IV. — Un curé limousin : l'abbé Bonnet
Le Curé de village est, au point de vue de l'œuvre et des résultats, la contre-partie des Paysans et le comple'ment du Médecin de campagne. Le cure' des montagnes dauphinoises qui met ses paroles et ses œuvres en harmonie avec l'entreprise sociale du me'decin ; le cure' bourguignon qui rêve une amélioration des paysans par les châtelains et qui, faute d'avoir obtenu ce concours re'pute' nécessaire, échoue dans son ministère : l'abbe' Janvier et l'abbé Brossettes sont, en des milieux différents et dans des situations opposées, des esquisses et comme des préparations de l'abbé Bonnet,, le curé limousin. Ils sont l'ébauche : il est le portrait.
La pensée initiale de M. Benassis, le médecin, est une pensée chrétienne : le repentir d'une faute ancienne et le désir de la prière active, de la vie laborieuse et bienfaisante. Finalement, c'est pour la civilisation)
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qu'il travaille et pratique ce patriotisme humain qui consiste, comme l'a explique' Balzac, à se de'vouer dans le rang le plus obscur au salut social. Avec l'entre'e en scène du cure', la question s'étend ; et si c'est toujours de la civilisation qu'il s'agit, elle est du moins envisage'e ici au point de vue nouveau des rapports et du rapprochement de l'Eglise et du peuple.
Dans le passé de l'abbe' Bonnet, il n'y a pas l'ombre d'un roman ; et Balzac met, à nous l'apprendre, une telle insistance qu'on croirait qu'il s'en e'tonne. — Quand il entra, versl'âge de dix-neuf ans, au se'minaire de Saint- Sulpice, on e'tait en 1807. Au se'minaire, il pense et il prie. Or, voilà que, peu à peur de ses me'ditations et de ses prières, une vision se lève, se de'gage, se pre'cise : un village abandonne' ; et un rêve, puis un de'sir, puis une re'solution s'affirme, toujours plus impérieusement : être cure' ! « Initié peut-être par mes peines aux secrets de la charité, comme l'a définie le grand saint Paul dans son adorable épître (1), je voulus panser les plaies du pauvre dans un coin de terre ignoré, puis
(1) Il est fait ici allusion, comme on le voit, au chapitre treizième de la première Epître de saint Paul aux Corinthiens^
prouver par mon exemple, si Dieu daignait be'nir mes efforts, que la religion catholique, prise dans ses œuvres humaines, est la seule vraie, la seule bonne et belle puissance civilisatrice. »
Ce n'e'tait pas une idée banale. Faire de sa propre vie une de'cisive et perpe'tuelle démonstration de la ve'rite' religieuse : c'e'tait beau, noble et grand. Car cette apologie pratique et individuelle n'est-elle pas encore, au demeurant, l'une des plus efficaces ? Se consacrer tout entier, pour la doctrine et le fait chre'tiens, à une propagande agissante : n'est-ce pas tirer le parti qu'il faut de l'existence ? L'abbe' Bonnet disait, un peu plus tard : « J'aurais voulu que mon exemple fût suivi par des hommes distingués qui ont cru faire mieux en devenant philanthropes... Au lieu de décrire la maladie et d'étendre ses ravages par des plaintes élégiaques, chacun aurait dû mettre la main à l'œuvre, entrer en simple ouvrier dans la vigne du Seigneur. »
Tout autant qu'ils sont de philanthropes et d'idéologues, ils ne valent pas un homme qui se donne aux autres sans retour et sans rien dire.
Le curé de village fut cet homme. Peu de temps après sa prêtrise, il rend visite à l'un de
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ses parents. On cause. Par hasard, en causant, on parle de Monte'gnac. Monte'gnac, en ce temps-là, e'tait ce'lèbre au pays limousin. Il n'y avait point, d'une extrémité' à l'autre de la Haute-Vienne, un seul canton qui, autant que Monte'gnac, « se recommandât par ses mauvaises moeurs. Le parquet de Limoges disait proverbialement que, sur cent condamne's du département, cinquante appartenaient à l'arrondissement dont de'pend Monte'gnac... Cette commune e'tait le foyer des mauvais sujets qui de'solaient la contre'e. »
Il se pourrait qu'un autre eût e'te' détourne' d'ambitionner un tel poste. Mais, — il arrive souvent qu'on n'est pas grand à moins, — l'abbé Bonnet n'était point comme les autres. Ces horreurs l'attirent : dès qu'il en entend le récit, il est séduit; il reconnaît l'image de ses rêves; et, comme il l'a raconté lui-même, « une pensée jaillie avec l'éclat de la lumière me dit intérieurement : Voilà ta vigne! Et j'y suis venu. »
L'y voilà donc, à vingt-six ans, curé de campagne et de canton tout ensemble, et tout prêt à engager avec les voleurs et les assassins, les criminels et les vauriens de l'endroit une lutte apostolique où nous allons voir s'il triompha.
Que Montégnac ait surtout produit, de temps imme'morial, des brigands et des forçats,, il n'y a pas là de quoi étonner un penseur.. Infertile, abandonne', inculte, ce pays était l'un de ceux d'où l'on part, comme naturellement, vers les prisons. « Laissées à leur sauvage et primitif état, ces jachères socialesengendrent le découragement, la paresse, la faiblesse par de'faut de nourriture, et le crime quand les besoins parlent trop haut. Ce peu de mots est l'histoire ancienne de Montégnac. Que faire dans une vaste friche négligée par l'administration, abandonnée par la noblesse, maudite par l'industrie? La guerre à la société qui méconnaît ses devoirs! Aussi les habitants de JVtontégnac subsistaient-ils autrefois par le vol et l'assassinat comme jadis les Ecossais des hautes terres. »
C'est dire par où il faudrait commencer l'œuvre moralisatrice. Là, comme, au reste,. <( sur plusieurs points semblables, planter, ce serait évangéliscr » ; planter et arroser,, donner du travail et du pain. Voilà la manière d'aller au peuple ; voilà la méthode. Balzac a fort bien noté ici, une fois de plus, ce qu'on peut appeler les conditions matérielles de lacroyance religieuse et de la moralité, et les obstacles que peut rencontrer, dans l'ordre