‹ BalzacChapitre 10 sur 12 · AUX JARDIES · texte numérisé non relu

AUX JARDIES

Dès 1835, Balzac pensait à acheter un terrain, entre Sèvres et Ville-d'Avray pour y faire bâtir une maison. Il voulait ainsi constituer un gage à sa mère, éviter les corvées de la garde nationale, et être propriétaire. Il avait parcouru toute la banlieue parisienne, avant de se fixer sur un coteau, en raidillon, impropre à la construction comme à la culture. Mais son choix parfaitement décidé, il avait acquis les lopins de trois paysans pour se former un clos de quarante perches, avec l'espoir naturel de l'agrandir. Il calculait qu'il ne dépenserait pas plus de vingtcinq mille francs, empruntés — le tout lui en coûta plus de quatrevingt dix mille — et que l'argent des intérêts ne s'élèverait pas au-dessus du loyer de ses appartements. On commença par entourer la propriété de murs, et Balzac lui donna le nom de Les Jardies. Il riait d'aise, en se voyant, par avance, installé dans sa maison, loin et près de Paris, soustrait aux importuns et à la curiosité des petits journaux. Et pourtant Les Jardies lui valurent autant de sarcasmes et de railleries que sa canne monstrueuse garnie de turquoises. Il avait donné ses plans à l'architecte et il surveillait attentivement ses entrepreneurs et ses maçons. Il a tous les tracas de la construction, retards dans les travaux, discussions avec les ouvriers, soucis d'argent, transactions, impossibilité d'obtenir ce qu'il veut exactement. Il est impatient d'entrer dans sa maison,

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et l'achèvement s'en éloigne de mois en mois; elle devait être finie le 30 novembre 1837, et à son retour de Sardaigne en juin 1838, elle n'est pas encore terminée. Mais il est si désireux d'y habiter, que malgré l'ordre de son médecin, il s'installe en août dans les plâtras, parmi les ouvriers. C'est effroyable, des terrains défoncés, des chambres vides, du plâtre neuf et froid, cet aspect irritant des choses non finies et poussées à la hâte, mais il exulte, et il détourne son regard en admirant les beautés des campagnes environnantes.

Comme il est agréable d'habiter Les Jardies ! Il ne faut pas plus de dix minutes pour aller au cœur de Paris, à la Madeleine, et ça ne coûte que dix sous. La rue des Batailles, la rue Cassini, c'était à l'autre bout du monde, et vous dépensiez des quarante sous pour la moindre course qui vous volait une heure, et c'est ainsi que Balzac rêve !... Mais il contemple son arpent de terre, défoncé, glaiseux, sans un arbre, sans une verdure, et il n'a pas de peine à le transformer en un eden « de plantes, de senteurs et d'arbustes ». Il y mettra des magnolias de vingt ans, des tilleuls de seize ans, des peupliers de douze, des bouleaux, du chasselas qui lui donnera du raisin l'année suivante. Et puis il va gagner trente mille francs, et il achètera deux nouveaux arpents de terre dont il fera des fruitiers et des potagers.

La maison qui suscita tant de plaisanteries était un petit pavillon à trois étages qui comprenait au rez-de-chaussée, une salle à manger et un salon, au premier, une chambre à coucher et un cabinet de toilette et au second, le cabinet de travail. Une galerie soutenue par des pilastres en briques courait autour du premier étage, et l'escalier — le fameux escalier — était collé à l'extérieur. Le tout était peint couleur brique sauf les coins qui avaient des chaînes de pierre.

Derrière le pavillon, distant de vingt mètres, il y avait les communs, comprenant au rez-de-chaussée, la cuisine, le garde-manger,

une salle de bains, les écuries, une sellerie et une remise, au premier, un appartement à louer, et au second, les chambres des domestiques, plus une chambre d'ami. Et Balzac avait une source d'eau dans sa propriété !

Pendant des mois on s'occupa à Paris de l'escalier des Jardies que Balzac, grand architecte, avait oublié dans les plans de sa maison. Sous le titre de Indiscrétions littéraires, on écrivait dans la Caricature provisoire cette note humoristique.

« M. de Balzac, après avoir habité successivement les quatre parties du monde et les douze arrondissements de Paris, semble avoir définitivement transporté son domicile au milieu d'une plaine isolée, aux environs de Ville-d'Avray ; il occupe une maison qu'il s'y est fait construire à son usage particulier par un descendant direct de l'architecte merveilleux à qui l'on doit la cathédrale de Cologne. Cette maison où l'on ne rencontre ni portes, ni fenêtres, et dans laquelle on pénètre par un trou carré, creusé dans la toiture, est toute pleine d'un luxe oriental dont les pachas eux-mêmes ne sauraient se faire une idée. I,e cabinet du grand romancier est parqueté en dents de jeune fille et tapissé avec de superbes cachemires qui lui ont été envoyés par toutes les têtes couronnées de l'univers. Quant aux meubles, chaises, fauteuils, matelas et divans, ils sont rembourrés, jusqu'au dernier avec des chevelures, tant brunes que blondes, envoyées à l'auteur de la Grenadière, par plusieurs femmes de trente ans qui n'ont pas hésité une minute à l'idée de se dépouiller de leur plus belle parure, sacrifice d'autant plus rare qu'elles ont toutes passé l'âge où repoussent les cheveux ! »

Balzac était venu aux Jardies, dès que les murs de la maison avaient été debout, les planchers établis, et il l'habitait sans qu'il y eut un meuble dans les chambres, sauf l'indispensable. Léon Gozlan a raconté plaisamment de quelle manière il y suppléait par son imagination. Il avait écrit sur les murs, au charbon, comment il ornerait intérieurement sa maison : « Ici un revêtement en marbre de

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Par os; ici un stylobate en bois de cèdre; ici un plafond peint par Eugène Delacroix; ici une tapisserie d'Aubusson; ici une cheminée en marbre cipolin; ici des portes façon Trianon; ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles. »

Léon Gozlan dit que « Balzac permettait la plaisanterie sur cet ameublement idéal — et il ajoute — il rit autant et plus que moi, le jour où j'écrivis en plus gros caractères que les siens, dans sa chambre même, aussi vide que les autres chambres :

« Ici un tableau de Raphaël, hors de prix, et comme on n'en a jamais vu. »

Balzac riait, mais Gozlan ignorait qu'il avait plus de joie à désirer les choses qu'à les posséder réellement, car il n'était alors limité que par la puissance de ses désirs qui étaient presque infinis.

Parmi les spéculations que Balzac rêva pour Les Jardies et qui devaient l'enrichir — une laiterie, des vignes qui produiraient un vin de Malaga ou de Tokay, la création d'un village, etc., il faut noter particulièrement la culture des ananas dont l'entreprise nous est attestée par Théophile Gautier.

« Voici le projet, écrit-il : cent ille pieds d'ananas étaient plantés dans le clos des Jardies, métamorphosé en serres qui n'exigeaient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du site. Les ananas devaient être vendus cinq francs au lieu d'un louis qu'ils coûtent ordinairement, soit cinq cent mille francs ; il fallait déduire de ce prix cent mille francs pour les frais de culture, de châssis, de charbon ; restaient donc quatre cent mille francs nets qui constituaient à l'heureux propriétaire une rente splendide, — « sans la moindre copie » ajoutait-il. — Ceci n'est rien, Balzac eut mille projets de ce genre ; mais le beau est que nous cherchâmes ensemble, sur le boulevard Montmartre, une boutique pour la vente des ananas encore en germe. La boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets d'or, et porter sur son enseigne, en lettre» énormes : Ananas des Jardies.

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«... Il se rendit pourtant à notre conseil de ne louer la boutique que l'année suivante, pour éviter des frais inutiles. »

La première satisfaction d'être propriétaire passée, Balzac comprit qu'il avait ajouté une nouvelle charge à ses charges et il confiait à Mme Carraud : « Oui, la folie est faite et complète ! Ne m'en parlez pas, il faut la payer, et maintenant je passe les nuits ! » Cétait quarante-cinq mille francs de dettes en plus des anciennes, sans compter les ennuis de toute nature que Les Jardies devaient encore lui coûter.

Malgré sa production formidable qui l'avait fait nommer par Hippolyte Souverain : le plus fécond de nos romanciers — qualification dont il était peu fier au reste — Honoré de Balzac ne parvenait pas à se libérer. Cependant de 1836 à 1839, il a publié : La Messe de l'Athée, L'Interdiction, La Vieille Fille, Le Cabinet des Antiques, Facino Cane, Illusions perdues (ire partie), La Femme supérieure (qui devint Les Employés), Le Cabinet des Antiques (2e partie), La Maison Nucingen, Splendeurs et Misères des Courtisanes (ire partie), Une Fille d'Eve, Béatrix, Illusions perdues (2e partie), Un Grand Homme de Province à Paris, Les Secrets de la Princesse de Cadignan, Le Curé de Village, et en 1840, il donnait encore, Pierrette, Pierre Grassou, Un Prince de la Bohême. Ses prix s'étaient élevés, on avait lancé des rééditions illustrées de ses oeuvres anciennes, il plaçait — fort cher — ses nouvelles, en outre des revues dans les journaux, Le Figaro, La Presse, Le Siècle, Le Constitutionnel; rien ne peut éteindre sa dette, cette dette qu'il porte comme une croix. « Or, dit-il, je suis accablé de ce fardeau depuis quinze ans, il gêne l'expansion de ma vie, il ôte à mon cœur son allure, il étouffe ma pensée, il salit mon existence, il embarrasse mes mouvements, il arrête mes inspirations, il pèse sur ma conscience, il empêche tout, il a enrayé ma course, il m'a brisé le dos, il m'a vieilli. Mon Dieu ! ai-je assez cher payé ma place au soleil ! Tout cet avenir calme, cette tranquillité dont j'ai tant be*

soin, tout cela joué dans quelques heures et livré aux caprices parisiens, comme ça l'est, en ce moment, à la censure ! »

Balzac n'espérait plus que sur le succès de sa première pièce de théâtre, Vautrin, qu'on allait monter à la Porte Saint-Martin. Depuis le début de sa carrière, il avait pensé à l'art dramatique, et son essai avait été ce Cromwell, tombé si piteusement devant sa famille. Cet échec ne l'avait pas détourné de la scène, et s'il méprisait un peu le théâtre comme expression littéraire, il n'avait cessé de le considérer comme le plus rapide moyen de gagner de l'argent, de faire fortune. Pendant qu'il écrit sa Comédie humaine, on le sent constamment préoccupé de compositions dramatiques qu'il ébauche et qu'il ne réalise jamais. En 1831, il propose une association à Victor Ratier, le directeur de La Silhouette, en spécifiant « qu'il s'agit plus de chaircuiterie littéraire que de réputation », en 1832, il annonce à sa mère qu'il a pris « le parti de composer deux ou trois pièces de théâtre » ! et il ajoute : « C'est le plus grand malheur qui puisse m'arriver ; mais la nécessité est plus forte et il m'est impossible de m'en tirer autrement. Je verrai si je ne pourrai pas me servir de quelqu'un pour ne pas compromettre mon nom. » Puis, il pense successivement à une Marie Touchet, à une tragédie en prose, Don Philippe et don Carlos, à une bouffonnerie Prudhomme bigame, à un drame, Les Courtisans, en collaboration avec Emmanuel Arago et Jules Sandeau, à une grande comédie, La Grande Mademoiselle, également avec Sandeau, il revient à Marie Touchet, en 1836, à La Gina, drame en trois actes, à Richard Cœur d'Epongé. Enfin, en 1839, 3 écnt pour la Renaissance, l'Ecole des Ménages, avec l'aide obscure de Lassailly, cinq actes, pour lesquels on lui a offert une prime de six mille francs, qu'il fait imprimer, et qu'on ne lui joue point, malgré toutes les promesses.

Cette première tentative au théâtre l'abat d'abord, mais il ne renonce pas à vaincre. Il prépare une seconde pièce, avec l'inten-

tion de demander la collaboration de Théophile Gautier ; cette pièce, c'était Vautrin.

La première représentation de Vautrin eut lieu de 14 mars 1840. Balzac espérait au moins soixante mille francs de son drame. Les billets avaient été très recherchés, et il s'en était fait un agio, de telle sorte que les spectateurs 11e furent pas les premiers possesseurs, la plupart des amis de l'auteur. La soirée en fut tumultueuse, et il fallait remonter aux grandes manifestations de Victor Hugo, pour trouver pareilles colères, et pareils cris. Frédcrik Lemaître qui jouait le rôle de Jacques Collin avait eu l'idée de se faire la tête de Louis-Philippe; le roi des Français, peu flatté de donner sa figure à un bandit, interdit la pièce qui n'eut qu'une représentation. C'était un désastre, Balzac le supporta vaillamment. Léon Gozlan qui lui rendit visite aux Jardies, le jour même où lui était parvenue l'interdiction, raconte qu'il ne lui parla que de ses projets d'amélioration pour sa propriété. Les amis de Balzac, Victor Hugo le premier, firent des démarches auprès des ministres qui ne purent que confirmer l'ordre de Louis-Philippe : la volonté royale était formelle. Le gouvernement offrit une indenmité à Balzac, il la repoussa avec fierté.

Quelques mois avant la représentation de Vautrin, Balzac au plus fort de ses embarras d'argent et de ses travaux, avait entrepris courageusement la défense d'un accusé qu'il soupçonrait d'être innocent. Cette action rentrait dans son rôle d'homme politique, et témoignait en outre de sa générosité et de son esprit de justice. Il s'agissait du notaire Peytel, accusé d'avoir assassiné, à Belley, avec préméditation, sa femme et son domestique. Balzac l'avait fréquenté quelque peu, en 1831, lorsque Peytel était co-propriétaire du Voleur où il collaborait, et cela lui avait suffi, pour juger son caractère, et en déduire qu'il était incapable de double crime dont on le chargeait. Au mépris de ses intérêts les plus pressants, Balzac, accompagné de Gavarni, partit à Bourg où avait eu lieu

le procès et la condamnation à mort, il vit le condamné et les conversations qu'ils eurent ensemble fortifièrent encore son opinion. Il l'exposa dans un Mémoire sur le procès de Peytel que publia Le Siècle du 15 au 17 septembre 1839, et avec une force rigoureuse d'argumentation et une chaleureuse éloquence, il démontrait l'innocence de l'infortuné notaire. Cependant la Cour de Cassation ne trouva aucun motif à revision du procès, et Peytel fut exécuté le 28 octobre 1839, à Bourg. Ce fut une intense douleur pour Balzac qui croyait pouvoir le sauver. Puis ses démarches et ses enquêtes lui coûtaient dix mille francs !

Combien lui étaient cruelles les pertes de temps et d'argent. Ses romans ne lui rapportaient pas la centième partie de ce qu'il estimait devoir gagner par son extraordinaire production. Il en accusait la contrefaçon belge qui lui avait volé, d'après ses calculs plus d'un million. Les œuvres littéraires n'étaient pas protégées, et c'était à la Société des Gens de Lettres d'exiger du gouvernement une efficace défense contre « la Hideuse baraterie » de l'étranger. Balzac y fut admis en 1839 — assez difficilement, tant il avait d'ennemis, par 53 voix, quand il en fallait 45 pour être élu — mais il ne tarda pas à s'imposer et à être nommé membre du comité. Léon Gozlan qui siégeait à ses côtés reconnaît son influence, a Balzac apportait à la compagnie, a-t-il écrit, une connaissance profonde, presque diabolique, de la misère chronique de la profession ; une habileté rare, sans égale, à traiter avec les aristocrates de la librairie ; un indomptable désir de limiter leurs déprédations par des lois qu'il avait méditées sur le mont Sinaï d'une longue expérience personnelle ; et, avant toutes choses, une admirable conviction de la dignité de l'homme de lettres. »

Balzac avait l'ambition de réunir en une société solidaire, sous la direction de « maréchaux littéraires » dont il était le premier, les hommes de lettres dispersés, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux. Donnant l'exemple lui-même, il demanda

l'appui de la Société contre une petite feuille intitulée Les Ecoles qui l'avait diffamé par un dessin où il était représenté à la prison pour dette, dans son froc monacal et en joyeuse compagnie, avec cette légende : Le révérend père Séraphitus Mysticus Goriot, de l'ordre régulier des frères de Clichy, mis dedans par tous ceux qu'il y a mis. — C'était en septembre 1839, et en octobre, le 22, Balzac parlait au nom de la Société des Gens de Lettres devant le tribunal correctionnel de Rouen dans le procès qu'elle avait intenté au Mémorial de Rouen pour reproduction non autorisée. Mais il ne se bornait pas à la lutte quotidienne, aux discussions dans les séances des comités, aux assemblées générales, il voulait être le législateur des écrivains. En mai 1840, deux mois après son désastre de Vautrin, il proposait à la Société des Gens de Lettres un Code littéraire, divisé en titres, en paragraphes et en articles, où il posait des principes d'où découlaient des règles pratiques pour la sauvegarde des intérêts des littérateurs et l'exaltation de la littérature française.

Nommé membre de la Commission des Relations Officielles, commission dont il avait proposé la création dans le but de voir les gens de lettres exercer un juste pouvoir sur le gouvernement, Balzac rédigea en 1841, de précieuses Notes remises à Messieurs les Députés composant la Commission de la Loi sur la Propriété UTTéraire. Mais cette même année, après avoir travaillé au manifeste que le Comité devait adresser aux pouvoirs publics, il donna sa démission de la Société, le 5 octobre, sans qu'on put le faire revenir sur sa décision. Peut-être avait-il subi des froissements qu'il ne pardonnait pas, ou bien trouvait-il un intérêt à garder seul le droit d'autoriser la reproduction de ses œuvres.

Il avait, dès lors, acquis cette suprématie rêvée dans la mansarde de la rue Lesdiguières, et il voulait la faire consacrer, en quelque sorte, officiellement. Il se proposait de se présenter à l'Académie française en décembre 1839, lorsqu'il s'effaça devant la can-

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didature de Victor Hugo, bien que celui-ci le priât par un mot digne et gracieux de ne pas se retirer.

Des relations, sinon très cordiales, au moins plus fréquentes, s'étaient établies entre les deux grands écrivains par suite de leurs travaux communs au comité de la Société des Gens de Lettres. Au mois de juillet 1839, Victor Hugo déjeuna chez Balzac, aux Jardies, en compagnie de Gozlan, pour étudier le grand projet du Manifeste. Gozlan qui était là en tiers a laissé de leur entrevue un récit savoureux.

« Balzac était pittoresquement en lambeaux, son pantalon, sans bretelles, fuyait son ample gilet à la financière ; ses souliers avachis fuyaient son pantalon ; le nœud de sa cravate dardait ses pointes près de son oreille ; sa barbe avait quatre jours de haute végétation. Quant à Victor Hugo, il portait un chapeau gris d'une nuance assez douteuse ; un habit bleu fané à boutons d'or, couleur et forme de casserole, une cravate noire éraillée, le tout illustré par des lunettes vertes à réjouir un premier clerc d'huissier rural, ennemi de la réverbération solaire. »

On fit le tour du propriétaire, et Victor Hugo resta froid, poliment, devant les éloges dithyrambiques que Balzac prodiguait à son jardin. Il ne sourit qu'à la vue d'un noyer, l'unique arbre que le châtelain des Jardics avait acquis de la commune.

Victor Hugo lui avait révélé les énormes bénéfices qu'il retirait de son théâtre, et l'on peut croire que la ténacité de Balzac à se faire jouer provient du ruissellement de richesses qu'il avait fait entrevoir à ses yeux éblouis. Il poursuivit ces desseins dramatiques, après la catastrophe de Vautrin, avec une Paméla Giraud, Mercadet, mais sans réussir à trouver uti théâtre qui consentit à les monter. Aussi l'année 1840 fut-elle effroyable, entre toutes, pour Balzac ! Il était devant ses créanciers comme un cerf aux abois, et de plus eu plus, il sentait la lourde charge des Jardies. Les murs qui entouraient la propriété glissant sur le fond d'argile s'étaient

écroulés, Balzac était tombé sur les pentes raides de son jardin et avait perdu plus d'un mois de travail. On l'avait en outre emprisonné à Sèvres pour avoir manqué à ses devoirs de garde vignier!

Dans sa détresse, il pensait à s'expatrier, à partir pour le Brésil, et il n'attendait plus, avant de rendre sa résolution définitive, le salut que du succès d'une spéculation de librairie, comme il en avait déjà tenté vainement. Il publiait en juillet 1840, la Revue parisienne dont il était l'unique rédacteur, et d'où il jugeait de haut et régentait les lettres, les arts, les mœurs et le gouvernement. Il dut l'abandonner après le troisième numéro.

Balzac resta en France, mais il fut obligé de quitter les Jardies. Les créanciers guettaient sa propriété comme une proie, et ni ruse ni sacrifice ne pouvait plus maintenant la leur disputer. Il fit d'abord une vente fictive à son architecte, puis sur le conseil de son avoué une vente réelle. Elle lui avait coûté plus de 90.000 francs et il n'en retirait que 17.500. Mais il y avait vécu de beaux rêves et de grands espoirs.

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