‹ BalzacChapitre 6 sur 12 · LK DANDYSME · texte numérisé non relu

LK DANDYSME

Après la publication de la Physiologie, de la Peau de Chagrin suivant les Chouans et les Scènes de la Vie privée, Honoré de Balzac fut un des romanciers à la mode. On ne comprenait point sa pensée, on ne pouvait pas saisir la grandeur du vaste édifice qu'il rêvait déjà d'élever pour sa gloire, mais on goûtait son analyse pénétrante du cœur humain, sa connaissance de la femme, son récit pittoresque, attachant et dramatique. Il excitait la curiosité de ses lectrices qui se reconnaissaient dans ses héroïnes comme dans autant de miroirs fidèles, et il en résultait pour l'écrivain, une nombreuse correspondance féminine. Balzac enfermait dans une cassette parfumée les confidences, les aveux ou les avances de ses admiratrices et n'y répondait point. Cependant en septembre 183 1, une lettre non signée, parvenait au château de Sache, où il venait de villégiaturer, après son départ, et lui était retournée à Paris. Elle se distinguait par son tour élégant, son esprit, des critiques fines et de bonne foi, de la Physiologie et de la Peau de Chagrin, de telle sorte que Balzac résolut de répondre aux attaques qu'on lui faisait, en défendant son œuvre et en exposant ses idées. Il y eut une seconde lettre, d'autres, si bien qu'une correspondance s'établit entre Balzac et l'inconnue, séduisante à ce point, de la part de celle-ci, qu'il voulut savoir son nom, et qu'il le réclama, sous menace de rompre net

tout commerce épistolaire. On le lui révéla de bonne grâce, la correspondante était la duchesse de Castries. On l'informait qu'on le verrait avec plaisir, rue de Varenne, à la réception des intimes. Balzac eut sans doute son large rire de malice et de joie, mêlé d'un peu d'orgueil.

Mme de Castries était une des grandes dames les plus adulées du faubourg Saint-Germain, aristocrate parmi les aristocrates, jeune — elle avait trente-cinq ans — belle, le visage fin et pâle, sous la masse des cheveux d'un éclatant blond vénitien. Elle sortait de la famille de Maillé, son mari avait été pair de France sous Charles X, et par son mariage, le duc de Fitz-James, un des chefs du parti légitimiste, était son beau-frère, touchant à la plus haute noblesse de France. Elle était pour Balzac à la porte d'un monde dont il ne connaissait que les reflets par les souvenirs de Mme de Berny, et elle lui souriait d'un mystérieux sourire d'accueil.

Le romancier s'empressa d'accepter l'invitation de la duchesse et il devint un des familiers de son salon. Elle était coquette ; il parlait de ses idées, de ses projets, de ses rêves, il parlait de son cœur, discrètement, et sans l'encourager, on lui laissait comprendre qu'on n'avait aucun déplaisir à l'écouter. Sa liaison avec Mme de Berny était troublée par une sorte d'amertume due à leur différence d'âge, et son bonheur n'avait jamais été complet. Elle était près de se dénouer, bien qu'ils dussent, après leur rupture, rester comme une seule âme, unis par une affection profonde, essentielle, au-dessus de tout déchirement, inaccessible, et Balzac audacieux, projetait une autre conquête, celle-ci éclatante, plus glorieuse qu'il n'aurait pu la désirer. On laissa courir le jeu par divertissement et par plaisir.

Est-ce à l'influence seule de la duchesse, et ne s'y mêla-t-il pas quelque calcul, le succès littéraire se jugeant à l'argent gagné, aux dépenses, au faste de l'écrivain, ou bien n'obéit-il pas aussi à son goût pour une existence large et somptueuse, on ne sait, tout

MADAME HANSKA ET BAI.ZAC En ha ut : M"" Hanska que le grand romancier épousa en 1850, quelques mois avant sa

mort. — Balzac (d'après le tableau de I.ouis Boulanger). - En bis : Château de M"10 Hanska à Wierzkownia en Pologne, où Balzac habita après 1848 jusqu'à son

retour en France.

cela ensemble, probablement, mais Balzac, après avoir connu Mme de Castries, se transforme en dandy, en homme du monde. Il est un lion parmi la jeunesse dorée qui fréquente l'Opéra, les Bouffes, qui brille dans les salons illustres, qui s'amuse dans les cabarets, qui est riche, amoureuse et impertinente.

Il a de l'argent. Balzac était d'une adresse extrême pour monnayer sa copie. Il est d'abord payé par les revues auxquelles il donne la primeur de ses romans, La Revue de Paris, La Revue des Deux-Mondes, puis il ne concède le droit à une édition aux libraires que pour un temps très limité, de telle sorte que des rééditions fréquentes, soit par ouvrage, soit par groupes d'ouvrages, s'ajoutent à l'édition des œuvres nouvelles et forment une production considérable de volumes. En outre, il a des avances chez ses éditeurs, dans les revues, il trafique des billets souscrits, il emprunte, il a du crédit. C'est en partie la fortune qu'il a tant souhaitée, mais combien instable, et au prix de quel travail, de quelles courses, de quels soucis.

Balzac achète des voitures, des chevaux, il a un cabriolet, un tilbury peint en marron, son cocher est énorme et s'appelle Leclercq, son groom est minuscule et il le nomme Anchise ; il engage des domestiques, une cuisinière et un valet de chambre, Paradis. 1& tailleur à la mode l'habille, selon les décrets de l'élégance : Mme Ancelot dit qu'il s'était fait confectionner trente et un gilets et qu'il ne désespérait pas d'en avoir trois cent soixante-cinq, un pour chaque jour de l'année. Il abandonne la laine et se met dans la soie. Des bagues ornent ses doigts ; son linge est de toile fine ; il se parfume, car il aime les parfums passionnément.

I^e matin, il va au Bois, où il retrouve la jeunesse dorée, il parade, il rend des visites ; le soir, quand il n'a pas d'invitations dans le monde, il dîne au Rocher de Cancale, chez Bignon, il se montre à l'Opéra dans la loge des tigres les plus fringants. Au sortir du théâtre, il court briller dans le salon de la belle Delphine

Gay, la femme de Emile de Girardin, en compagnie de Lautour- Mezeray, l'homme au camélia, d'Alphonse Karr, d'Eugène Sue de Dumas, parfois de Victor Hugo et de Lamartine. Dans la pièce célèbre tendue d'un damas de laine vert d'eau, si précieux pour la beauté blonde de Delphine, il arrive exubérant, magnifique de santé et de joie, et pendant des heures, le voici étincelant de verve et d'esprit.

Dans cette vie extérieure il ne néglige point Mme de Castries, au contraire, Balzac est fort assidu auprès de sa duchesse. Il rencontre chez elle le duc de Fi tz- James, les chefs militants du légitimisme, et il incline peu à peu vers leur parti. Il écrit pour Le Rénovateur, La Vie d'une Femme, puis en deux articles un Essai sur la situation du parti royaliste, mais il ne tarde pas à se brouiller avec Laurentie, le rédacteur en chef, qui dût le froisser dans sa fierté d'homme de lettres.

Le milieu qu'il fréquente agit sur Balzac, et c'est à cette époque qu'il se veut gentilhomme, issu d'une ancienne souche, la famille d'Antragues. Il en prend les armes et il fait surmonter son chiffre d'une couronne. Plus tard il ne soutiendra pas ces prétentions, et l'on sait sa forte réponse d'orgueil, lorsqu'on lui démontra qu'il n'était d'aucune branche de cette maison.

— Eh bien, tant pis pour elle !

Mais son œuvre ! On ignore par quel prodige, Balzac travaille malgré cette existence occupée de dandy. Il publie La Bourse, jlf me Firmiani, Etude de femme, Le Message, La Grenadière, La Femme abandonnée, Le Colonel Chabert (paru dans l'Artiste, sous le titre de Transaction), Le Curé de Tours, et il compose cette œuvre mystique qui lui prit tant de peines qu'il en faillit succomber, la Notice biographique sur Louis Lambert. Et en même temps, il corrige, améliore, recommence pour des rééditions, sur des critiques de sa sœur Laure et de Mme de Berny, les Chouans, et la Peau de Chagrin, à peine publiée.

Cependant l'argent s'évapore entre ses doigts prodigues ; il a compté sur des rentrées qui ne se sont pas effectuées, il ne peut plus rien emprunter, le crédit est fermé, et il descend à une misère plus dure que celle de la mansarde. Tant de travaux déjà accumulés, tant de génie dépensé, et n'avoir pas sa vie assurée ! Il a des crises affreuses d'abattement, mais aussitôt relevé, la volonté tendue, sa fièvre de travail redouble, et ses yeux de visionnaire aperçoivent, comme s'ils étaient à la portée de sa main, les beaux horizons d'espoir. Alors il s'enferme dans son appartement, toute relation mondaine rompue, ou bien il s'enfuit en province, loin de l'agitation parisienne.

C'est ainsi qu'il fit plusieurs séjours à Sache en 1831, et qu'il y partit à nouveau, en juin 1832, décidé à une longue absence. Mme de Castries avait quitté Paris, elle lui avait demandé d'aller la rejoindre aux eaux d'Aix en septembre, et pour se permettre ce voyage, il lui fallait un asile de travail qu'il trouvait en Touraine.

M. deMargonne, son hôte, à chacune de ses arrivées, l'accueillait comme son fils. Il avait au château la plus entière liberté de vivre à sa guise. On ne lui imposait ni présence aux repas, ni aucune des conventions mondaines qui auraient pu le gêner dans l'emploi de son temps. Tout à l'élaboration de l'œuvre qui l'occupait présentement, s'il se montrait parfois rechigné et grognon, personne ne se froissait de son attitude. Quand il n'en était pas encore à l'écriture, et qu'il composait seulement son drame dans sa puissante imagination, il se levait tôt le matin, et il entreprenait de longues promenades dans la campagne, tantôt solitaire et muet, tantôt abordant les gens qu'il rencontrait, et les interrogeant. Il n'avait pas d'autre plaisir, car il n'aimait pas la chasse, et quant à la pêche, il n'y réussissait guère, oubliant de tirer le poisson qui avait mordu à l'hameçon !

« Les jeux qui faisaient travailler son esprit le séduisaient seuls, a écrit un parent de M. de Margonne, M. Salmon de Maison-Rouge,

dans une vivante notice sur les séjours de Balzac à Sache. — Mon père qui se piquait de très bien jouer le jeu de dames, fit parfois une partie de dames avec lui. Au bout de plusieurs coups mon père lui dit : « Mais, M. de Balzac, nous ne jouons pas à qui perd gagne, vous vous faites prendre tous vos pions, c'est une plaisanterie. » — « Non pas, dit Balzac, je joue très sérieusement. » Et il continua à faire prendre ses pions. Il finit par n'en avoir plus qu'un seul, mais il avait disposé le jeu de mon père à son insu, et ce dernier pion prit d'un seul coup tous ceux qui restaient à mon père, et ils étaient nombreux, car M. de Balzac n'en avait pris que six auparavant. Mon père le considéra dès lors comme une des plus fortes têtes qui pût exister (i). »

Mais Balzac n'était pas à Sache pour jouer aux dames, et dans la même notice, M. Salmon, d'après le récit de M. de Margonne, a rappelé ses habitudes de travail.

« Il avait un gros réveil-matin — écrit-il — car il dormait très bien et très dur, qu'il faisait sonner à deux heures du matin. Alors il se préparait lm-même du café sur une lampe à esprit-de-vin, avec plusieurs tartines de pain grillé ; et il se mettait à écrire sur son lit, se servant d'un pupitre fait de manière qu'il put relever ses genoux dessous au besoin. Il continuait ainsi à écrire, jusqu'à cinq heures du soir, se contentant pour toute nourriture de son café et de ses tartines de pain grillé.

« A cinq heures, il se levait, faisait toilette pour dîner et restait avec ses hôtes au salon jusqu'à dix heures, heure à laquelle il disparaissait pour se coucher. Jamais il n'apportait de modification dans cette manière de faire. »

Les séjours à Sache étaient plus ou moins longs selon l'état de ses travaux et de sa bourse. Les domestiques du château savaient discerner sur sa mine s'il était riche ou gueux : quand il était pau-

(i) Bulletin d* la Société Archéologique de Touralne, tome XII.

vre, il les abordait, d'un air affable, avec de bonnes paroles, n'ayant que cela à leur donner, et lorsqu'il était riche, il passait auprès d'eux, avec des airs de prince. Ils lui pardonnaient sa grande allure, car il était généreux. M. de Margonne l'aidait souvent de ses deniers, mais pour le garder plus longtemps, il ne lui remettait de l'argent qu'à son départ.

En quittant Paris, pour une absence dont il ignorait la durée, Honoré de Balzac avait confié ses intérêts à sa mère. De tempéraments contraires, l'un imaginatif, excessif, basant toute sa vie et sa fortune sur des calculs fabuleux, l'autre précise, femme de raison, un peu sèche, ils n'étaient guère faits pour s'entendre, et des heurts fréquents les meurtrissaient dans leurs sentiments intimes. Mme de Balzac ne comprenaient pas les écarts de son fils et les blâmait sévèrement. Elle souffrait de son existence en apparence dissipée, de son luxe, de ses idées même de grandeur que rien n'étayait à ses yeux positifs. Ignorante encore de son génie, elle ne pouvait que le mal juger. Cependant, si elle était grondeuse et sévère, comme elle s'était sacrifiée pour lui éviter une catastrophe, elle ne refusait pas ses démarches, ni ses soins, quand il l'appelait à son aide.

C'est Mme de Balzac qui est chargée de voir les éditeurs, les directeurs de revues, de surveiller les traités, de suivre les négociations en cours, de les conclure, elle remplace en tout son fils, dans des affaires fort embrouillées. De loin, celui-ci dirige les opérations, avec un coup d'œil mathématique, et sa mère assume la responsabilité de l'exécution où elle met ses qualités de vigueur, de clarté et de finesse. Honoré de Balzac ne la ménage point, jaugeant son activité sur la sienne, et aussitôt installé à Sache, il commence à lui donner des instructions qui ressemblent un peu à des ordres. Elle doit copier L'Epicier qu'avait publié la Silhouette, lui envoyer un exemplaire des Contes bruns, recevoir de Mme de Berny un volume des Chouans corrigé par elle., lire dans la grande

Biographie universelle l'article Bernard Palissy, le copier, et prendre une note de tous les ouvrages qu'il a écrit ou qu'on a écrit sur lui, puis avec cette note, courir chez M. de Marne, bibliothécaire

— auquel elle offrira un exemplaire des tomes III et IV des Scènes de la Vie privée, en disant qu'Honoré est tombé et ne peut sortir

— pour lui demander en communication ces ouvrages, — aller chez Laure où elle lira dans la « Biographie de papa » la notice sur Bernard Palissy, savoir si l'on y mentionne des ouvrages qui ne soient pas cités par la Biographie, et acheter ceux que n'aurait pas M. de Marne, s'ils ne sont pas trop cher, lui envoyer le tout très rapidement. Ces documents devaient servir à Balzac pour la Recherche de l'Absolu, destinée à terminer le quatrième volume des Contes philosophiques, publiés par Gosselin, et sans doute ne lui parvinrent-ils pas à temps, car la Recherche ne parut qu'en 1834, e^ ce fut la Notice biographique sur Louis Lambert qui prit sa place dans les Contes.

A ces recommandations expresses pour son travail, Balzac joint des ordres pour sa maison, « il entend » que L,eclercq sorte ses chevaux, chacun une demi-heure par jour, il s'occupe de ses dettes courantes, et il prie sa mère de vérifier ce qu'il doit en juin et juillet, afin qu'il puisse lui procurer l'argent.

Les quelques mois de dandysme, et la fréquentation des cercles aristocratiques, avaient mis ses affaires en piteux état. Mme de Balzac lui en dressait le tableau, sans ménagement, et lui indiquait les sacrifices nécessaires. Il n'était pas en mesure de faire face aux lourdes échéances, malgré un travail forcené. De l'espoir luisait cependant dans sa détresse, ses amis de Sache lui ménageaient un mariage riche, mais espoir combien fugitif : la future fiancée ne devant venir en Touraine qu'au mois d'octobre, et d'ici-là, comment payer les dettes pressantes? Il calcule tout ce qu'il pourra gagner, il suppute des bénéfices, il additionne, et son optimisme aidant, il grossit ses recettes, sans arriver toutefois à désintéresser ses

créanciers. Il gémit, il ne veut pas vendre pour rien ce qu'il a acquis si difficilement, se dépouiller, se mettre nu comme un Saint-Jean, puis son énergie se tend, sa confiance en soi lui fait accepter la dure épreuve, il consent à abandonner ses chevaux — dont il devait le fourrage, ne pouvant pas les nourrir de poésie comme il l'écrivait plaisamment à Mme de Girardin — son cabriolet, il est de force à reconstruire les bases de sa fortune.

Honoré de Balzac ne pense plus qu'à son œuvre. Il écrit sa Notice biographique sur Louis Lambert en trente jours et quinze nuits, mais l'effort a été si prodigieux, qu'un coup de sang le terrasse et qu'il faillit en mourir. Il supporte ses tracas matériels, sa détresse d'argent, soutenu par la certitude de son génie. Il sait tout ce qu'il y a d'incomplet dans la première version de ses œuvres, il en a des désespoirs d'artiste, brefs, car il compte sur sa volonté pour les amener au degré de perfection rêvée. « Cette Notice biographique sur Louis Lambert, écrit-il à Laure, est une œuvre où j'ai voulu lutter avec Gœthe et Byron, avec Faust et Manfred, et c'est une joute qui n'est pas encore finie, les épreuves ne sont pas encore corrigées. Je ne sais si je réussirai, mais ce quatrième volume de Contes philosophiques doit être une dernière réponse à mes ennemis et doit faire pressentir une incontestable supériorité. » Quand sa famille s'inquiète de sa situation précaire, des embarras où il s'enchevêtre, Balzac répond aux reproches, en montrant son avenir : « Oui, tu as raison, dit-il à Laure, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays !... » Puis, il ajoute dans la même lettre pour sa mère : « Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère sœur ; dis-lui de me faire l'aumône de sa patience ; ses dévouements lui seront comptés ! Un jour, je l'espère, un peu de gloire lui payera tout ! Pauvre mère ! cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du

nord au midi et du midi au nord : de tels voyages fatiguent ; je le sais aussi, moi !

« Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe ! Quand l'atteindrai- je? »

Enfin, il explique son isolement nécessaire et s'en excuse : « Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais l'égoïsme du penseur et du travailleur. »

Vers le milieu de juillet il quittait Sache pour aller à Angoulême chez Mme Carraud, dont le mari avait été nommé inspecteur de la Poudrerie, peu distante de la ville. Il y arrivait le 17, pour cinq semaines, heureux dans cet asile de l'amitié. Mme Carraud fut une des femmes qui eurent le plus la confiance de Balzac, elle recevait ses confidences, même les délicates, et lorsque sa conduite ne lui plaisait point, elle ne se faisait pas faute de le rabrouer. Chez elle, Honoré était reçu comme l'enfant de la maison, le commandant Carraud l'accueillait aussi avec une affectueuse bonhomie. Là, comme à Sache, il travaille, car 0 je travaille » est le cri de toute sa vie, qu'il pousse parfois allègrement, dans la joie lumineuse de la création, parfois avec un horrible essouflement comme s'il allait être écrasé par sa tâche surhumaine. Mais il ne succombe point. Dès son arrivée à la Poudrerie, malgré la fatigue du voyage, à peine a-t-il serré la main de ses amis, qu'il se plonge dans la fin de Louis Lambert, et lorsqu'il n'écrit pas, sans repos, il prépare de nouvelles œuvres. Il se claustre encore davantage qu'à Sache, supprimant toute correspondance, excepté les lettres d'affaires à sa mère, il veut faire de l'argent et faire de la gloire : ce sont les corrections des Chouans, du quatrième volume des Contes philo-

sophiques, et il écrit La Bataille (qui ne parut jamais), des Contes drolatiques, les Etudes de Femmes, les Conversations entre onze heures et minuit, La Grenadière en une nuit, Le Maudit, il pense au Médecin de Campagne, une de ses œuvres dominantes.

Cependant Mme Carraud est fière de son hôte. Elle reçoit des amis à la Poudrerie, le père et la mère d'Albéric Second, M. Berges, chef d'institution, qui patronnera . la candidature de Balzac à Angoulême. I^e Charentais a annoncé la présence de l'auteur de la Peau de Chagrin, et lorsque celui-ci se fait couper les cheveux chez le coiffeur Fruchet, place du Marché, il est l'objet de l'attention publique. Des jeunes gens du cercle démocratique lui rendent visite, et ils lui assurent qu'ils soutiendront son élection, malgré ses opinions aristocratiques. Balzac prend conscience de la valeur de son nom, et dans les lettres à sa mère ayant trait à ses affaires de librairie, il emploie un ton de commandement. Qu'elle ne se dérange plus pour les directeurs de revues, qu'elle convoque chez lui, M. Pichot, de la Revue de Paris, et qu'elle lui expose ses conditions, à prendre ou à laisser, s'il veut ou s'il ne veut pas de sa copie. Il s'engagera par écrit à lui donner deux cents francs par feuille, sans contester sur les blancs, on l'imprimera en philosophie, on lui laissera la liberté de faire réimprimer en volume les articles publiés, il ne passera dans la revue aucune note désagréable sur son œuvre ni sur sa personne. Voilà pour M. Pichot ! Maintenant qu'elle fasse venir, toujours à son domicile, M. Buloz de la Revue des Deux- Mondes, et voici pour celui-ci les instructions détaillées que doit suivre Mme de Balzac : «... Tu lui montreras le manuscrit, sans le lui laisser emporter, parce que tu es mandataire et que tu ignores les usages. Beaucoup de politesse.

« Tu lui diras que je désire une lettre où il s'engage à ne rien laisser mettre qui me soit désagréable dans la revue qu'il dirige, et ce, soit directement, soit indirectement ;

« Qu'il donne quittance de tous comptes antérieurs et les apure au Ier septembre 1832, entre moi et la Revue ;

« Que je sois imprimé dans le caractère le plus gros ;

« Puis payé deux cents francs la feuille sans contestation de blancs ;

« A ce prix, tout cela écrit et convenu, donne les Orphelins (titre définitif, La Grenadier e) ;

« Buloz fera faire un bel article sur les Scènes et sur le quatrième volume des Contes philosophiques. »

C'est parler en maître, et Balzac donne à sa mère cette dernière recommandation pratique, de ne consentir aucun crédit aux journaux et de toucher l'argent aussitôt que l'article a été publié !

Toutes ses dispositions prises en détail, Balzac quitte Angoulême le 22 août 1832, pour aller retrouver Mme de Castries aux eaux d'Aix. C'est l'amoureuse aventure, mais il ne s'y engage pas sans une certaine inquiétude, ignorant si la duchesse est sincère ou si elle ne se joue pas de ses sentiments. Toutefois il part joyeux, bien que lesté de peu d'argent — le commandant Carraud doit lui prêter cent cinquante francs — avec des manuscrits commencés, du travail en train, car rien, même l'espoir d'être aimé par une grande dame, ne peut le distraire de son œuvre. Il s'arrête à Limoges où il voit Mme Nivet, sœur de Mme Carraud, qui lui avait acheté des émaux, et à laquelle il s'adressait pour surveiller ses commandes de porcelaine. Fidèle à sa méthode de documentation, il visite la ville, rapidement, en quelques heures, et il a une telle acuité de vision et une si durable mémoire des choses qu'il pourra en décrire avec exactitude les moindres détails. Il part le soir même de son arrivée à Angoulême pour Lyon, et le voyage ne va pas sans accident, Balzac en descendant de l'impériale de la voiture, à Thiers, heurte une jambe contre un marche-pied, violemment — il pèse quatre-vingts kilos — si bien qu'il se blesse le tibia. On le soigne à Lyon, la blessure se ferme, et il profite de son immobilité pour

corriger Louis Lambert et y ajouter les « dernières pensées » qui sont un des plus hauts monuments de l'intelligence.

Honoré de Balzac s'installe à Aix auprès de Mmc de Castries, il est heureux, on le reçoit avec mille grâces coquettes, il fait sa cour, mais pas un jour il ne s'interrompt de travailler ! « J'ai une petite chambre simple, écrit-il à Mme Carraud, d'où je vois toute la vallée. Je me lève impitoyablement à cinq heures du matin et travaille devant ma fenêtre jusqu'à cinq heures et demie du soir. Mon déjeuner me vient du cercle : un œuf. Mme de Castries me fait faire de bon café. A six heures nous dînons ensemble, et je passe la soirée près d'elle. »

Balzac vit d'économie, sa chambre lui coûte deux francs par jour, son déjeuner quinze sous, cependant après avoir établi le compte de ses dépenses à sa mère, il est obligé de lui demander de l'argent, et il lui joue un des plus jolis tours de sa façon. Il rencontre par hasard, à Aix, Auguste Sannegou, auquel il doit onze cents francs, et comme celui-ci a perdu une assez forte somme, il s'offre de le rembourser, ce que l'autre ne manque pas d'accepter avec plaisir. Il faut donc que Mme de Balzac lui envoie d'urgence ces onze cents francs, plus deux cents qui lui sont personnellement nécessaires. La mère s'exécute — car il lui a fait un beau compte de rentrées prochaines, 3.000 francs à la Revue de Paris, 2.000 francs pour la Bataille, 2.000 francs, pour un volume de Drolatiques, 5.000 francs pour quatre nouveaux volumes destinés à Marne, total, 9.000 francs — et il lui avoue lorsqu'il a reçu l'argent qu'il n'a remboursé que la moitié de la somme due à Sannegou, et il a gardé le reste pour aller en Italie !...

La famille de Fitz-James est venue rejoindre la duchesse ; Balzac exulte ; on se conduit très bien à son égard, on lui promet un siège de député s'il y a des élections générales ; il ira jusqu'à Rome avec la belle société. Mais il lui faut de l'argent; les sommes que sa mère touchera à Paris sont destinées aux échéances, il veut

y 6 BALZAC

terminer d'affilée, sans désemparer, Le Médecin de campagne qu'il annonce à son éditeur Marne, triomphalement.

« Redoublez d'attention, maître Marne! écrit-il. J'ai été, depuis longtemps, frappé et désireux de la gloire populaire qui consiste à faire vendre à des milliers considérables d'exemplaires un petit volume in-18 comme Atala, Paul et Virginie, Le Vicaire de Vakefield, Manon Lescaut, Perrault, etc, etc. La multiplicité du nombre des éditions compense le défaut du nombre des volumes ; mais il faut que le livre puisse aller en toutes les mains, celles de la jeune fille, celles de l'enfant, celles du vieillard et même celles de la dévote. Alors, une fois le livre connu — ce qui est long ou bref, selon le talent de l'auteur et celui du libraire — ce livre devient une affaire importante ; exemple : les Méditations de Lamartine, à soixante mille exemplaires, les Ruines de Volney, etc.

« Mon livre est donc en livre conçu dans cet esprit, un livre que la portière et la grande dame puissent lire. J'ai pris l'Evangile et le Catéchisme, deux livres d'excellent débit, et j'ai fait le mien. J'ai mis la scène au village, et, du reste, vous le lirez en entier, chose rare avec moi. »

Balzac demande pour cet ouvrage, un franc par volume, soixante-quinze centimes au moins, et mille francs d'avance. La somme lui est indispensable pour aller en Italie. Le voyage commence en octobre, sous d'heureux auspices, et le 16, on s'arrête à Genève. De là Balzac envoie à sa mère deux morceaux de flanelle qu'il a portés sur l'estomac. Elle doit les communiquer à M. Chapelain, médecin magnétiseur, pour le consulter sur une maladie qu'il se soupçonne, lui demander le siège du mal et le traitement qu'il doit suivre. Balzac croyait aux sciences occultes, et déjà pendant l'épidémie du choléra en 1832, il avait écrit à M. Chapelain pour savoir s'il ne pouvait pas découvrir l'origine du fléau et les remèdes susceptibles de l'arrêter. Non seulement le magnétisme l'intéressait, mais encore les somnambules, les tireuses de cartes,

les devins auxquels il supposait une acuité de perception inconnue des natures vulgaires.

Le beau voyage ne devait pas se continuer pour Balzac au delà de Genève. Comprit-il que Mme de Castries se jouait de ses sentiments, fut-il froissé dans sa fierté par quelque parole malheureuse, on ne sait, mais il abandonna subitement ses compagnons, pour rentrer en France, prétextant de l'urgence de ses travaux littéraires. L'aventure lui laissait une plaie saignante, et il lui fallut plus de cinq années pour s'en guérir. Il souffrit cruellement et l'on a comme un reflet de sa douleur dans l'épigraphe du Médecin de campagne. « Aux cœurs blessés l'ombre et le silence ». Il se vengea de Mrae de Castries, en écrivant La Duchesse de Langeais, où il a peint comment une grande dame se plaît à torturer un honnête homme, délicat et sincère.

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