GRAND CHEMIN
/ •fli
HAl.z.U' ! •T i..\ CARICATURE i, huit • Grand chemin de la Postérité par Bejijarnin Roubaud, où figurent : V. Hugo h Gauthier F \will, E. Sue, A.Dumas F. Soulié, Balzac, \ de Vigny, r.ozlan C Delavigne — En bas: Balzac, par Etienne Carjat et par Benjamin
par le salon ; il ne pouvait tenir en place, la joie resplendissait sur tous ses traits. — Comme je me laisserai tranquillement traiter de faiseur de nouvelles à présent, tout en taillant mes pierres ! Je me réjouis d'avance de l'étonnement des myopes quand ils verront le grand édifice qu'elles formeront ! »
Quelle force de vie dans des personnages de fiction, et combien justement Balzac pouvait dire qu'il faisait concurrence à l'étatcivil. Il n'avait pas encore sa conception de la Comédie humaine, mais il en approchait, en réunissant ses œuvres déjà publiées et celles qu'il préparait dans une série de scènes où devaient évoluer les individus-types des différentes classes de la société. C'était l'ébauche de ses grandes éditions collectives. Pour la réaliser, il lui fallut rompre avec ses premiers éditeurs, rembourser des droits touchés par avance, soutenir des procès. Son œuvre prenait le titre général de : Etudes de mœurs du dix-neuvième siècle, divisées en Scènes de la Vie privée, Scènes de la Vie de province, Scènes de la Vie parisienne. Il charge de l'ensemble de cette édition Mme veuve Béchet, puis Edmond Werclet, contre une somme de vingt-sept mille francs. C'est le traité le plus avantageux qu'il ait jusqu'alors conclu et il en espère la libération de ses dettes, excepté ce qu'il doit à sa mère. Aux œuvres anciennes, il ajoute à cette édition comme œuvres inédites, Eugénie Grandet, l'Illustre Gaudissart, Les Marana, Ferragus, La duchesse de Langeais, La Fille aux Yeux d'or, La Recherche de l'Absolu, Le Contrat de Mariage, La Vieille Fille et la première partie des Illusions perdues. Il n'y réunit ni les Chouans, ni ses ouvrages philosophiques.
Vingt-sept mille francs, somme énorme qui n'a d'analogue que celle versée à Chateaubriand pour ses œuvres, mais payée en billets à long terme qui laissent Balzac sans argent. Au milieu de ses travaux, il dépense son génie pour les monnayer : « Voyant, écrit-il à Mrae Hanska que je n'avais rien à espérer des banquiers, je songe que je devais trois cents francs à mon médecin ; je vais
Sz BALZAC
les lui payer avec un de mes effets de commerce, et il me rend sept cents francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon propriétaire, vieux marchand de blé de la Halle ; je lui paie mes loyers, et il me rend sur mes effets, qu'il accepte, sept cents autres francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon tailleur, qui tout bonnement me prend un de mes effets de mille francs et me le met dans son bordereau d'escompte, et me rend mille francs !
« Me voyant en veine, je monte en cabriolet, je vais chez un de mes amis deux fois millionnaire, un ami de vingt ans. Précisément il revient de Berlin. Je le trouve, il court à son secrétaire, me donne deux mille francs, et prend deux de mes effets de la veuve Béchet sans les regarder. Oh ! oh ! — Je reviens au logis ; je fais venir mon marchand de bois, mon épicier, pour régler mes comptes, et à chacun, moyennant un billet de banque de cinq cents francs, leur coule un effet de cinq cents francs à chacun ! A quatre heures me voilà libéré, mes payements d'aujourd'hui préparés. Me voilà tranquille pour un mois. Je me rassieds sur ma fragile escarpolette et mon imagination me berce. Ecco, signora! « Ma chère fidèle épouse, ne vous devais-je pas ce fidèle tableau de votre ménage de Paris? Oui, mais voilà cinq mille francs de mangés sur les vingt-sept mille et j'ai encore avant de partir pour Genève, dix mille francs à payer : trois mille à ma mère, mille à ma sœur et six mille d'indemnités. — Ouais, monsieur, où prendras-tu cela? — « Dans mon encrier » (i).
Le ton de la correspondance est devenu plus tendre, plus confidentiel, reflet intime d'une existence laborieuse, surchargée de tracas, c'est que Balzac connaît maintenant son Etrangère, qu'il l'a vue à Neufchûtel, d'où il est revenu débordant d'enthousiasme. Dès les premières lettres reçues, son imagination s'était enflammée et il avait répondu à la confiance de celle qui lui avait fait l'aveu
(i) Lettre du 31 octobre 1853.
ingénu de son cœur. C'était une aventure romanesque dans laquelle il s'engageait avec délice. Il avait envoyé à son inconnue une mèche de ses cheveux qu'il avait laissé pousser afin de les lui donner plus longs, il lui avait offert une cassette parfumée qui devait mystérieusement contenir ses lettres, un ami avait dessiné un croquis de l'appartement de la rue Cassini pour qu'elle put connaître l'agréable cellule du travailleur, enfin il va glisser dans un exemplaire du Médecin de campagne une aquarelle où il apparaîtra sous les traits un peu chargés du docteur Benassis. C'est un sacrifice qu'il consent à son amour, car il a refusé, même à Gérard, d'être portraicturé, en alléguant « qu'il n'était pas assez beau pour être mis à l'huile. »
Mais la correspondance et les aimables cadeaux sont loin de le satisfaire. Il voudrait la voir, lui parler, lui dire les nuances les plus délicates de ses sentiments que l'écriture est impuissante à reproduire. Et voici que la hasard le favorise ! Mme Hanska quitte Wierzchownia pour une villégiature en Suisse, et Balzac conduit par une de ces combinaisons dont il était si fertile, est obligé d'aller à Besançon, dans le même temps. Il s'agit de la fabrication d'un papier spécial, réservé à ses œuvres, qui lui assurera une rapide fortune. Elle sera à Neufchâtel, il sera à Besançon, comment résister au plaisir d'une première rencontre. On demande la permission de se présenter, on l'accorde, et Balzac, impatient, ivre d'espoir, part de Paris, le 22 septembre, arrive à Neufchâtel le 25, et pendant cinq jours, c'est une joie profonde, tendre et parfaite. On s'est vu, et les sentiments nés de la correspondance ne se sont pas évanouis, au contraire, le rendez-vous les a exaltés, aveux tremblants, transports, serments d'amour éternel. Balzac, revenu à Paris, entonne un chant d'allégresse. Il écrit à sa sœur Laure, son habituelle confidente.
« J'ai trouvé là-bas tout ce qui peut flatter les mille vanités de cet animal nommé l'homme, dont le poète reste la variété la
plus vaniteuse. Mais, que dis-je de vanité !... Non, il n'y a rien de tout cela. Je suis heureux, très heureux en pensées, en tout bien, tout honneur encore...
« Je ne te parle pas des richesses colossales ; qu'est-ce que c'est que cela devant un chef-d'œuvre de beauté que ne je puis comparer qu'à la princesse de Bellejoyeuse, en infiniment mieux... »
Mme Hanska était profondément religieuse, catholique pratiquante, et elle eut dès lors une influence sur la direction des idées de Balzac, il rapporta de leurs premières conversations l'idée de son œuvre mystique, Seraphita. L'affaire du papier n'ayant pas réussi à Besançon, il chercha à la réaliser par l'intermédiaire de Mme Carraud, mais sans mieux y parvenir.
Le Médecin de campagne n'avait donné que des déboires à Balzac qui, condamné par le tribunal dans son procès avec Marne, pour ne pas l'avoir livré dans les délais prévus, devait une indemnité de trois mille francs, à laquelle s'ajoutaient mille francs de corrections à sa charge. Le prix de celles-là lui était du reste réservé, dans tous ses traités, par les éditeurs, sa méthode de travail les portant à un chiffre élevé. Pour une de ses nouvelles, Pierrette, Balzac n'exigea pas moins de dix-sept épreuves. Et ses corrections, ses additions, ses suppressions, formaient un tel inextricable lacis, que les typographes refusaient de faire plus d'une heure de sa
copie
L'échec de l'ouvrage sur lequel il avait tant compté, la perte de son procès ne le découragèrent point, il s'enfonce, selon son expression, dans les plus effrayants travaux. De la fin de 1833 à 1834, il produit Eugénie Grandet, Y Illustre Gaudissart, La Fille aux Yeux d'or, La Recherche de l'Absolu. Le papier dont il se servait était un papier de format in-8°, parcheminé. Ses manuscrits portent souvent des annotations ou des dessins curieux. Sur la couverture de celui à.' Eugénie Grandet il avait composé le plan de la maison du père Grandet, et il avait dressé une liste de noms
parmi lesquels il a choisi ceux de ses personnages. Balzac attachait une extrême importance aux noms propres, et il ne se décidait à les donner à ses héros qu'après de longues méditations, croyant qu'ils étaient significatifs, au point d'influencer leur destinée. Le manuscrit de la Recherche de l'Absolu porte la trace de ses constantes préoccupations d'argent. Il y avait inscrit ce compte :
Total ds juin 7-505 *r-
Total de juillet 1.500 fr.
Dette flottante 3.700 fr.