LA PETITE PROPRIETE
S III. — La petite propriété.
Il y a des merveilles qui s'opèrent en moins de temps qu'on n'en met pour les raconter. La re'ge'ne'ration complète d'un pays n'est pas de ce nombre, et Balzac ne l'ignorait assure'ment point. Aussi n'avait-il d'autre prétention que d'indiquer le sens général des efforts qu'il lui paraissait urgent d'accomplir. Son « médecin » le de'clare en ces termes : « Ce que nous avons fait pour ce canton, tous les maires devraient le faire pour le leur, le magistrat municipal pour sa ville, le sous-pre'fet pour l'arrondissement, le préfet pour le département, le ministre pour la France, chacun dans la sphère d'intérêt où il agit. »
Il est clair en effet que, si le fléau qui ravage universellement les campagnes vient premièrement de la misère, on n'y remédiera partout qu'en offrant aux paysans un moyen facile de vivre en travaillant et de s'élever, comme disait
5o CHAP. II — LES SUPÉRIORITÉS SOCIALES
Le Play, « à la dignité de propriétaire (i). » On dirigera vers cette oeuvre de justice et de paix sociale des hommes véritablement supe' rieurs, dont on opposera le de'vouement souvent obscur, toujours de'sintéresse' à l'insolence et à l'égoïsme des hautes classes.
Le temps, d'ailleurs, n'approche-t-il pas où le peuple, devenant roi, va rêver de devenir propriétaire ? « Tas de faine'ants, dit quelque part un personnage des Paysans, avez-vous des rentes pour vouloir être vos maîtres? » C'est entendu : ils n'en ont pas. Mais, puisque, tout de même, ils sont passés maîtres, ils souhaitent d'en avoir, tout simplement.
« Certes, expliquait le Médecin de campagne, je crois avoir assez prouve' mon attachement à la classe pauvre et souffrante, je ne saurais être accuse' de vouloir son malheur; mais tout en l'admirant dans la voie laborieuse où elle chemine, sublime de patience et de re'signation, je la de'clare incapable de participer au gouvernement. Les prole'taires me semblent les mineurs d'une nation et doivent toujours rester en tutelle... La tutelle des masses me paraît donc une chose juste et ne'cessaire au maintien des socie'te's. » Et il ajoutait : « Le droit d'e'lec-
(i) La Réforme sociale, t. II, ch. v, § 46.
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tion ne doit être exercé que par les hommes qui possèdent la fortune, le pouvoir ou l'intelligence (i). »
De toutes ces considérations, Balzac concluait qu'il ne faut pas confier de bulletin de vote aux prolétaires ; mais, qu'on aille donc le leur retirer ! Il y a, du reste, mieux à faire : c'est de travailler à les placer dans des conditions intellectuelles, morales, e'conomiques qui leur permettent d'exercer, sans pe'ril, leurs fonctions de citoyens.
Balzac a parlé quelque part du « communisme, cette logique vivante et agissante de la de'mocratie. » Il en a même parlé souvent : car c'est là sa grande menace, son cri de male'diction, sa prophétie de malheur. Par « le droit de suffrage étendu sans mesure aux masses », les masses supplanteront les bourgeois comme les bourgeois ont supplante' les nobles (2). « Un prole'tariat déshabitue' de sentiments, sans autre dieu que l'envie, sans autre fanatisme que le de'sespoir de la faim, sans foi ni croyance, s'avancera et mettra le pied sur le cœur du pays (3). »
(1) On trouvera aux Documents, § vi, un bref exposé, emprunté à Balzac lui-même, du « système de gouvernement » qu'il estimait le meilleur.
(2) Le Médecin de campagne.
(3) Le Curé de village. — Sur le Communisme, d'après Balzac, cf. Documents, § vu.
Sera-t-il possible d'échapper à ces pe'rils en gardant de l'idée ce qu'elle a de juste et en donnant à chacun son coin de terre et son foyer, puisque chacun a maintenant son bulletin de vote? Et ne sera-ce même pas le seul moyen d'éviter la communauté des biens et toutes les formes du socialisme et de l'anarchie ? Le jour où tout citoyen aura son chezsoi, il y aura sans doute encore des voleurs et des incendiaires, mais le vol et la dilapidation ne seront plus inscrits au programme d'un parti politique.
Balzac en a eu le pressentiment.
Chose singulière ! Toutes les fois qu'il est préoccupé des intérêts généraux de la culture, des vastes forêts, des immenses et gras pâturages et, comme il dit, des « bêtes à cornes », il condamne hardiment la petite propriété. Mais quand d'aventure il pense aux pauvres gens, aux hommes qui peinent et qui n'ont rien (et certes il y a bien pensé), il ne trouve pour soulager leur sort d'autre moyen pratique que d'en faire de petits propriétaires. — Comment échapper à cette contradiction ?
Prosper Mérimée en indiquait un jour le moyen : « Je ne sais rien de plus déplorable, écrivait-il, que la division continuelle de la propriété, telle qu'elle se pratique en France.