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CHAPITRE VII l'étrangère

Rentre à Paris, Balzac fait une débauche effroyable de travail. Il semble qu'il veut oublier la coquette qui l'a si durement puni de l'avoir aimée, et qu'il a à se pardonner luimême les moments qu'elle l'a distrait de son œuvre. Le docteur Nacquart son médecin craint qu'il ne succombe et lui ordonne un mois de repos où il ne doit ni lire ni écrire, où il lui faut vivre comme une bête. Cependant il ne peut pas s'arrêter, entraîné par son génie, poussé par les terribles échéances et aussi par son goût du luxe, qu'à tout prix il cherche à satisfaire. Il base les plus extraordinaires espérances d'argent sur le Médecin de campagne. Ses amis l'encouragent. Emile de Girardin et Auguste Borget estiment qu'on peut en vendre quatre cent mille. On en fera une édition à vingt sous qui se débitera comme les paroissiens. Il fait ses calculs — ses perpétuels calculs — et il s'autorise de la certitude de leur résultat, pour acheter des tapis, des bibelots, un service de Limoges, de l'argenterie, des bijoux, orner sa tanière de la rue Cassini. Il se commande des candélabres, il n'hésite que devant l'acquisition de réchauds d'argent. Il ajoute des dettes à ses dettes, mais qu'importe, le succès est là, sous sa main, et il n'aura pas de peine à s'acquitter !

Hélas ! aucune réalité ne pouvait abattre sa robuste confiance, ni ses rêves d'or. Le Médecin de campagne n'est pas encore publié

qu'il a un procès avec son éditeur, et lorsqu'il a paru, les journaux le critiquent avec aigreur. « C'est à qui donnera son coup de poignard, écrit-il à Mme Hanska. Ce qui attristait et colérait Lord Byron me fait rire. Je veux gouverner le monde intellectuel en Europe et, encore deux ans de patience et de travaux, et je marcherai sur toutes les têtes de ceux qui voudraient me lier les mains, retarder mon vol ! La persécution, l'injustice me donnent un courage de bronze. »

A chacune de ses désillusions, il s'était relevé plus fort, et maintenant un élément nouveau était entré dans sa vie qui lui donnait un surcroît d'énergie et de courage. C'était le doux mystère de son existence qui prêta à tant d'anecdotes et de légendes. En février 1832, son éditeur Gosselin lui avait remis une lettre signée l'Etrangère, qui avait retenu son attention par la noblesse des pensées exprimées. Cette première lettre fut suivie de quelques autres, et le 7 novembre, l'Etrangère demandait un avis de réception. « Un mot de vous dans La Quotidienne, me donnera l'assurance que vous avez reçu ma lettre, et que je puis vous écrire sans crainte. Signez le : A l'E. H. de B. » Le mot réclamé parut dans le numéro de La Quotidienne du 9 décembre, et c'est ainsi que fut commencée une longue correspondance presque journalière qui devait durer dix-sept années.

L'Etrangère était une polonaise noble, Mme Hanska, née comtesse Eveline Rzewuska qui vivait dans son château de Wierzchownia, en Volhynie, entre son mari, grand propriétaire terrien, et sa fille Anna, toute jeune encore. Elle avait lu les Scènes de la Vie privée et elle s'était prise d'enthousiasme pour l'écrivain, avec le haut espoir d'avoir une influence sur son esprit et la direction de ses idées.

Le mystère de la correspondance plaisait à Balzac, il pouvait y déployer toutes les fantaisies de son imagination, évoquer une figure de femme, telle qu'il la souhaitait depuis tant d'années, la

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douer d'une beauté, expression de toutes les vertus. Ses premières lettres dignes et réservées, le révèlent cependant, en quête d'une confidente, et bientôt il ouvre son cœur en pleine confiance, et c'est dans cette collection de lettres qui vont de janvier 1833 jusqu'en 1847, qu'il faut chercher sa véritable vie plutôt que dans les recueils d'anecdotes douteuses qui n'en donnent que la caricature aux traits déformés et trop souvent faux. On doit les lire cependant avec une réserve critique, car il s'y montre parfois sous un jour inexact mais qui lui semblait nécessaire pour mener à bien l'œuvre diplomatique qu'il avait entreprise et qui se termina par son mariage.

A partir de 1833, il mènera une vie en partie double, celle que l'on apercevra, avec ses bariolages, ses gesticulations, ses excentricités, dont seront ébaubis les badauds, et celle qu'on ne connaîtra pas et qu'il révélera à Mme Hanska, au jour le jour, son travail acharné, ses dettes qu'aucun effort ne peut éteindre, ses prodigieux espoirs et parfois son effroyable lassitude.

Après la publication du Médecin de campagne, le plan confus de son œuvre si vaste, se dessine plus précis, les parties dispersées se joignent les unes aux autres, il entrevoit l'immense monument où il fera entrer toute une société.

« Le jour où il fut illuminé de cette idée fut un beau jour pour lui ! a écrit Mme Surville.

« Il part de la rue Cassini, où il alla demeurer en quittant la rue de Tournon, et accourt au faubourg Poissonnière que j'habitais alors.

« — Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie !

a II nous déroula alors son plan qui l'effrayait bien un peu ; quelque vaste que fut son cerveau, il fallait du temps pour y emménager ce plan-là !

(i — Que ce sera beau si je réussis ! disait-il en se promenant

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