LA GUERRE SOCIALE
§ III. — La guerre sociale.
Cette guerre sociale, que faisaient e'galement craindre l'apathie des uns et la misère des autres, Balzac s'effrayait de voir qu'elle éclatait déjà sous les auspices du Code.
S'il est vrai que les lois successorales « influent incroyablement, comme l'a écrit Tocqueville, sur l'état social des peuples (i », et si elles exercent, comme l'a dit Le Play, « l'action la plus directe et la plus énergique sur tous les autres éléments de l'organisation des sociétés (2) », on comprendra le soin que Balzac mit à les étudier. C'est au partage égal et forcé des biens qu'il s'en prend. Il n'est assurément pas le seul, parmi les penseurs sociaux de ce siècle dont l'avis compte, qui s'en soit nettement déclaré l'adversaire ; mais on peut dire qu'il est avec Le Play, et avant lui,
(1) La Démocratie en Amérique, 1. III, ch. 11.
(2) La Réforme sociale, 1. I, ch. 11, % iS.
le plus grand et celui dont l'argumentation est la plus riche et la plus vigoureuse.
Le vrai coupable, à ses yeux, c'e'tait, ni plus ni moins, le code Napoléon.
Il faut lire ce réquisitoire qu'il e'crivait (Louis Lambert) vers 1 832 :
« Le Code, que l'on regarde comme la plus belle œuvre de Napole'on, est l'œuvre la plus draconienne que je sache. La divisibilité territoriale poussée' à l'infini, dont le principe est consacré par le partage e'gal des biens, doit engendrer l'abâtardissement de la nation, la mort des arts et celle des sciences. Le sol trop divisé se cultive en céréales, en petits végétaux; les forêts et, partant, les cours d'eau disparaissent; il ne s'élève plus ni bœufs ni chevaux. Les moyens manquent pour l'attaque comme pour la résistance. Vienne une invasion, le peuple est écrasé : il a perdu ses grands ressorts, il a perdu ses chefs. Et voilà l'histoire des déserts ! »
Ce n'est pas une, mais dix et vingt fois que Balzac a entrepris de montrer l'action néfaste de cette loi tout individualiste. Il a vu venir de loin tout un peuple qui, grâce au Code, partagerait, émietterait la grande propriété et anéantirait ainsi la propriété même. Les terres se morcellent entre les mains des nobles, et