‹ BalzacChapitre 4 sur 12 · DANS LES AFFAIRES · texte numérisé non relu

DANS LES AFFAIRES

Entré dans la littérature « pour tout faire », selon l'expression de Hippolyte Auger, son collaborateur au Feuilleton des Journaux politiques, qui l'avait fréquenté à ses débuts, Honoré de Balzac était en relation avec les petits journaux, les éditeurs de romans, les lanceurs de tous les ouvrages qui pouvaient prêter à des spéculations de librairie. C'est sans doute au hasard de la commande d'un travail littéraire qu'il dût d'être précipité dans les affaires. Il était enclin à accepter n'importe quelle proposition d'aspect engageant, dans son besoin de devenir libre, d'échapper à la surveillance étroite de sa famille, aux reproches de sa mère, poussé en outre dans cette voie, par une femme qui l'aimait, Mme de Berny, et qui le voulait grand homme, ayant seule pressenti son génie.

Où et comment s'étaient-ils connus? Peut-être à Paris, les de Berny habitant au 3 de la rue Portefoin et les Balzac au 17, peutêtre plus tard à Villeparisis, à la suite des rapports de bon voisinage des deux familles. Quoiqu'il en soit, Mme de Berny eut une influence profonde et décisive sur Honoré de Balzac ; elle fut son premier amour, et le seul véritable, devrait-on dire, tant il en garda un inaltérable souvenir.

Laure- Antoinette Hinner était née à Versailles, le 24 mai 1777, fille d'un harpiste allemand, appelé de Wetzlar à la cour de France,

et de Louise Guelpée de Laborde, femme de chambre de Marie- Antoinette. Elle avait eu le roi et la reine comme parrain et maraine, et elle s'était élevée au bruit des fêtes de Trianon, dans un milieu frivole et de grâces finissantes. Sa mère devenue veuve, lorsqu'elle n'avait que dix ans, épousait en seconde noce, François Régnier de Jarjayes, un royaliste fervent, mêlé à tous les complots qui avaient comme objet la délivrance de la famille royale. Après les jours brillants de la cour, elle vivait les heures tragiques de la Révolution, parmi des conspirateurs, dans l'inquiétude et l'anxiété. Laure Hinner se mariait en 1793, à Livry, âgée de quinze ans et dix mois, avec Gabriel deBerny qui n'avait que vingt ans. Le ménage paraît n'avoir pas été heureux, bien qu'il lui fut venu neuf enfants ; la sensibilité de la femme, sa chaude tendresse s'accordaient mal avec le caractère froid et revêche de l'époux.

Quand Balzac entra dans l'intimité de Mme de Berny, celle-ci avait quarante-cinq ans et elle était grand-mère. En dépit de son âge et de ses nombreuses maternités, elle était encore belle, d'une beauté tendre et épanouie. Balzac en a pris des traits pour les héroïnes les plus nobles de son œuvre, elle est tour à tour, Mme Firmiani, Mme de Mortsauf du Lys dans la vallée, Pauline de Louis Lambert, et il ne cesse d'en parler à Mme de Hanska, dans sa correspondance, avec une sorte de pudeur et une reconnaissance passionnée.

C'était une femme d'une intelligence, en quelque sorte devinatrice, instinctive et réfléchie, douée de riches qualités de tête et de cœur dont elle n'avait jamais pu faire usage. Elle avait des lettres et des souvenirs, elle tenait en réserve des trésors de tendresse, un peu maternelle. Balzac isolé dans sa famille, renfermé en lui-même, privé d'expansion, se donna tout entier avec un élan de joie et de délivrance. Elle fut sa confidente, son réconfort, son amie. Elle écoutait ses rêves, elle partageait l'ivresse de son ambition, elle épousait ses projets, elle cultivait son génie, et lorsqu'il

était trop meurtri par la lutte, elle le consolait par des paroles de douceur apaisante.

Mme de Berny souffrait du métier mercenaire de son ami, du mauvais emploi de ses précieuses années de jeunesse, sacrifiées à écrire des romans de pacotille, elle sourirait aussi de la servitude matérielle où le maintenait sa famille. Quand le père, François Balzac, considérait les efforts de son fils, indulgent mais narquois — il déclarait que les romans étaient aux Européens ce que l'opium est aux Chinois — quand la mère irritée de la rébellion de sgu aîné, gardait une attitude de méfiance hostile, elle seule avait confiance dans son avenir malgré les apparences qui lui étaient contraires.

De concert sans doute, Mme de Berny et Honoré de Balzac recherchèrent les moyens d'améliorer une situation douloureuse et humiliante pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Aussi, lorsque le hasard parut leur signaler une affaire acceptable, s'empressèrent-ils de s'y engager.

Le libraire Urbain Canel avait eu l'idée de publier par livraisons, en un volume compact in-octavo les classiques français. Il commençait sa collection par un Lafontaine pour lequel il avait demandé une préface à Honoré de Balzac qui avait déjà travaillé à son compte. Il faut croire qu'il lui avait en outre exposé ses projets, qu'il l'avait intéressé au côté grandiose, nouveau et rémunérateur de son entreprise. Il ne s'agissait rien moins que de constituer toute une bibliothèque. L'imagination de Balzac fut prise à cette œuvre qui lui apparaissait immense et susceptible d'édifier plusieurs fortunes. Il supputa ce qu'il y pourrait gagner personnellement, et n'était-ce pas là un sourire du destin? Canel avait plus d espérance dans la réussite de son opération que d'argent pour la réaliser, et il était prêt à accepter tous les concours, sinon à les solliciter. Mme de Berny instruite de l'affaire par Honoré de Balzac, ne le dissuada pas de s'y intéressser, au contraire, amie

dévouée et confiante, elle voulut l'aider par la mise à son service d'une somme importante.

En avril 1825, une société se constituait pour l'exploitation des classiques français, et notamment d'un Lafontaine en un volume in-octavo, publié en livraisons, entre MM. Urbain Canel, libraire, Charles Carron, médecin, Honoré Balzac, homme de lettres, et Benêt de Montcarville, officier en réforme. Les associés ne furent pas longtemps d'accord, et M. Hanotaux a publié une lettre (1) de M. Carron, où celui-ci se plaint du ton arrogant de Balzac, tout en lui faisant des excuses pour l'avoir appelé menteur. Du reste, dans une seconde société formée également en avril, en vue de la publication d'un Molière, compris dans la même collection que le Lafontaine, il n'y figurait plus que Canel et Balzac, pour moitié, chacun, dans les apports, les risques et les bénéfices. Balzac avait pris son rôle au sérieux, et la première société, à peine constituée, il était parti à Alençon afin de s'entendre avec un graveur, Godart fils, qui devait interpréter les dessins de Deveria, destinés à illustrer la collection. Il était le plus actif des associés, mais les affaires du Lafontaine et du Molière étaient loin de réussir. Les livraisons avaient été lancées en avril et en mai, à trois mille exemplaires, au prix de cinq francs l'une, l'ouvrage entier devant coûter vingt francs, sans succès. Urbain Canel déclarait qu'il ne pouvait pas continuer l'opération, les associés se retiraient, et seul Honoré de Balzac conservait toute la charge de l'entreprise. Les fonds de sa participation lui avaient été fournis par un M. d' Assouvillez, et Mme de Berny, pour désintéresser Canel, lui avait souscrit neuf mille deux cent cinq francs de billets, entre le 15 mai 1825 et le 31 août 1826. L'opération se soldait pour Balzac par une perte de quinze mille francs. Incapable de poursuivre lui-même la publi-

(1) La Jeunesse de Balzac, Balzac imprimeur, 1825-1828, pa.- G. Hanotaux et G. Vicaire, Paris IQ03.

cation des deux ouvrages, il vendait le Lafontaine à Baudouin, qui le payait avec des créances non recouvrables. L'une d'elles, s'élevait à 28.840 francs, provenait d'un libraire de Reims en faillite nommé Fremeau, qui l'acquita en écoulant à Balzac tout un fond de boutique, composé de vieux bouquins dépréciés et d'aucune vente.

Est-ce que la première expérience, si fâcheuse, allait le détourner des affaires? Non. Balzac était persévérant et résistant. L'espoir illuminait ses calculs, il trouvait de bonnes raisons pour expliquer l'échec de l'édition des classiques, mais il en imaginait encore de meilleures pour tenter de nouvelles entreprises. L'édition ne lui avait pas réussi, eh bien ! il allait s'installer imprimeur. Au cours de ses pérégrinations dans les imprimeries, il avait connu un jeune prote, Barbier, au sort duquel il s'était intéressé et dont il avait su apprécier les talents. Il résolut de se l'associer.

Le père d'Honoré de Balzac, sollicité d'aider à l'établissement de son fils, donna une garantie de trente mille francs, capital de la rente de quinze cents francs qu'il lui avait jadis accordée. Mme de Berny s'intéressa à l'affaire projetée, ainsi que M. d'Assouvillez, le premier commanditaire. Balzac acquit le fonds de Laurens aîné, imprimeur, 17, rue des Marais-Saint-Germain, actuellement rue Visconti, moyennant trente mille francs, plus douze mille francs d'indemnité à Barbier qui abandonnait une situation assurée, et quinze mille francs de matériel. Le 12 avril 1826, il adressait une pétition au ministre de l'Intérieur, et grâce à deux lettres de recommandation de M. de Berny, conseiller à la Cour royale de Paris, il obtenait son brevet le Ier juin, en remplacement de Jean-Joseph Laurens, démissionnaire.

Quelle fut la vie de Balzac pendant les deux années où il exerça la profession d'imprimeur? Dans son acte de société avec Barbier, il s'était réservé la comptabilité, la caisse, la signature, la recherche des affaires, tandis que celui-là assurait la marche technique de

l'entreprise. Balzac, pour alimenter ses presses de travail, comptait sur son énergie, sa volonté, son esprit d'initiative et son entregent, il récapitulait le nombre des éditeurs avec lesquels il avait été en relation, et qui, à n'en pas douter, lui confieraient leurs ouvrages. L/imprimerie était installée au rez-de-chaussée d'une maison assez sombre, dans la rue des Marais, si étroite que deux voitures y passaient difficilement de front.

Au retour de ses visites aux clients, il assistait au va-et-vient des ouvriers, dans l'atmosphère grasse de la salle de composition, et il se dilatait de joie, comme s'il avait été le moteur des diverses parties d'un organisme vivant. Rien ne le rebutait, ni la fatigue physique, ni les tracas moraux que lui causait la conduite d'une lourde affaire. Puis, lorsqu'il semblait plier sous le fardeau, un secret réconfort lui redressait les épaules. Il avait meublé, avec élégance, au-dessus de l'imprimerie, un petit appartement, et il y recevait chaque jour, Mme de Berny venant lui apporter les tendres et fortes paroles qui le consolaient et qui lui ouvraient les portes dorées de l'avenir. C'était pour Mme de Berny des heures où elle épanchait son âme ardente et délicate, et pour Honoré toute une éducation sentimentale et spirituelle auprès d'une femme riche de sensibilité et de souvenirs. Elle eut à cette époque, la plus féconde influence sur les idées de son jeune ami ; elle lui a révélé la société d'avant la Révolution, avec ses grandes dames, les intrigues de la cour, le mystère des passions et des ambitions, elle lui a inculqué les principes monarchiques, mais elle fut pardessus tout, la flamme vivifiante où se chauffait son génie. Toute la vie de Balzac semble imprégnée de ses premières leçons, et il ne peut pas rappeler sans émotion l'aide que lui donna Mme de Berny dans ses rudes années de lutte. En 1837, il écrivait à Mrae Hanska :

« Je serais bien injuste si je ne disais pas que de 1823 à 1833, un ange m'a soutenu dans cette horrible guerre. Mme de B..., quoi-

que mariée, a été comme un Dieu pour moi. Elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil ; elle a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a crée le goût, elle a pleuré comme une sœur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs. Elle a fait plus, quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyen de me prêter jusqu'à quarante-cinq mille francs, et j'ai rendu les derniers six mille francs en 1836, avec les intérêts à cinq pour cent, bien entendu. Mais elle ne m'a jamais parlé de ma dette que peu à peu ; sans elle, certes, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis quelques jours; elle a pourvu à tout avec une angélique bonté ; elle a encouragé cette fierté qui préserve un homme de toute bassesse, et qu'aujourd'hui mes ennemis me reprochent comme un sot contentement de moi-même, cette fierté que Boulanger a peut-être un peu trop poussée à l'excès dans mon portrait (1). »

Les illusions que Balzac avait eues dans le succès rapide de son imprimerie s'évanouirent bientôt, et dès les débuts il se trouva devant les réalités d'une situation difficile. Malgré toutes les démarches, les clients restaient rares, et il n'y avait aucun ordre, ni dans l'organisation commerciale, ni dans la gestion financière. M. Gabriel Vicaire a recherché combien d'ouvrages étaient sortis des presses de Balzac, et il n'a compté que cent cinquante articles environ, ce qui était peu, en deux années, et pour une imprimerie importante et bien outillée. La première impression fut un prospectus de pharmacie, Pilules anti- glaireuses de longue vie, ou Grains de Vie, de Cure, pharmacien à Paris, rue Saint-Antoine, n° 77, in-8°, d'un quart de feuille, 29 juillet 1826. Les travaux courants semblent avoir été assez communs, cependant Balzac fournit quelques livres intéressants à divers éditeurs : Les Mélanges his-

(1) L'original <lu portrait d'Honoré de Balzac est au château de Wierzchownia ; il en existe une copie au Palais de Versailles.

toriques et littéraires de M. Villemain, à L,advocat, La Jacquerie, scènes féodales, suivies de la famille Carvajal, drame par l'auteur du théâtre de Clara Gazul (Mérimée), à Brissot-Thivars. Il fut aussi l'imprimeur de recueils périodiques, Le Gymnase, pour Carnot et Hippolyte Auger, directeurs de cette revue à tendances sociales, Les Annales romantiques, par Urbain Canel. Ce dernier était l'éditeur de la jeune école littéraire, il publiait dans son organe des œuvres de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Benjamin Constant, de Chateaubriand, de Delavigne, etc. I^e souci des affaires, écartait-il Balzac de tous ses projets de littérature, et quel devait être son sentiment, lorsqu'il lisait sur les feuillets sentant encore l'encre fraîche, des noms déjà connus ou d'autres depuis longtemps illustres, lui qui n'en était que le simple imprimeur? Il est à croire que les tracas de son entreprise n'interrompirent jamais le sourd et fabuleux travail qui s'élaborait dans son cerveau, et que devant la gloire des nouveaux écrivains, il disait : « J'aurai mon jour ! » Cependant, il en subissait quand même l'influence, si contraire à son propre génie, et il fit insérer dans les Annales, deux poèmes d'une parfaite allure romantique : l'Ode à une jeune fille et Vers écrits sur un album.

Mais en réalité Balzac n'eut jamais le don de versifier, même dans sa jeunesse, et quand plus tard, il eut besoin de poèmes pour la Comédie humaine, il s'adressa à ses amis Théophile Gautier, Mme de Girardin, I^assailly, en leur indiquant seulement le ton général qu'ils devaient leur donner.

En outre de ce recueil, Honoré de Balzac imprima Y Album historique et anecdotique, de janvier à avril 1827, et il semble bien en avoir été le directeur. On souscrivait en effet à l'imprimerie, rue des Marais-Saint-Germain, 17, et on y trouve des anecdotes qu'il a répétées dans ses œuvres.

Malgré toutes les espérances et tous les efforts, l'affaire allait de mal en pis, et Balzac connut les affres du commerçant qui voit

poindre, la caisse vide, l'échéance d'un payement. Le voici, soucieux, accoudé dans son bureau, devant ses livres de comptabilité, et il imagine mille moyens ingénieux de parer à sa détresse financière, mais la dure réalité les brise, chacun tour à tour, comme des cristaux légers. Il est livré aux hommes d'argent, aux hommes de loi qui accablent le malheureux n'ayant pas réussi, qui consomment sa ruine avec une indifférence mathématique. Les huissiers, les avoués, les usuriers, le peuple interlope des courtiers et des intermédiaires s'abattent sur l'imprimerie et l'imprimeur dont il s'agit de se partager les dépouilles. Honoré de Balzac, seul dans « cette horrible lutte » tient front contre la meute, il use de tous les stratagèmes qu'il apprit pendant ses années de basoche, pour l'écarter, lui disputer ses dernières ressources, il se sert de sa faconde, de son esprit fertile en combinaisons, et cependant il doit céder sous le nombre, assister à la rapide et régulière désagrégation d'une entreprise où il avait placé tant d'espoirs.

Mais une nouvelle affaire se présente, son imagination s'échauffe, il entrevoit la fortune, une fortune certaine que rien ne peut lui disputer, il rit de son large rire, sonore et puissant, il défie le mauvais destin. En septembre 1827, une fonderie de caractères était mise en vente, après faillite, et il l'achetait, en association, avec le liquidateur nommé Laurent, et Barbier, pour une somme de trente-six mille francs. Mme de Bemy le suivait dans cette aventure, d'un dévouement indéfectible, et elle donnait neuf mille francs pour son apport. C'était un fonds de matrices de lettres, de caractères, et les associés avaient l'ambition d'y adjoindre la gravure sur acier, sur cuivre, sur bois, la polytypie, la fontéréotypie, une invention de Pierre Duronchail qui était devenue leur propriété. Un album reproduisant les différents types de caractères que la fonderie pouvait fournir, ainsi que des vignettes, des culs-delampe, des ornements typographiques, fut lancé, sans que les clients parussent s'apercevoir des avantages de la maison Gillé

En liant : François de Balzac, Mmft F. de Balzac, née Sallambier, père et mère du romancier. En bas : Honoré de Balzac à 25 ans, gravure de A. Lepère, d'après un tableau attribué à Achille Deveria. ■— Laure de Balzac sa sœur, plus tari M""' Surville.

fils, rachetée, rajeunie et améliorée. Après trois mois d'exercice, Barbier se retirait de la société constituée pour l'exploitation de la fonderie, une nouvelle association était formée entre Laurent et Balzac, et Mme de Berny y entrait en nom, le 3 février 1828, mais seulement comme commanditaire. Tout effort était inutile, rien n'était capable d'éviter le désastre. Le 16 avril 1828, la société Laurent-Balzac était dissoute, avec le premier comme liquidateur.

Balzac fut effrayé. La faillite menaçante lui fermait tout horizon d'espoir. Il avait voulu triompher sans sa famille, démontrer qu'il pouvait conduire une affaire, gagner une fortune, et il était obligé de l'appeler à son aide, de crier au secours. La situation était désespérée. Il fallut agir vite, avec adresse et énergie, il y allait de l'honneur du nom. Mme de Balzac qui avait été une mère soupçonneuse et mécontente, se sacrifia devant l'imminence du désastre : elle offrit sa fortune pour désintéresser les créanciers. Sur sa demande, un de ses cousins, M. Sedillot, se chargea de la liquidation des malheureuses affaires de son fils Honoré, et comme c'était un homme prudent et avisé, il sut limiter la débâcle. Barbier reprit l'imprimerie pour soixante-sept mille francs, et à la place de Balzac, Mme de Berny fit entrer son fils Alexandre dans la fonderie. Le passif s'élevait à 113. 081 francs, sur lesquels 37.600 francs avaient été avancées par Mme de Balzac, tandis que l'actif n'atteignait que les 67.000 francs représentés par le fonds d'imprimerie. Parmi les dettes reconnues à la liquidation, il en est qui démontrent que Balzac à cette époque, avait déjà le goût d'une existence large ; il devait à Thouvenin, relieur du duc d'Orléans, 175 francs pour reliures d'un Lafontaine, d'un Boileau, des Mille et une Nuits, et la note arriérée de son bottier ne se montait pas à moins de trois cents francs !

L'intervention de sa mère, les sacrifices qu'elle avait consentis, l'avaient sauvé de la faillite certaine, mais quels reproches ne dût-il pas subir? Il se retirait des affaires, à vingt-neuf ans, avec

5o BALZAC

quatre-vingt-dix mille francs de dettes, et comment espérait-il se libérer, lui, l'enfant rebelle, qui serait maintenant notaire, riche et sur la voie des honneurs, s'il avait écouté les sages conseils de ses parents. Le père, François Balzac, avait appris le désastre, malgré toutes les précautions prises pour le lui laisser ignorer, et il avait adressé une lettre d'un|ton très noble àjM. Sedillot, pour le remercier d'avoir garanti son nom de toute souillure. On peut recueillir un écho des discussions âpres qui s'élevèrent dans la famille, par une réponse ferme et amère de Balzac à sa sœur Laure :

« Ta lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le Mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail ; mais je renonce à l'écrire. Je n'ai pas le temps, ma sœur, et jearne me sens d'ailleurs aucun tort. » Et dans la même lettre, il dit encore avec une calme fierté : « Il faut que je vive, ma sœur, sans jamais rien demander à personne ; il faut que je vive pour travailler, afin de m'acquitter envers tous. »

Oui, il a près de vingt-neuf ans, il doit 90.000 francs, il est seul, sans ressources, mais si le fardeau est lourd, il ne le juge pas trop lourd pour ses épaules. Il a des dettes, il les payera, avec sa plume et son génie, et voilà qu'il entreprend l'œuvre la plus formidable que jamais cerveau humain ait produite — et qu'arrêtera la mort, seulement.

Page 1