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CHAPITRE III l'apprentissage

LES belles heures de liberté, dans la mansarde, [s'étaient enfuies. Après quinze mois d'indépendance, d'étude et de travail, Honoré rentrait dans sa famille, à Villeparisis, rappelé par sa mère. Elle désirait certes le soigner, rétablir sa forte santé appauvrie par un régime de famine, mais aussi le tenir sous une surveillance étroite, puisque la misère n'avait pas fait céder sa volonté et que le désastre de sa tragédie ne l'avait pas écarté de ses desseins. Honoré, non vaincu par sa défaite, avait demandé qu'on lui assurât quinze cents francs de rente annuelle, pour prendre sa revanche qui devait être prochaine. On la lui avait refusée, en ne lui garantissant que le gîte et le couvert, rien de plus, au prix de sa soumission.

Quelles années de lutte ! Honoré de Balzac ne désespère pas de son destin, et c'est avec vaillance, qu'il engage la plus dure de toutes les batailles, sans appui, sans encouragement, dans un milieu hostile. Il va de Villeparisis à Paris, il recherche des fréquentations littéraires, il frappe à la porte des éditeurs, il s'épuise en démarches. Et comment travailler dans la maison paternelle? Il n'y a point la tranquillité nécessaire, et l'on n'est pas loin de le considérer comme un incapable, un déclassé qui fera le désespoir de sa famille. Lui-même il sent la précarité de sa situation actuelle, il est taciturne, il ne peut pas communiquer aux siens la foi certaine

qu'il a dans son avenir, et il doit s'avouer qu'à vingt-deux ans passés, il ne leur a donné aucun gage du succès futur.

Pour démontrer qu'il n'est pas impossible de vivre de la littérature, et surtout pour se créer son indépendance matérielle, il accepterait n'importe quelle besogne. D'autant mieux que sa mère n'a pas renoncé à le faire engager dans une de ces belles carrières où les bons sujets trouvent honneurs et profits. Le « spectre de la place » le menace, et s'il échappe au notariat par la mort du notaire auquel il devait succéder, on lui laisse entrevoir les sombres portes d'une administration.

« Comptez-moi pour mort — écrit-il à sa sœur Laure qui réside à Bayeux depuis son mariage — si on me coiffe de cet éteignoir, je deviendrai un cheval de manège qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance. Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses. »

Malgré de courts séjours à Paris dans un pied-à-terre qu'y a gardé son père, et quelques voyages, il est contraint de rester au foyer familial par la nécessité. On le nourrit, on l'habille, mais pas d'argent. Il en souffre et il gémit ou gronde comme s'il était dans la servitude. Cependant sa robuste bonne humeur, sa volonté d'illustrer son nom, et d'acquérir une fortune, le sauvent de l'impuissante mélancolie. Il croque avec esprit des tableaux de famille qu'il adresse à Laure pour montrer sa résignation.

Il admire son père impassible dans toute l'agitation du ménage, comme une pyramide d'Egypte indifférente à l'ouragan. Le beau vieillard qui espère vivre plus de cent ans et partager avec l'Etat, comme dernier survivant, le produit de la tontine Lafarge dont il est sociétaire, une somme s'élevant à des millions, cultive les livres des Chinois, réputés pour leur longévité. Il n'a rien perdu de sa sérénité, ni de son esprit caustique, et Honoré relate qu'il a manqué le faire étouffer par ses saillies. Cependant ce n'est pas un père à

qui l'on peut se confier, et le fils contraint dans ses sentiments, isolé, se réfugie dans son travail à Paris, et dans l'observation des mœurs familiales. Il assiste lors des préparatifs du mariage de sa sœur Laurence avec M. de Montzaigle, contrôleur ambulant de l'Octroi de Paris, à la représentation de il troubadouro , et il trace du futur ce pittoresque portrait : « Il est un peu plus grand que Surville ; il a une figure ordinaire, ni laide, ni jolie ; sa bouche est veuve des dents d'en haut, et il n'est pas à présumer qu'elle contracte de secondes noces, car la mère nature s'y oppose ; ce veuvage le vieillit considérablement. Du reste, il est plutôt mieux que bien... pour un mari. Il fait des vers ; c'est un merveilleux tireur au fusil : sur vingt coups à la chasse, il abat vingt-six pièces de gibier ! Il n'a été qu'à deux têtes et il a eu les deux prix ; il est également des plus forts au billard ; il tourne, il chasse, il tire, il conduit, il... il... il... Et tu sens que toutes ces sciences, passées au dernier degré dans un homme, lui donnent une grande présomption ; c'est ce qu'il a jusqu'à un certain point, et ce certain point, je crains qu'il ne soit le dernier degré du thermomètre de l' amour-propre. »

Honoré reconnaît que sa sœur Laurence sera heureuse en ménage, que M. de Montzaigle est un parfait galant homme ; mais ce n'est pas à leur manière qu'il entend le mariage et l'amour. « Des présents, des cadeaux, des objets futiles, deux, trois ou quatre mois de cour ne font pas le bonheur, écrit-il, c'est une fleur solitaire bien difficile à trouver... »

Mais Honoré de Balzac, mal à l'aise pour travailler à Villeparisis, entre sa mère toujours méfiante et son père indulgent et sceptique, a loué à Paris une chambre par on ne sait quels moyens. Il s'y enferme et il y compose ses romans de jeunesse, après avoir abdiqué ses rêves de gloire. Gagner de l'argent, être libre, voilà ce qui est maintenant nécessaire, plus tard, lorsqu'il aura assuré sa vie, il entreprendra les grandes œuvres dont il porte en lui les germes confus.

Ses démarches répétées aboutissent enfin, il trouve des collaborateurs, Poitevin de Saint-Alme qui signe Villerglé, Amédée de Bast, Horace Raisson, puis un éditeur, Hubert, qui se charge de son premier roman. Celui-ci parut en quatre volumes, en 1822, sous le titre un peu long de l'Héritière de Birague, histoire tirée des manuscrits de dom Rago, ex-prieur des bénédictins, mise au jour par ses deux neveux, A. de Villerglé et lord R'Hoone. Cet ouvrage lui fut payé huit cents francs, mais en billets à longue échéance qu'il dut faire escompter à un taux usuraire, et dont il partagea le produit avec son collaborateur. Toutefois, d'avoir gagné de l'argent, il crut sa délivrance prochaine, et il en poussa un long cri de joie. Il informe Laure de son succès, il lui prescrit de recommander son roman comme un chef-d'œuvre auprès des dames de Bayeux, il enverra un exemplaire à condition de ne le prêter à personne, afin de ne pas faire de tort à son libraire et ne pas nuire à la vente. De suite il échafaude des combinaisons, il calcule ce que peut lui rapporter par an ses besognes littéraires, il touche à la fortune. Et voilà l'origine de ces comptes fantastiques qu'il fera pour chacun de ses livres, comptes toujours déçus, mais qu'il continuera inlassablement jusqu'à la mort.

Honoré de Balzac se livre dès lors à son métier de fournisseur de romans pour cabinets de lecture avec une sorte de fièvre. Il en comprend toute la bassesse, mais ne lui devra-t-il pas son talent? A l'Héritière de Birague, succède Jean-Louis ou la Fille trouvée, quatre volumes chez Hubert pour lesquels il est payé treize cents francs. Ses prix montent, son énergie productrice s'en accroît ; il ajoute à Jean-Louis, toujours pour Hubert, une Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif, manuscrit trouvé dans les archives de Provence et publié par lord R'Hoone, quatre volumes, ce qui lui vaut deux mille francs, somme triomphale !

Désormais rien ne peut l'arrêter sur le chemin du succès, et il ne doute pas d'avoir bientôt gagné les vingt mille francs qui seront

la base de sa fortune. Il change d'éditeur, et dans quelques mois, en 1822, il donne à Pollet huit volumes, Le Centenaire ou les Deux Beringheld, publié par Horace de Saint- Aubin, Le Vicaire des Ardennes, paru sous le même pseudonyme et pour lequel il avait demandé la collaboration de sa sœur et de Surville son beau-frère !

C'est une année de production effrénée. Honoré s'exalte ; il signe une lettre à Laure « écrivain public et poète français à deux francs la page » ; il touche à son rêve de liberté. Mais lorsque la fièvre d'écrire, chapitre sur chapitre, roman sur roman, est calmée, il juge combien sont misérables ces ouvrages, et il regrette les belles heures qu'ils coûtent à sa jeunesse, impatiente de se témoigner par des œuvres. Il en fait l'aveu à sa sœur, avec franchise, certain de son génie, dignement.

« Je commence toutefois à tâter et reconnaître mes forces. Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties ! C'est navrant !

« Ah ! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche, et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être !

« Mes idées changent tellement, que le faire changerait bientôt ! Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente ! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tête. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose. Je vois aujourd'hui que Cromwell n'avait pas même le mérite d'être un embryon, quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, et ne sont pas si tentateurs surtout. »

La lettre est datée de Villeparisis, un mardi soir, 1822 ; Honoré de Balzac a vingt-trois ans, il lit clairement sa destinée, mais il ne la réalisera que parmi les plus durs obstacles, par « une suée de travail » selon sa forte expression. En attendant l'époque espérée

où il pourra n'être que lui-même, il lui faut continuer à tourner la meule qui moud le mauvais grain. Sa production semble se ralentir en 1823, soit qu'il ait fatigué les éditeurs, soit pour toute autre cause. Il ne publie pendant cette année, chez Barba, que La Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe merveilleuse.

Après les espoirs de 1822 et son effort de production, il retombe dans les difficultés pour placer ses romans, et pendant près de trois années il bataille sans résultats. Afin de désarmer sa mère et faire preuve de bonne volonté, il donne des leçons à son frère Henri et au jeune de Berny, le fils d'une famille voisine à Villeparisis, et rentré à Paris, il s'épuise en démarches souvent vaines. Cependant rien n'abat son courage. Il parvient, en 1824, à éditer chez Buissot, quatre volumes, Annette et le Criminel, ou suite du Vicaire des Ar demie s, roman saisi par la police, puis chez Delongchamps une Histoire impartiale des Jésuites. Enfin, Urbain Canel lui achète Wann-Chlore, en 1825, et c'est le dernier de ses romans de jeunesse.

Quel chemin Honoré de Balzac a-t-il parcouru depuis les vastes enthousiasmes du Cromwell de la mansarde de la rue Lesdiguières? Et s'est-il rapproché de la gloire « une belle femme qu'il ne connaît pas », et dont il a tant souhaité le baiser, pendant ses longues nuits de travail et de rêve? Il est descendu dans l'arène littéraire, d'un cœur vaillant, soldat disposé à prendre rang, avec le légitime espoir de gagner ses grades. Il n'a répugné à aucune besogne, et après trois années de luttes, il est en recul sur ses débuts. Ses romans ne lui ont donné, ni la niche, ni la pâtée, il n'a pas acquis les loisirs qui lui sont nécessaires pour réaliser les œuvres dont sa tête est grosse, nébuleuse contenant tous les éléments d'un monde vivant. Que faire?

Honoré de Balzac ne se laisse point abattre, et avec une promptitude de décision qui appartient plutôt aux hommes d'action qu'aux contemplateurs, il se tourne vers les entreprises industrielles et vers le commerce. Il n'a pas les préjugés de l'écrivain qui ne recon-

naît comme emploi digne de ses facultés que la littérature. Peu lui importent les moyens, pourvu qu'il établisse sa fortune et assure son indépendance. Les romans ne lui ont pas apporté l'émancipation matérielle, eh bien ! il les abandonnera sans regrets. Pourtant, il en conservera le souvenir, et il reconnaîtra qu'ils lui furent utiles comme exercice littéraire. Il disait en effet à Champfleury, en 1848 : « J'ai écrit sept romans comme simple étude. Un pour me rompre au dialogue ; un pour apprendre la description ; un pour grouper les personnages ; un pour la composition, etc.. » Bien que Balzac n'ait pas avoué publiquement ces ouvrages de sa jeunesse, ils participèrent à sa formation intellectuelle, et à ce titre, on ne doit point les disjoindre de son œuvre géante. Du reste, ils ne sont pas dépourvus de tout mérite.

Quittant son métier de littérateur dont il ne pouvait pas vivre, Honoré de Balzac se jeta dans les affaires avec cette même activité qu'il avait mise à produire ses romans. Déjà, en 1822, il pensait aux entreprises, et il aurait soumissionné à l'adjudication des travaux du canal Saint-Martin, pour son beau-frère Surville, s'il avait possédé la consignation nécessaire. Mais il ne disposait que de quatre cents francs, somme insuffisante ! L'attrait des affaires, qui est une des caractéristiques de son tempérament, l'engagea dans les aventures les plus chimériques, toutefois la première qu'il tenta, une opération d'édition et de librairie, pouvait lui donner cette fortune qu'il désirait si ardemment.

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