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Et mélancoliquement, il écrivait au-dessous : Manque 1.705 ! Son écriture est fine, pressée, irrégulière, et souvent peu facile à lire ; quand il supprime, il a une rature en forme de crochet qui rend la phrase condamnée absolument illisible.
En 1834, Honoré de Balzac, tout en gardant son appartement de la rue Cassini, vint habiter Chaillot, rue des Batailles, n° 13 (actuellement avenue d'Iéna), dans une maison située sur l'emplacement de l'hôtel du prince Roland Bonaparte. C'était sa garçonnière où il recevait ses lettres sous le nom de Mme veuve Durand. Il n'avait point abandonné ses projets de luxe, et dans la Fille aux Yeux d'or, il a donné une description de son salon, montrant assez qu'il les avait en partie réalisés.
« L,a moitié du boudoir, a-t-il écrit, décrivait une ligne circulaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une cheminée en marbre blanc et or. On entrait par une porte latérale que cachait une riche portière en tapisserie et qui faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un ht, un divan de cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges ;
le dossier de cet immense lit s'élevait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce boudoir était tendu d'une étoffe rouge sur laquelle était posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline des Indes doublée de taffetas rose, et ornés de franges ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun deux bougies étaient attachés sur la tenture à d'égales distances, pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc, rehaussé par des agréments noir et ponceau. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eut avait un cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. »
Théophile Gautier confirme l'exactitude de la description, mais comme pour lui montrer le double aspect de sa vie, Balzac qui lui avait détaillé complaisamment les richesses de son boudoir, le conduisit dans une encoignure nécessitée par la forme arrondie de l'un des côtés de la pièce, et là, derrière le décor d'apparat, il n'y avait qu'une étroite couchette de fer, une table et une chaise, c'était le lieu du travail.
Balzac n'aimait pas qu'on l'y dérangeât, et autant pour dépister les créanciers que pour éviter les importuns, il avait imaginé toute une série de mots de passe qu'il fallait connaître pour arriver jusqu'à son appartement. Le visiteur mis dans leur secret disait
au portier : « La saison des prunes est arrivée a, et moyennant quoi il avait le droit d'entrer dans la maison. C'était le premier degré de l'initiation. Un domestique demandait ensuite : « Que désire Monsieur? » et il fallait pouvoir répondre : « J'apporte des dentelles de Belgique ». Deuxième degré et permission de monter l'escalier. Puis, la porte de l'antre à peine entrebâillée, il n'était permis de voir l'huis grand ouvert au postulant, que s'il affirmait que « Mme Durand était en bonne santé ! ». Quand Balzac supposait que ses mots étaient divulgués, il en inventait de nouveaux qu'il communiquait aux rares personnes qu'il désirait recevoir, et de se garder par ce moyen, il avait devant ses amis son vaste rire puissant.
Malgré les cabales et les envieux, la renommée de Balzac s'était affermie, et il était devenu l'écrivain dont on cause et de qui l'on relate les paroles et les gestes. Il était la proie des petits journaux qui l'attaquaient avec malice. Balzac avait un second accès de dandysme : on le voyait de nouveau, à l'Opéra, aux Bouffes, dans les salons. Il promenait une canne monstrueuse au pommeau garni de turquoises, il exhibait dans la loge des Tigres son habit bleu orné de boutons d'or « des boutons ciselés, dit-il, par la main d'une fée », et il avait une « lorgnette divine » que lui avait construite l'opticien de l'Observatoire. On le plaisante, et la médisance aidant, on attribue son luxe glorieux aux largesses d'une vieille Anglaise Lady Anelsy, dont il serait l'heureux Benjamin. Sa canne surtout — une canne digne de Louis XIV estime-t-il — excite la curiosité. Elle est raillée, décrite, admirée. Mme de Girardin en fit un roman, La Canne de M. de Balzac, où elle lui attribue le pouvoir de rendre invisible celui qui la tient de la main gauche.
Il avait une voiture avec, sur la caisse, son chiffre surmonté des armes des d'Entragues. il fréquentait les salons des Rothschild, de Mme Appony, femme de l'ambassadeur d'Autriche, il donnait des dîners magnifiques, à Lautour-Mezeray, à Sandeau,
à Nodier, à Malitourne, à Rossini qui déclarait « qu'il n'avait rien vu, mangé ni bu de mieux chez les souverains. »
Puis, subitement, il rentre dans sa fournaise, il abandonne ses amis, ses relations, il devient invisible pendant des mois entiers, caché dans sa retraite de Chaillot, ou bien enfui à Sache, chez M. de Margonne, à Frapesle chez Mme Carraud, et quand il reparaît, c'est avec des mains pesantes de chefs-d'œuvre, l'œil plus dominateur, le front noblement orgueilleux. Il a écrit avec une furie qu'on n'égala jamais ses grands romans, Le Père Goriot, Le Lys dans la vallée, Seraphita, La Messe de l'Athée, L'Interdiction, Le Cabinet des Antiques, Facino Cane, et il a revu, corrigé, refait une partie de ses œuvres précédentes dans les Etudes philosophiques qu'il donna à Werdet et dans les Etudes de Mœurs de Mme Bechet. Son plan s'est encore élargi, la formidable création dont sa tête était pleine s'organise, il aperçoit l'architecture de son vaste monument. Il l'expose à Mme Hanska, avec une juste fierté.
« Je crois qu'en 1838, les trois parties de cette œuvre gigantesque seront, sinon parachevées, du moins superposées, et qu'on pourra juger de la masse.
« Les Etudes de Mœurs représenteront tous les effets sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme ou de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'âge mûr, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié.
« Cela posé, l'histoire du cœur humain tracée fil à fil, l'histoire sociale faite dans toutes ses parties, voilà la base. Ce ne seront pas des faits imaginaires ; ce sera ce qui se passe partout.
« Alors, la seconde assise est les Etudes philosophiques, car après les effets viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Etudes de Mœurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Etudes philosophiques, je dirai pourquoi les sentiments, sur quoi la
vie; quelle est la partie, quelles sont les conditions au delà desquelles ni la société, ni l'homme n'existent ; et, après l'avoir parcourue (la société), pour la décrire, je la parcourrai pour la juger. Aussi, dans les Etudes de Mœurs sont les individualités typisées ; dans les Etudes philosophiques sont des types individualisés. Ainsi, partout j'aurai donné la vie : du type, en l'individualisant, à l'individu en le typisant. J'aurai donné de la pensée au fragment ; j'aurai donné à la pensée la vie de l'individu.
« Puis, après les effets et les causes, viendront les Etudes analytiques, dont fait partie la Physiologie du Mariage, car après les effets et les causes doivent se rechercher les principes. Les mœurs sont le spectacle, les causes sont les coulisses et les machines. Les Principes c'est l'auteur ; mais, à mesure que l'œuvre gagne en spirale les hauteurs de la pensée, elle se resserre et se condense. S'il faut vingt-quatre volumes pour les Etudes de Mœurs, il n'en faudra que quinze pour les Etudes philosophiques; il n'en faut que neuf pour les Etudes analytiques. Ainsi l'homme, la société, l'humanité seront décrites, jugées, analysées, sans répétitions, et dans une œuvre qui sera comme les Mille et une Nuits de l'Occident.
« Quand tout sera fini, ma Madeleine grattée, mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers coups de peigne donnés, j'aurai eu raison ou j'aurai eu tort. Mais après avoir fait la poésie, la démonstration de tout un système, j'en ferai la science dans l'Essai sur les forces humaines. Et, sur les bases de ce palais, moi enfant et rieur, j'aurai tracé l'immense arabesque des Cent contes drolatiques. »
Quel courage ne serait pas effrayé de cette tâche surhumaine, tracée avec une telle ampleur et une telle précision, Balzac — malgré quelques jours de défaillance ne l'estime pas au-dessus de ses forces. Son optimisme reparaît, après de courtes faiblesses, et ayant montré son but, il conclut : « Quelque jour, quand j'aurai fini, nous rirons bien. Aujourd'hui, il faut travailler. »
Et il travaille, aujourd'hui et toujours, dans l'incertitude matérielle, que lui créent ses dettes passées, ses procès, son besoin de luxe, et il travaille, couché à six heures le soir, réveillé à deux heures dans la nuit, et restant parfois plus de seize heures devant sa table à se battre contre son œuvre.
Cependant il peut s'évader en mai 1835, courir à Vienne auprès de Mme Hanska, jouir une quinzaine de son bonheur, et rentrer à Paris, le cœur en fête. Sa bonne humeur ne l'abandonnait jamais. Il a raconté comment, ignorant la langue allemande, il payait son postillon. A chaque relai, il le faisait venir à la portière de la voiture, et le regardant fixement dans les yeux, il lui mettait dans les mains, des kretzers, un par un, et quand il le voyait sourire, il lui retirait le dernier, c'est qu'il était payé !
De retour à Paris le 11 juin, Balzac n'y trouva qu'un surcroît de chagrins et d'ennuis avec, en perspective, « trois ou quatre mois de travaux forcés ». Son éditeur Werdet n'a pas pu faire ses échéances, et sa sœur Laure a mis l'argenterie de son frère au Mont-de-Piété pour que les billets ne fussent pas protestés. D'autre part, sa mère est bien malade : on craint la mort ou la folie, et son frère Henri est dans une telle situation qu'il veut se brûler la cervelle. Chagrins de famille, soucis d'argent, voilà son lot, et il redouble de courage !... Il ne travaillait que seize heures d'affilée, maintenant il travaille vingt-quatre de suite, et après un sommeil de cinq heures, il recommence ce qui lui donne vingt et une heures et demie par jour ! Il peut gagner huit ille francs, mais il lui faut donner en quarante jours la fin de Séraphita et la Jeune Mariée à la Revue de Paris, Le Lys dans la Vallée à la Revue des Deux-Mondes, un article au Conservateur, ce qui équivaut à écrire quatre centquarante-huit feuillets.
Et cela ne lui suffit pas I Son ambition le pousse vers ses anciennes visées politiques. Il compte sur l'appui des revues où il écrit, il va fonder deux journaux, et il créera le parti des intelli-
gentiel3 dont il sera naturellement le chef. C'est dans cet esprit qu'il acquit dans les derniers mois de 1835, La Chronique de Paris dont il devint le directeur. Il appela dans cet hebdomadaire, qu'il fit paraître deux fois par semaine, une rédaction brillante — Balzac ne voulait commander qu'à des supériorités — Gustave Planche, Nodier, Théophile Gautier, Charles de Bernard, — Gavarni et Daumier y donnaient des dessins. Orienté déjà vers un ministère ou une ambassade, il s'était réservé les affaires étrangères, et pendant plus d'une année, il traita de la diplomatie européenne, avec une pénétration et une sûreté extraordinaire revue. Il fit des efforts prodigieux pour soutenir sa revue, mais en dépit de son activité et du talent de ses collaborateurs, La Chronique n'eut guère d'influence et resta très pauvre d'abonnés.
Au cours de sa direction, il lui arriva pour la seconde fois l'aventure singulière et fâcheuse d'être mis en prison. Quoique bon citoyen, il refusait avec énergie de remplir ses devoirs de garde national qu'il considérait comme indignes d'un artiste et d'un écrivain. Déjà en mars 1835, il avait été détenu pendant sept jours à l'hôtel Bazancourt, et pour s'éviter dans l'avenir pareil ennui, il avait loué son appartement sous un autre nom que le sien. Mais son sergent-major, dentiste de son état, homme rusé, parvint à le saisir et à le faire « fourrer » à l'hôtel des Haricots. Il y fut enfermé sans un sou, et il dut avoir recours à son éditeur Werdet, pour adoucir les rigueurs de sa captivité. Elles ne lui furent du reste pas très cruelles, car Balzac muni de monnaie sut bien les adoucir. Il avait rencontré en prison, Eugène Sue, détenu pour le même motif, qui tranchant du grand seigneur se faisait servir dans son argenterie, des repas fastueux. Il y eut quelque froid, de cette attitude, entre les deux romanciers, mais ils se liguèrent bientôt afin d'égayer leurs jours d'emprisonnement. Eugène Sue dessinait et sur une feuille où il avait tracé à la plume un cheval, un cavalier, et un croquis de marine, Balzac écrivit en légende : « Fait en prison
à l'hôtel Bazancourt où nous étions punis pour n'avoir pas monté la garde, par arrêt des épiciers de Paris. »
Une prison plus dure, celle de Clichy, faillit échoir à Balzac quelques mois plus tard. Ses efforts pour soutenir la Chronique avaient été vains, et il avait été obligé de l'abandonner, vers le milieu de 1837, avec de nouvelles dettes. L'un de ses créanciers, William Duckett, le poursuivait vigoureusement pour une somme de dix mille francs. Balzac se cachait, et les records ne parvenaient pas à le découvrir. Une femme vendit sa retraite, et un matin les gardes du commerce se présentèrent chez Mme de Visconti qui lui avait donné asile. Balzac était pris, non, car la généreuse femme payait sur-le-champ la dette qui lui était réclamée.
Il était sauvé pour une fois, mais tous ses créanciers lui donnaient la chasse, et il était devant eux comme un lièvre jamais sûr de son gîte. Pour les satisfaire, il accumulait ouvrage sur ouvrage, et dans le deuil que lui avait causé la perte de Mme de Berny, la dilecta qui avait protégé sa jeunesse, soutenu son courage, avec un dévouement inlassable, un cœur d'épouse et de mère. Ses tracas étaient constants, il lui avait fallu soutenir un procès retentissant contre Buloz, le directeur de la Revue des Deux-Mondes qui avait communiqué à la Revue étrangère de Saint-Pétersbourg les épreuves non corrigées du Lys dans la Vallée. C'était les droits de tous les écrivains qu'il défendait dans sa personne.
Théophile Gautier qu'il avait appelé à la Chronique de Paris, alors que l'auteur de Mademoiselle de Maupin était peu connu, a laissé sur Balzac à cette époque de vivants souvenirs.
« Il nous donna dans ce même boudoir (le salon de la rue des Batailles), a-t-il écrit, un dîner splendide, pour lequel il alluma de sa main toutes les bougies des bras en vermeil, et du lustre et des candélabres. Les convives étaient le marquis de B... (de Belloy), le peintre L. B. (Louis Boulanger) : quoique très sobre et abstème d'habitude, Balzac ne craignait pas de temps à autre « un
tronçon de chière lie » ; il mangeait avec une joviale gourmandise qui inspirait l'appétit, et il buvait d'une façon pantagruélique. Quatre bouteilles de vin blanc de Vouvray, un des plus capiteux qu'on connaisse, n'altéraient en rien sa forte cervelle et ne faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté...
« Trait caractéristique ! A ce festin splendide, fourni par Chevet, il n'y avait pas de pain. Mais quand on a le superflu à quoi bon le nécessaire? »
Balzac qui ne mangeait à son ordinaire que très sobrement, faisait une énorme consommation de fruits, des poires, des fraises, des raisins. Il estimait qu'ils étaient utiles à sa santé, à son tempérament surchauffé par l'abus du café et par les veilles. L'alcool ne lui convenait point, et quant au tabac, il le détestait à ce point qu'il refusait les domestiques ayant l'habitude de fumer.
Ses conceptions intellectuelles se mêlaient à l'existence courante, et il ne faisait pas une ligne de démarcation très nette entre les personnages et les aventures qu'il imaginait et les réalités de la vie. T,' Histoire des Treize et les exploits de l'association dont Ferragus était le chef donnèrent à Balzac l'idée de former une société secrète, à l'exemple de celle qu'il avait imaginée, où les membres se prêteraient en toute circonstance, aide et protection. Il l'appela le Cheval Rouge, du nom du restaurant où les premiers affiliés s'étaient réunis. C'était Théophile Gautier, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Louis Desnoyers, Eugène Guniot, Altaroche, Merle, Granier de Cassagnac qui lui prêtèrent serment de fidélité et le nommèrent d'enthousiasme, grand maître du nouvel ordre. Le lieu de réunion changeait chaque semaine, pour ne pas attirer l'attention des garçons qui servaient les chevaux — nom cabalistique des conjurés — et leur secret ne devait pas être découvert, car il ne s'agissait rien moins que de se distribuer entre les membres du Cheval Rouge, les premiers postes de l'Etat, ministères, ambassades, les plus hautes situations des arts et de la littérature,
Académie française et Institut. Les réunions secrètes cessèrent après quelques mois — il n'y avait plus de foin au râtelier — c'est-à-dire que la plupart des chevaux n'avaient pas de quoi payer leur écot.
Ces chimères distrayaient-elles Balzac de la réalité ou croyait-il aux moyens occultes pour dominer la société. Les deux peut-être. Sa situation matérielle avait empiré. Werdet succombait sous le poids de ses éditions, entraînant son auteur favori dans sa ruine. Balzac a de lourdes heures d'accablement, il a été se reposer à Frapesle, auprès de Mme Carraud et de retour à Paris il peut lui écrire :
« Je siûs dans d'horribles embarras d'argent. Je puis demain n'avoir aucun souci, si les affaires que j'ai en train se font; mais je puis périr aussi. C'est fort dramatique d'être toujours entre la vie et la mort ; c'est la vie du corsaire ; mais le jeu des muscles n'y suffit pas toujours. »
Il cherche de nouveaux libraires, puis la crise de fléchissement passée il se redresse, sa confiance renaît, et très mystérieusement il entreprend un voyage dont il ne révèle à personne le but, hormis au commandant Carraud qu'il avait mis dans son secret. Il annonce seulement que s'il réussit, c'est une fortune pour lui et toute sa famille. Balzac emprunte cinq cents francs et quitte Paris en mars 1838, le 20 il est à Marseille, le 26 à Ajaccio, où son incognito levé par un ancien étudiant, la jeunesse le fête, et le Ier avril il part pour la Sardaigne sur une petite chaloupe à rames. Pourquoi ce voyage? Pendant un séjour qu'il avait fait à Gênes en 1837, un commerçant de cette ville lui avait affirmé que des montagnes de scories existaient auprès des mines d'argent que les Romains avaient exploitées en Sardaigne. L'indication avait ouvert l'esprit de déduction de Balzac qui, estimant que les Anciens étaient forts ignorants en docimasie avaient abandonné d'énormes quantités d'argent dans ses scories, avait demandé à son Génois qu'il lui envoya à Paris des échantillons.
Débarqué à Alghiero, il parcourut la Sardaigne, vit les montagnes de minerai, et de retour à Gênes le 22, il a l'ennui d'apprendre que son Génois, au lieu de lui expédier des échantillons s'est emparé de son idée, qu'il a obtenu de la cour de Turin le droit d'exploitation de concert avec une maison de Marseille qui avait fait analyser le minerai. Tous ses espoirs de fortune s'écroulaient, cependant il ne succombe point, et en écrivant la mauvaise nouvelle à Laure, il lui annonce qu'il a trouvé mieux ! Indéfectible espoir... Il revient par Milan où il reste quelques semaines, chargé des intérêts de la famille Visconti, et loin de « sa boutique de vendeur de phrases », il fait d'amères réflexions. A trente-neuf ans, ses dettes s'élèvent à deux cent mille francs, il a usé de tous les moyens pour s'acquitter, et las de tant d'efforts inutiles, il ne voit plus le jour de sa libération.
Mais son effrayant travail lui manque, il soupire après sa table, ses flambeaux, son papier blanc, il veut ses nuits de fièvre, ses jours de méditation, dans sa chambre close et silencieuse, où mieux qu'ailleurs, frémit et se lève tout son peuple de héros, où il vit de toutes les vies qu'il imagine, dans une amère et formidable joie. Il est de retour à Paris dans la première quinzaine de juin, et il se lamente : « Ma tête se refuse à tout travail intellectuel, je la sens pleine d'idées et rien ne peut en sortir ; je suis incapable de fixer ma pensée, de la contraindre à considérer un sujet sous toutes ses faces et à en déterminer la marche. Je ne sais quand cette imbécillité cessera, mais peut-être est-ce l'accoutumance qui me manque. Quand un ouvrier a laissé ses outils pendant quelque temps, sa main s'est engourdie, elle a fait pour ainsi dire divorce avec l'outil ; il faut qu'il recommence petit à petit cette fraternité due à l'habitude et qui lie la main à l'outil autant que l'outil à la main. » Sa désolation ne dura pas longtemps, car il reprit l'outil en main, et solidement.
En haut : la maison de la rue Fortunée (actuellement rue Balzac), où Balzac mourut le 18 août 1850 En bas : E/illustre romancier sur son lit de mort, par Eugène Giraud