. Leurs bons petits momens d'aveux indirects, de promesses inachevées,
178 BALlWkZAft CIACS,
d^^[MUiooiMeiDeiis oomprimés pouyaient se comparer à ces roses pântes sur des fonds noirs. Ib avaient Tun et Tautre une certitude qu'ils ne s'avouaient pas ; ils savaient le scdeil au-dessus d'eux; mais ils ignoraient quel vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs tètes ; ils doutaient de Favenir ; et , craignant d'être toujours escortés par les souffrances, ils restaient timidement dans les ombres de ce crépuscule , sans oser se dire : Irons^naus ensemble tout le jçuH Néanmoins la tendresse que madame Glaës témoignait à ses enfans cachait noblement tout ce qu'elle se taisait à elle-même. Ses enfans ne lui causaient ni tressaillement ni terreur ; ils étaient sa consolation, mais ils n'étaient pas sa vie : elle vivait par eux, elle mourait pour Bal^ thazar. Quelque pénible que Mt pour elle la présence de son mari , qui demeurait des heures entières pensif, en lui jetant à peine » de temps en temps y un regard monotone , eHe n'oubliait ses douleurs que durant ces instans. L'indifférence de Balthazar pour cette femme mourante eût semblé crimineUe à quelque étranger qui en aurait été témoin ; mais madame Claés et ses filles s'y étaient accoutumées ; puis, elles connaissaient le cœur de cet homme, et l'absolvaient. Si, pen-
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liant ia jottitiée , madame Glaës subissait quek^oe crise dangereuse , A elle se tnmyait {to mal ; si elle paraiss»! près d'expirer , Glaè's était le seul dans la maison et dans la ville qui TignorAt ; Lanulqiiinier, son yalet de cliaadNre » le savait ; mais ni ses filles auxqudlles leur mère imposait silence, ni sa fenmie ne lui af^enaient les dangers que coiir«t une créaliire jadis si ardemment rânée. Quand son pas retentissait dans la galerie au moment où il venait dîner , madame Chés était heureose; elle allait le voir; ^ie rassemblait ses forces pomr goûter cette joie. A l'instant où il entrait, cette femme pâle et demimorte se colorait vivement, reprenait im semblait de santéé U arrivait auprès du lit , lui prenait la main , et la voyait sous une fausse apparence ; pour lui seid , die était bien. Quand il lui demandait : — Ha cbére femme, comvaetA vous trouvez -vous aujourd'hui? eUe liû répondait : -^ Mieux, laom aim, et faisait cron^ à cet homme distrait que le lendemain elle serait levée, rétaMie. La préoccupation de Bei* tbazar était si grai^ qu'il acceptait la maladie mortelle dont sa femme était atteinte, comme une simple indisposition. Morte pour tout le monde , elle était vivante pour lui. Une dissen-
sion complète entre ces époux fut le résultat de cette année. Claës couchait loin de sa femme, se levait dès le matm, et s^ enfermait dans son laboratoire, ou dans son cabinet. En ne la voyant plus qu'en présence de ses flles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se déshabitua d'elle. Ces deux êtres, jadis ac* coutumes À penser ensemble , n'eurent plus , que de loin en loin, ces momens de communication, d'abandon , d'épanchement qui constituent la vie du cœur, et il vint un moment où ces pares voluptés cessèrent. Les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme , et l'aidèrent -à supporter un vide, une séparation qui l'eût tuée, si elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs que, parfois, elle fut heiu'euse de ne pas en rendre témoin celui qu'elle aimait toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée,* et le sachant heureux comme il voulait l'être , elle épousait ce bonheur qu'elle lui avait procuré ; cette frêle jouissance lui suffisait ; elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s'efforçait de le croire , et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de noyer son cœur dans un affreux néant. Gomme
ou LA HEGHERCHE DE l'aBSOLU. 181
nul événement ne troublait ce calme , et que la maladie qui dévorait lentement madame Glaës contribuait à cette paix intérieure, en maintenant r affection conjugale à un état passif, il fut facile d^atteindre dans ce morne statu qm les premiers jours de Tannée 1816.
Vers la fin du mois de février, Pier quiû le notaire porta le coup qui devait précipiter dans la tombe une femme angélique , dont Tàme , disait Tabbé de Solis , était presque sans péché.
— Madame , lui dit-il à Foreille en saisissant un moment où ses filles ne pouvaient pas entendre leur conversation, monsieur Glaës m'a chargé d'emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des précautions pour la fortune de vos enfans.
Madame Glaës joignit les mains , leva les yeux au plafond, et remercia le notaire par une inclination de tète bienveillante et un sourke triste dont il fut ému. Gette phrase fut un coup de poignard qui la tua. Dans cette journée, elle s'était livrée à des réflexions tristes qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces situations où le voyageur, n'ayant plus son équilibre, roule poussé par un léger caillou jusqu'au fond du précipice qu'il a long-temps et cbura-
182 BA1THA1A& CMJkSAf
geusement côtq}é. Quand le notaire fat parti , madame Claës setit donner par Marguerite tout ce qui lui étaik nécessaire pour écrire , rassembla ses forées et s'occupa pendant quelqpies înstans d'un écrH testanAentaire. Elle s'arrêta pbsieuts fois pour contempler sa fille. L'heate des aveux était venue. En conduisant la maison depuis la maladie de sa mère , Marguerke ea atait si bien réalisé les espérances , que la mourante jeta sur ravenir de sa famlle un ooup-d'œil sans désespoir^ en se voyant revivre dans cet ange aimant et fort. Sans doute ces deux femmes avûent de mutuettes et tristes confidoMes à se £aire, car la fiUe r^ardait sa mère aussitôt <pie sa mère la regardai; et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux. Plusieurs fois, Marguerite, au moment où madame Glaës se reposait , disait : — Ma mère? comme pour parier ; pui», elle s'arrêtait, comme suffoquée^ sans que sa mère, trop occupée par ses dwnières pensées , lui demandât compte de cette interrogation. Enttn, naadame Glaês voulut cacheter sa lettre. Marguerite, qui lui tenait une bougie, s'étant retirée pair discrétion pour ne pas eu voir la suscription, elle lui dit d'un ton déchirant : — Tupeux lire, mon enfant! Et Marguerite vit sa mèie
ou LA RECREKCHIS M 't^ABSOLU. 183
tracer ce» mots : A mafiUe Marguerite, •— Nons causerons quand je me serai imposée, ajouta-Irelle en mettant la lettre sous son chevet.
Pins elle tomba sur son oreiltor comme épuisée par Teffort qu^elle venait de faire et dormit durant quelques heures. Quand elle s^ éveilla , ses deux filles et ses deux fils étaient à genoux , devant son lit 9 et priaient avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient d^arriver-du col* lége y amenés par Emmanuel de Solis, qui, depuis six mois, avait été nommé professeur d'his* toire et de philosophie.
— Ghers enfans , il faut nous dire adieu , s^écria-t^lle. Vous ne m'abandonnez pas , vous ! et cduique...
Elle n^acheva pas.
— Monsieur Emmanuel , dit Marguerite en voyant pâlir sa mère , allez dire à mon père que maman se trouve plus mal .
Le jeune Solis monta jusqu'au laboratoire, et après avoir obtenu de Lemulquinier que Balthazar vint lui parler, celui-<;i répondit & la demande pressante du jeune homme : — J^ vais.
— Mon ami , dit madame Glaës à Emmanuel quand il fut de retour, emmenez mes deux fils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire , je
184 BALTEAZAA CLAES,
crois , de me donner les derniers sacremens ^-et je voudrais les recevoir de sa main. Puis » quand elle se trouva seule avec ses deux filles , elle fit un signe à Marguerite qui, comprenant sa mère, renvoya Félicie. — J'avais à vous parler aussi , ma chère maman, dit Marguerite, qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu'elle Tétait , agrandit la blessure faite par Pierquin. Depuis dix jours , je n'ai plus d'argent pour les dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages. J'ai voulu déjà deux fois demander de l'argent à mon père, et ne Fai pas osé. Vous ne savez pasi les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus.
— II ne m'a pas dit un mot de tout cela, s'écria madame Glaës. O mon Dieu , vous me rap« pelez à temps vers vousl Mais , mes pauvres enfans , que deviendrez-vous ? Elle fit une prière ardente qui lui teignit les yeux des feux du repentir. — Marguerite , reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n'ouvrirez et ne lirez qu'au moment où , après ma mort , vous serez dans la plus grande détresse , c'est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère Marguerite , aime bien ton père I mais aie soin de ta sœur et de tes frères. Dans quelques jours , dans quelques heures , peut-être , tu vas
ou LA RECHËHClfË BE E' ABSOLU. *185
être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée aux volontés de ton père , et le cas pourrait arriver, puisqu'il a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit être l'objet d'une gloire et d'une fortune immense , il aura sans doute besoin d'argent, peut-être t'en demandera-t-il. Déploie alors toute la tendresse d'une fille , et sache concilier les intérêts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois à un père , à un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa vie , à l'ilhistration de sa famille. Il ne pourrait avoir tort que dans la forme y ses intentions seront toujours nobles. Il est si excellent, son cœut est plein d'amour. Vous le reverrez bon et affectueux , vous ! J'ai dû te dire ces paroles sur le bord de la tombe , Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma mort , tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père, de ne lui point causer de chagrin. Ne lui reproche rien , ne le juge pas ! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu'à ce que, son œuvre terminée , il redevienne le chef de sa famille.
— Je vous comprends , ma mère chérie , dit Marguerite en baisant les yeux enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plaît.
— Né te marie, mon ange, leprit madame Oaëêf qa'aa moment oè Gabrid pourra te sdocéder dans le goarerDemait des aflhirea et de la maiioo. Ton mari^ si tu te maria» , ne partagerait peut-être pas tes sentimens, jetterait le trouble dans la fomille , et toormenterait ton péve.
Marguerite regarda sa mère et hii dit : — * N^afesE^vons ancnne autre recommandation à me faire sur mon mariage ?.
~ Hésiterais*tu, ma cbère mifaotî dit la mourante avec effroi.
— Non^ répondit-elle, je vous promets de tous obéir,
— Pauvre fille ^ je n'ai pas su me sacrifier pour vous 9 ajouta la mère en versant des larmes ebaudes , et je te demande de te sacrifier pour tous. Le bonheur rend égoïste. Oui , Marguerite , j'ai été faible parce que j'étais beureuse. Sois forte , conserve de la raison pour ceux qui n'en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères » que ta sœur ne m'accusent jamais I Aime bien ton père , mais ne le contrarie pas... trop.
Elle pencba la tète sur son ordller et n'ajouta pas un mot, ses forces Pavaient trahie. Le combat intérieur entre la femme et la mère avait été trop violent. Quelques instans après , le clergé tint ,
ou LA REGHBltne BB t'ABSeWJ. 187
précédé de l'a'bbé de Solis , et le parloir fut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie commença , madame Claës , que ^n confesseur avait réveillée , regarda toutes les persomies )}ui étaient à genoux autour d'elle , et n^y vit pas Bahhazar.
— Et monsieur? dit-elle.
Ce mot, qui résumait et sa vie et sa mort, fut prononcé d^un ton si lamentable ^ quMI oausa un frémissement horrible dans l'assemblée. Malgré son grand âge , Martha s'élança comme une flèche , monta les escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.
— Monsieur, madame se meurt , et Pon vous attend pour l'administrer, cria-t-elle ayee la violence de l'indignation.
— Je descends , répondit Balthazar.
Lemulquinier vint un moment après, en disant
que son maître le suivait. Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne se montra qu'au moment où la cérémonie était terminée. L'abbé de Solis et les enfans entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer son mari, Joséphine rougit , et quelques larmes rou-* lèrent sur ses joues.
— • Tu allais sans doute décomposer V azoté, lui
1 88 4 BALTHAZAm GIAE8 ,
dit-elle^ avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistans.
— €'est fait., s'écria-l-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'exigéne et une substance de la nature des împandèrobles , qui vraisemblablement est le principe de la... Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit. — Mais que m'a-t-on dit? reprit^il. Tu es donc plus mal, qu'est-H arrifé?
— Il arrive, monsieur, lui dit à l'oreille l'abbé de Solis indigné , que votre femme se meurt et que vous l'avez tuée.
Sans attendre de réponse , l'abbé prit le bras d'Emmanuel et sortit suivi des enfans qui le conduisirent jusque dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes.
— Tu meurs et je t'ai tuée , s'écria-t-il. Ah ça, que dit-il donc?
— Mon ami , reprit-elle , je ne vivais que par ton amour, et tu m'as, à ton insu, retiré ma vie.
— Laissez-nous , dit Claës à ses enfans au moment où ils entrèrent. — Ai-^je donc un seul instant cessé de t'aimer? reprit-il en s'asseyant au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu'il baisa «
ou lA EECHnCOE DE l' ABSOLU. 189
— Mon ami , je ne te reprocherai lîep. Tu m'as rendue heureuse , trop heureuse ; je n'ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels- tu n'as pTus été toimême , et qui ont été vides. La yie du cœur, comme la yie physique , a ses actions. Depuis six ans , tu as été mort à Tamour, à la famille, à tout ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des félicités qui sont l'apanage de la jeunesse; non, elles doivent cesser dans l'arriëre-saison-de la vie , mais elles laissent des fruits dont les Ames se nourrissent, une confiance sans bornes, de douces habitudes ; eh bien 1 tu m'as ravi ces trésors de notre âge. Je m'en vais à temps : nous ne vivions ensemble d'aucune manière , tu me cachais tes. pensées , tes actions. Gomment es-tu donc arrivé à me craindre? T'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste empreints de blâme ? Eh bien 1 tu as vendu tes derniers tableaux , tu as vendu jusqu'aux vins de ta cave , et tu empruntes de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot I Ah I je sortirai donc de la vie, dégoûtée de la vie. Si tu commets des fautes , si tu t'aveugles en poursuivant l'impossible, ne t'ai-je donc pas montré qu'il y avait en moi
190 BAtTHAZAm «MVS,
assez d^afnoiir pour trouver de la douoenr à partager tes fautes, à toujours marober près de toi, m'eusses-tu menée dans les diemin&du crime. Tu m^as trop bien aimée l Là est ma glcHre et ma douleur. Ma maladie a été longue , Baltbaiar l Elle a commencé le jour qiïk cette place où je vais expirer tu m^as prouvé que tu appartenais plus à la Science qu^à ta famille. Yoici ta famme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et ta femme f appartenaient , tu pouvais en disposer. Mais le jour où je ne serai plus » ma fortune sera celle de tes enfans , et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc devmîr? Maintenant p je te dois la vérité , les mourans voient loinl Où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite dont tu as fait ta vie Y Si tu m'y as sacrifiée » tes enfans seront bien légers devant toi ; je te dois cette justice d'avouer que tu me préférais à tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés dans ce gouffre , et tu n'as rien trouvé...
A ces mots , Claës mit sa tête blanchie dans ses mains et se cacha le visage.
— Tu ne trouveras rien que la honte pour toi, la misère pour tes enfans. Déjà Ton te nomme , par dérision, Claës-l'alchimiste ; plus tard, ce
ou LA RECHEACafi HE l'aBSOLU. 191
sera Claës-Ie-fau I Moi je croîs en toi. Je te sais grand , sarant, plein de génie ; mais pour le tnlgaire , le gé«e xessemUe à de la folie. Xa gloire est le soleil des morts I De ton yivant , tu saras malheurenx comme tout ce (pi fut grand , et tu ruineras tes &ïïan3. Je m'en lak sans jouir de ta renommée , qui m^ellt cousidée d'ayoir perdu le bonfaeur. Eh bien , mon cher Baltbazary pour me rendre cette tnort moins amére , il faudrait que je fusse certaine que nos enfuis auront un morceau de pain ; mais rien , pas même toi , ne pour^ rait cidmer mes inquiétudes* . *
— Je jure, dit Claës, de.,,
— Ne jure pas, mon ami, pour ne pomt manquer à tes sermens, dit^Ue en l'interrompant. Tu nous devais ta {nroteetbn , die nous a failli depuis près de sept imnées. La science est ta vie. Un grand homme ne peut avoir ni femme, ni enlaïas. Alkis seuls dans vos voies de misère,. vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires ! Vous appartenez au monde , vous ne sauriez appartenir ni à une femme , ni à une famille. Vous desséchez la terre à Tentour de vou& comme CDot de grands arbres 1 moi , pauvre plante , n'ai pu m*élever assez haut, j'expire à moitié de ta vie. J'attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles
pensées , que je n^ai découvertes qu^aux feux de ia douleur et du désespoir. Epargne mes enlansi Que ce mot retentisse dans ton cœur I Je te le dirai jusqu'à mon dernier soupir. La femme est morte , vois-tu ; tu l'as dépouillée lentement et graduellement de ses sentimens , de ses plaisirs. Hélas ! sans ce cruel soin que tu as pris involontairement, aurais-je vécu si long-temps ? Mais ces pauvres enfans ne m'abandonnaient pas, euxl ils ont vécu près de mes douleurs , et la mère a subsisté. Épargne, épargne nos enfans.
— Lemulquinier ! cria Balthazar d'une voix tonnante.
Le vieux valet se montra soudain.
— Allez tout détruire là-haut , machines ^ appareils, faites avec précaution, mais brisez tout. -— Je renonce à la science I dit-il à sa femme.
— Il est trop tard , ajouta-t-elte en regardant Lemulquinier*
— Marguerite! s'écria-t-^lle en se sentant mourir.
Marguerite se montra sur le seuil de la porte, et jeta un cri perçant en voyant les yeux de sa mère qui pâlissaient.
— Marguerite ! répéta la mourante.
ou LA EECHERCHE DE l'aBSOLU. 1^3
Cette dernière exclamation contenait un si violent appel à 3a fille, elle Finvestissait de tant d'autorité , que ce cri fut tout ua testament. La famille entière, épouvantée, accourut, et vit expi-rer madame Glaës qui avait épuisé les dernières forces de sa vie dans sa conversation avec son mari. Balthazar et Marguerite étaient immobiles^ elle au chevet , lui au pied du lit , ne pouvant croire à la mort de cette femme dont eux seuls connaissaient bien toutes les vertus et Tinépuisable tendresse. Le père et la fille échangèrent un regard pesant de pensées. La fille jugeait son père , le père tremblait déjà de trouver dans sa fille rinstrument d'une vengeance ; car, quoique les souvenirs d'amour doHt sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa mémoire et donnassent aux dernières paroles de la morte une sainte autorité qui devait lui en toujours faire écouter la voix , il doutait de son cœur trop faible contre son génie; puis, il entendait un terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir, et lui faisait peur de luimême.
Quand cette femme eut disparu , chacun comprît que la maison Claes avait une âme et que cette âme n'était plus. Aussi la douleur fut-elle
194 BALTBAUJt ÇLAMMf
si vWe dam la familt», ^ le parloir, où la t)o« ble loièpbiile MmUait lefÎTre, leita tètmé :
personne n'avait la courage d^y entrer*