LE DÉPART
L'infortune, au lieu d'accabler Balzac, tendait toutes ses forces de résistance, exaltait sa volonté et son énergie. Il avait une nature saine, puissamment optimiste, sur laquelle les chagrins, les échecs, les douleurs, agissaient à l'égal d'excitants ; il n'était jamais aussi résolu qu'après une chute. M. Sedillot avait à peine commencé la liquidation de ses affaires, imprimerie et fonderie, qu'il se livrait, avec passion, exclusivement aux œuvres littéraires, en paraissant ne plus se souvenir de ses déboires que pour acquitter ses dettes. Il avait des décisions promptes, une action rapide. Le Ier septembre 1828, avec le désir de rompre subitement les entraves qui le retenaient encore auprès du liquidateur, il écrivait à Fougères, au général baron de Pommereul : « Depuis un mois, je travaille à des ouvrages historiques d'un haut intérêt, et j'espère qu'à défaut d'un talent tout à fait problématique chez moi, les mœurs nationales me porteront peut-être bonheur. Je me suis aperçu que, telle diligence que je pusse faire, mes essais ne me produiraient rien de ce qui put ressembler à un traitement budgétaire avant le Ier janvier prochain, et l'on m'a présenté par le hasard le plus pur, un fait historique de 1798 qui a rapport à la guerre des Chouans et des Vendéens, qui me fournit un ouvrage facile à exécuter. Il n'exige aucune recherche, si ce n'est celle des localités.
« Ma première pensée a été pour vous et j'avais résolu d'aller vous demander asile pour une vingtaine de jours. La muse, son cornet, sa main de papier et moi, ne sommes certes pas gênants (i). »
Le père du général avait été l'ami de François Balzac qui lui avait rendu quelques services d'argent, aussi le fils s'empressat-il de répondre à Honoré que sa maison lui était ouverte. Celui-ci, aussitôt la lettre reçue, se mit en route, tant il avait de hâte à quitter Paris, à documenter son roman et à trouver la tranquillité nécessaire pour l'écrire. Il partit sans linge, avec une toilette négligée, ivre de liberté, « de telle sorte, écrit M. de Pontavice, qu'il se présenta chez ses amis de province avec un chapeau tellement piteux qu'on fut obligé de le mener séance tenante à la boutique de l'unique chapelier de Fougères. Cet honorable industriel se donna des peines infinies avant de découvrir un couvrechef assez large pour abriter la boîte osseuse qui contenait la Comédie humaine. »
Honoré de Balzac est d'une joie exubérante. Il conquiert ses hôtes d'emblée, par son esprit et sa bonne humeur. Il interroge M. de Pommereul sur les hauts-faits des Chouans, il inscrit sur son carnet qu'il appellera plus tard son garde-manger , les anecdotes originales qu'a retenue la tradition orale, il parcourt la campagne, se fixe dans l'œil des paysages, des gestes, des attitudes et des physionomies de paysans, il s'imprègne de l'atmosphère du pays où il placera les scènes capitales de son drame.
Heures heureuses pendant lesquelles Honoré de Balzac, dans sa chambre de premier étage, assis devant une petite table, placée près de la fenêtre, écrivait avec une fièvre d'allégresse, les actions héroïques des Bleus et des Chouans, du commandant Hulot, de Marche-à-Terre, de l'abbé Gudin, en ourdissant les trames de l'es-
(i) Daliac en Bretagne, R. du Poutavic^ de Heussey, lettre publiée.
pionne de Fouché, M1Ie de Verneuil, partie pour livrer le gars et qui se laissa prendre au divin piège de l'amour.
Certains soirs il restait au salon en compagnie de ses hôtes et il entamait des controverses avec Mme de Pommereul qui, très pieuse, voulait l'amener à pratiquer la religion, tandis que Balzac de son côté, la discussion épuisée, tentait de lui apprendre les règles du tric-trac. L'un ne fut pas converti et l'autre ignora toujours la marche du noble jeu. Parfois, durant la veillée, il inventait des histoires qu'il savait rendre vivantes.
Les jours passent, féconds et joyeux, mais la famille de Balzac s'inquiète de son absence prolongée. On craint qu'il ne gaspille son temps dans les plaisirs de la campagne, lui, pour lequel on s'est sacrifié, et qui se doit au rachat de ses dettes. On le rappelle, et il quitte Fougères à la fin d'octobre avec le regret d'interrompre son œuvre. Mais arrivé à Paris, il se remet au travail et il n'oublie pas d'informer ses amis de province, des progrès de son roman. Il en change d'abord le titre qui devait être Le Gars, titre qui avait déplu à Mme de Pommereul, pour lui donner celui de Les Chouans ou la Bretagne il y a trente ans, et s'arrêter enfin au titre définitif du Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800. Cet ouvrage, le premier qu'il signa, fut terminé au commencement de 1829 et parut chez Urbain Canel. Le 11 mars, il en annonçait l'envoi au baron de Pommereul :
« Vous recevrez dans quatre ou six jours, écrivait-il, par la poste, les quatre volumes in-12 du Dernier Chouan ou la Bre~ tagne en 1800.
« Qu'est-ce que je dis là, mon ouvrage?... Il est un peu le vôtre, car il ne se compose en vérité, que des anecdotes précieuses que vous m'avez si bien et si généreusement racontées entre quelques coups de ce joli petit vin de Grave et ces beurrées de craquelins... »
Le Dentier Chouan eut du succès. On le critiqua et on lui reconnut du mérite. L'Universel donne le ton des articles qui paru-
rent à son sujet. « L'ouvrage n'est pourtant pas sans intérêt ; réduit de la moitié, il amuserait d'un bout à l'autre. En général, le style est prétentieux dans presque tout ce qui est description, mais le dialogue ne manque pas de naturel et de franchise. »
En 1829, après la publication du Dernier Chouan, Honoré de Balzac, entre de haut, sous son nom, dans la mêlée littéraire. Il se pousse, les coudes en avant, avec audace, et il se fait des ennemis. Il marche, indifférent aux sarcasmes, aux railleries, aux cris de dépit que lui attire sa tranquille assurance, sa certitude d'être fort, et qu'il ne cache point. Dans une époque où il est de bon ton de soupirer, d'être pâle et mélancolique, parmi des décors de lacs, de nuages ou de cathédrales, où il faut être désordonné et moyennageux, Balzac étale une robuste jovialité, il est fier de sa carrure et de ses belles couleurs, et loin de regarder dans le passé pour œuvrer littérairement, ses yeux d'observateur et de visionnaire saisissent avidement les hommes de son temps qu'il transformera en héros.
Tout le jour il fait la chasse aux libraires, aux directeurs de journaux et de revues, il se ménage des appuis parmi des confrères choisis. Le soir, rentré dans son cabinet de travail, il écrit la nuit entière, longtemps après l'aube venue, avec une fièvre régulière et puissante, sans fatigue, prêt à recommencer le lendemain. En quittant son imprimerie, il avait été habituer rue Cassini, n° 1, dans un quartier alors presque désert, entre l'Observatoire et la Maternité. Il y avait emporté ses meubles, et il s'était créé un décor selon ses désirs et ses ressources. On lui en faisait aigrement des remarques dans sa famille : avait-il droit au confort et à un commencement de luxe avant d'avoir payé toutes ses dettes. « On me reproche l'arrangement de ma chambre, écrivait-il à sa sœur Laure ; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe ! Je n'en ai pas acheté un seul ! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie.
C'est La touche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eut fallu changer. Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre; le goût qui met tout chez moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches) ; je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que, si l'un de mes créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y serai plus heureux : ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi ».
Malgré ce désintéressement apparent, et tout de circonstance, Balzac aimait les objets d'art, les tapis, les tentures, l'argenterie. Il détestait la médiocrité et il ne goûtait que la misère glorieuse, noblement supportée dans un grenier, ou bien la richesse et la splendeur dans un palais. Balzac habitait son appartement en compagnie d'Auguste Borget, peintre et voyageur, qui fut un de ses amis les plus fidèles. D'une fenêtre du salon, à travers des jardins, on apercevait le dôme des Invalides. Depuis son enfance, Balzac avait une sorte de culte pour Napoléon. C'était son émule et il ambitionnait d'égaler ses exploits, dans l'empire intellectuel. Mme Ancelot raconte dans Les Salons de Paris, qu'il lui avait dressé une sorte d'autel surmonté de son buste sur lequel il avait inscrit : « Ce qu'il avait commencé par l'épée, je l'achèverai par la Plume. » L'anecdote est confirmée par Philarète Chasle qui vit la statue rue Cassini, une statue de plâtre représentant l'empereur avec sa redingote, et tenant à la main sa célèbre lorgnette.
L'action de Napoléon sur Balzac fut profonde, ou plutôt, il y eut une sorte de parallélisme entre deux ambitions, d'ordre différent, mais également formidables. Balzac est par essence un conquérant et un législateur. Il veut s'assurer l'empire dans le domaine intellectuel, car il estime que le temps des conquêtes territoriales est passé ; il veut donner des lois aux peuples et lui-même les gouverner. Il est dominateur, qu'il aille de la littérature à la politique,
et il s'est crée « maréchal des lettres », comme il aurait été premier ministre du roi.
L'activité littéraire de Balzac après la publication de son Dernier Chouan fut prodigieuse. Enfermé dans son cabinet de travail, devant une petite table couverte d'un tapis vert, à la lumière de quatre bougies que porte un candélabre, vêtu de son froc de moine, robe blanche où il est à l'aise, la cordelière lâche à la ceinture, le col de la chemise déboutonné, il écrit, et c'est dans une production vertigineuse, La Physiologie du mariage, les nouvelles des Scènes de la Vie -privée : La Maison du-Chat-qui-pelote, Le Bal de Sceaux, La Vendetta, Une Double Famille, La Paix du Ménage, Gobseck, Sarrasine, puis des études, des critiques, des essais pour les journaux et les revues.
La Physiologie du Mariage parut à la fin de décembre 1829 et ce fut un petit scandale. On ne comprit pas la pensée de Balzac et l'on s'arrêta à la hardiesse des thèmes qui ressemblait à du cynisme, on ne retint que la crudité de certaines anecdotes, sans chercher à en pénétrer la philosophie. Il fut attaqué dans la presse, et ses amis même ne lui ménagèrent point leurs reproches. Honoré de Balzac se défendit auprès de Mme Zulma Carraud, qu'il avait connue à Versailles chez sa sœur Laure, et dont il tenait à garder l'estime et l'affection. Mmc Carraud, née Tourangin, était une femme d'un esprit large et pénétrant, d'une sensibilité délicate et d'une belle conscience. Elle avait épousé le commandant Carraud, directeur des études à l'Ecole militaire de Saint-Cyr, puis inspecteur à la poudrerie d'Angoulême. Balzac l'aimait comme une confidente — qui du reste ne lui cachait pas la vérité — et il fit de fréquents séjours dans les villes où elle habita, notamment à Issoudun, dans son château de Frapesle, lorsque le commandant eut pris sa retraite.
La Physiologie pourrait paraître une œuvre anormale pour l'âge de Balzac, si l'on ne savait qu'il eut deux collaborateurs,
Mme de Beniy qui lui apporta son expérience de femme du monde, et son père qui lui en avait donné la plupart des maximes.
François Balzac se croyait appelé à vivre plus de cent ans, et peut-être serait-il parvenu à cet âge, s'il n'avait succombé aux suites d'une opération au foie, le 19 juin 1829. Honoré ressentit vivement cette perte, car si son père s'était souvent montré sceptique sur la valeur de ses travaux littéraires, on ne s'est pas assez arrêté sur la part que celui-ci avait eue sur l'origine de ses idées.
L,a Physiologie à peine parue, Balzac publiait les Scènes de la Vie -privée le 10 mars 1830, et sans ralentir son train, il collaborait à de nombreux journaux. Emile de Girardin l'avait accueilli à la Mode qu'il avait fondée en 1829, sous le patronage de la duchesse de Berry, et il y donnait régulièrement des esquisses : El Verdugo, Les Complaintes schisiliques sur les mœurs du temps présent, L'Usurier, une Etude de Femme (signée l'auteur de la Physiologie du Mariage), Adieu, Des Mots à la Mode, Nouvelle Théorie duDèjeuner, Le Passage de la Bérésina, de la Vie de Château, essai contre la publication duquel protesta Balzac qui, d'une parfaite conscience littéraire, estimait qu'il ne devait pas être imprimé dans son état d'ébauche, enfin le Traité de la Vie élégante, manuel qui, sous une forme plaisante, était nourri de philosophie et de hautes pensées sociales.
A la même époque, de 1829 à 1830, il était le collaborateur de Victor Ratier à la Silhouette, sous son nom et sous divers pseudonymes. Il y écrivait des fantaisies d'un esprit jovial et d'une verve grasse : Des Artistes (signé Un Viel Artiste), L'Atelier, L'Epicier, Le Charlatan, Mœurs aquatiques, Physiologie de la Toilette, De la Cravate considérée en elle-même et dans ses rapports avec la société et les individus, Physiologie de la Toilette et des habits rembourrés, Physiologie Gastronomique, etc. Dans Le Voleur, de Maurice Alhoy, il publie La Grisette parvenue, Le Dimanche d'une Ouvrière, les Lettres sur Paris, suite d'articles sur la politique fran-
çaise, incisifs et clairvoyants. Enfin, toujours en 1830, il fut un rédacteur presque attitré de la Caricature où il écrivait des fantaisies contre le gouvernement, des esquisses de mœurs, des tableaux de la vie parisienne dont certains devaient entrer plus tard dans la Peau de Chagrin: Le Cornac de Carlsruhe, De l'Indifférence en Matière politique, Conseil de Ministre, Le Plaqueur, Une Passion au Collège, Physiologie des Passions, etc.
Mais non satisfait de cette production — qui aurait épuisé plusieurs hommes de lettres — Honoré de Balzac fondait, en 1830, un organe de critique, avec Emile de Girardin, H. Auger, Victor Varaigne, sous le titre de Feuilleton des Journaux politiques.
Et ce sont des milliers de pages que Balzac y laisse tomber négligemment de sa plume féconde, et qu'il considère si peu, qu'il ne les réunira pas dans son œuvre. Elles ne le gênent du reste point dans la composition de ses ouvrages, et pendant qu'il semble se disperser dans vingt journaux, il écrit la Femme de Trente Ans, avec les conseils de Mme de Berny, il travaille à son extraordinaire Peau de Chagrin, étude dramatique et colorée de philosophie sociale qu'il était tout contristé d'entendre qualifier de roman. Il est atteint comme d'une fièvre de création, il vit déjà presque tous les personnages de sa Comédie humaine, et malgré son travail acharné et sa facilité à écrire, il ne peut suivre son imagination. Cependant, pour se tenir éveillé, exciter ses forces productrices, il fait, dès cette époque, une véritable orgie de tasses de café, orgie qui, répétée durant près de vingt années, devait avoir une influence désastreuse sur sa santé.
Balzac prenait les plus minutieuses précautions dans la confection de ce café ; non seulement il choisissait des grains de différente origine, afin d'obtenir un arôme spécial, mais il avait encore une méthode personnelle d'infusion qui développait toutes les vertus du mélange. Dans son Traité des Excitants modernes, il nous a appris comment il préparait le café et quel était son effet sur son
tempérament. « Enfin, j'ai découvert une horrible et cruelle méthode, écrit-il, que je ne conseille qu'aux hommes d'une excessive vigueur, à cheveux noirs et drus, à peau mélangée d'ocre et de vermillon, à mains carrées, à jambes en forme de balustres comme ceux de la place Louis XV. Il s'agit de l'emploi du café moulu, foulé, froid et anhydre (mot chimique qui signifie peu d'eau ou sans eau) pris à jeun. Ce café tombe dans votre estomac, qui, vous le savez par Brillât-Savarin, est un sac velouté à l'intérieur et tapissé de suçons et de papilles ; il n'y trouve rien, il s'attaque à cette délicate et voluptueuse doublure, il devient une sorte d'aliment qui veut ses sucs ; il les tord, il les sollicite comme une pythonisse appelle son dieu, il malmène ces jolies parois comme un charretier qui brutalise de jeunes chevaux ; les plexus s'enflamment, ils flambent et font aller leurs étincelles jusqu'au cerveau. Dès lors, tout s'agite ; les idées s'ébranlent comme les bataillons de la grande armée sur le terrain d'une bataille, et la bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; l'artillerie de la logique accourt avec son train et ses gargousses ; les traits d'esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent ; le papier se couvre d'encre, car la veille commence et finit par des torrents d'eau noire, comme la bataille par sa poudre noire. »
Malgré les effrayants bienfaits que Balzac attribue à ce régime, on est stupéfait devant l'abondance de ses travaux, car s'il y consacre une partie de ses jours et de ses nuits, il n'en fréquente pas moins certains salons illustres, il s'absente pour des villégiatures, à Sache, chez M. de Margonne; à la Grenadière où il a loué une maison; à Nemours; il doit du temps à ses amis, à ses éditeurs, au maniement de ses affaires d'argent déjà ^complexes.
Avec son sens fort aigu des réalités, il sait qu'il ne suffit pas de produire une œuvre pour qu'elle soit connue et achetée, et s'il
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répugne à solliciter un article d'un confrère, il excelle à susciter la curiosité, à se faire des partisans et des admiratrices qui, à la publication de chaque volume nouveau, crieront au chef-d'œuvre. Il est lié avec la duchesse d'Abrantès, Mme Sophie Gay; il va chez le baron Gérard, chez Mme Ancelot; il annonce à son éditeur Charles Gosselin, que Mme Récamier lui a réclamé une lecture de la Peau de Chagrin, « en sorte que, dit-il, nous aurons une immense quantité de preneurs dans le faubourg Saint-Germain. » Et il ne se contente pas de ces preneurs bénévoles, car il écrivit lui-même, selon Philibert Audebrand, un article fort louangeur sur son ouvrage dans la Caricature, sous un de ses trois pseudonymes.
Le bibliophile Jacob a esquissé un portrait de Balzac, en 1831, d'un trait appuyé, trop gros, mais assez ressemblant : « Il avait environ trente-deux ans, écrit-il, et paraissait plus jeune que son âge. Il n'avait pas encore pris trop d'embonpoint, mais il était loin d'être maigre, comme il l'avait été cinq ou six ans plus tôt. Il ne portait pas encore les cheveux longs ni la moustache. Sa physionomie ouverte accusait ordinairement un caractère bienveillant et jovial : haut en couleur, sa bouche rubiconde et ses yeux émcrillonnés pouvaient souvent faire croire qu'il sortait de table et qu'il n'y avait pas perdu son temps. » Il faudrait pour donner plus de vérité et plus de vie à cette ébauche, ajouter que Balzac avait une physionomie mobile, qu'il était très sensible, et que devant une phrase malsonnante, son visage devenait indifférent, fermé ou hautain. Il souffrait lorsqu'on le félicitait de ses nouvelles et de ses contes, car dans son juste orgueil, il voulait être apprécié comme un philosophe, un poète et un penseur. On n'a pas assez remarqué combien il connaissait le propre de son génie, ses premières œuvres, en dehors de ses courts récits des Scènes de la Vie Privée, sont des œuvres philosophiques, La Peau de Chagrin, Louis Lambert, Le Médecin de campagne, allant des plus hautes spécula-
tions de l'intelligence humaine jusqu'aux détails de l'organisation sociale, matérielle et morale d'un village.
Mais d'autre part, si Balzac avait déjà son aspect massif, il n'avait pas la ligne vulgaire que lui donne le bibliophile Jacob, et quand il parlait avec verve, dans un salon, sa figure irradiait de la spiritualité, pourrait-on dire, ses yeux brillaient d'un feu magnifique, ses lèvres vivaient un rire de joie puissante qu'il communiquait à ses auditeurs. Il disait d'une belle voix timbrée, avec des nuances de ton qui s'accordaient aux péripéties du récit, des gestes et une mimique qui semblaient créer les personnages dont il narrait les aventures. Il avait un tel succès qu'il renonça à conter des histoires pour ne pas avoir la réputation d'un amuseur, qui lui aurait enlevé la considération qu'il exigeait pour sa personne et pour ses œuvres.
Au plus fort de ses travaux, Balzac n'oublie pas ses ambitions politiques, et la Révolution de Juillet 1830 lui ayant donné l'éligibilité, il cherche un collège électoral en 183 1, pour se présenter à des élections complémentaires. Il écrit en avril une brochure, Enquête sur la politique des Deux Ministères, qu'il signa, M. de Balzac, électeur éligible, où il expose ses critiques du gouvernement et ses propres principes. Aussitôt tirée, il en adresse quarante exemplaires au général de Pommereul pour les répandre parmi ses amis de Fougères, et il lui écrit :
« J'en ferai successivement quatre ou cinq autres, afin de prouver aux électeurs qui me nommeraient que je puis leur faire honneur et que je tâcherai d'être utile au pa}Ts.
« Quant à l'incorruptibilité parlementaire, l'ambition que j'ai, est de faire triompher mes principes par un ministère et les grandes ambitions ne se vendent jamais. »
Le baron de Pommereul lui fit-il prévoir un insuccès auprès de ses compatriotes, Balzac voulut-il se donner deux chances au lieu d'une, on ne sait, toujours est-il qu'en juin, il demandait à
Henry Berthoud, directeur de la Gazette de Cambrai, d'être le patron de sa candidature dans son arrondissement. De son côté, Balzac s'efforcera de lui faire accepter des articles par Rabou à la Revue de Paris. « L'Assemblée future, lui mande-t-il, peut être fort orageuse ; elle est grosse d'une révolution. Il est possible que les gens de votre arrondissement préfèrent voir au jeu une tête parisienne plutôt que les leurs ; une ville aime toujours assez à se voir représenter par un orateur, et, si j'aborde l'Assemblée, c'est avec la pensée de jouer un rôle politique et d'en faire profiter la patrie adoptive dans laquelle j'aurai reçu le baptême politique de l'élection. Tous mes amis de Paris fondent, à tort ou à raison, quelque espérance sur moi. J'aurai pour appui : vous, si cela entre dans vos vues, la Revue de Paris, Le Temps, Les Débats, Le Voleur, un petit journal, et ce que, d'ici là, je ferai. »
Malgré tous ses projets, il semble bien que Balzac ne fut nulle part candidat — et c'est tant mieux pour la pensée française.