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La boime foi ne sera jamais admise quand il s'a

BALZAC CIILZ LUI. 85

gira de la publication d'un fait faux portant atteinte à la considération, à l'iionneur ou à la moralilé d'un homme de lettres.

Ici finit ce fameux Code littéraire, véritable modèle du genre, qu'il faudra suivre ou imiter dans beaucoup de parties, lorsqu'on pensera sérieusement à organiser, sur des bases fixes, la propriété en littérature. On regrette de voir circuler à travers ce solide tissu réglementaire et disciplinaire, qui ne laisse rien tomber de son enveloppe, la haine furibonde de Balzac contre sa bête noire, le journalisme. On écrirait les noms des éditeurs, qu'il veut garrotter et museler, et les noms, tout aussi saillants, des journalistes, qu'il ne peut poignarder, dans chacun des nombreux articles de ce code rouge. Ce sont, pour ainsi dire, les Mémoires de Balzac sous une forme législative. On sent tout le désespoir qu'il éprouve à ne pas pouvoir appliquer immédiatement, à l'épaule de ses ennemis, les articles dont il fait chauffer à blanc chaque phrase, chaque lettre infamante.

Cette haine égara Balzac ; elle le troubla ; haine sanguine, qui ne fut ni juste ni adroite. Elle ne fut pas juste, parce qu'il n'avait pas raison de se révolter à ce point contre les avis infiniment plus mesurés de

la critique, dont les droits ne sont plus à discuter; elle ne fut pas justeparce qu'elle l'entraîna à des violences contre des hommes d'une honorabilité parfaite, et d'ailleurs tout à fait hors de toute atteinte par leur talent et leur popularité; elle ne fut pas juste parce qu'il devait, plus que personne, delà reconnaissance à la presse, dont il venait percer les pieds et les mains avec une brutalité de sauvage; enfin, cette haine ne fut pas adroite, puisqu'elle fut sur le point de lui faire tomber du front l'auréole de sa gloire, gloire réelle, gloire forte, qui depuis sans doute a recouvré son éclat et sa solidité, mais qui a perdu pour toujours, depuis ce moment, la sérénité des grandes gloires, éternellement calmes au milieu des tempêtes. Il oublia qu'il était planète ; il ne fut plus qu'une comète échevelée. Aussi il erre encore.

En 1841, Balzac faisait partie, dans .le comité de la Société des gens de lettres, d'une commission désignée sous le titre de Commission des relations officielles. Celte commission, née du souffle vivace et organisateur de Balzac, fut chargée de rédiger un grand travail, où elle dirait la situation de la littérature française; ses droits à être considérée comme une puissance dans l'Ktat, à cause des services rendus par elle dans tous les temps; le peu de proteç-»

tion, et même de bienveillance qu'elle rencontrait dans le gouvernement d'alors; les dangers et la honte pour la France de ne pas changer un tel état de choses.

11 était dans les intentions de la Société des gens de lettres de tirer ce manifeste à un nombre considérable d'exemplaires, de le remettre aux deux Chambres et de le répandre ensuite à profusion.

Comme il importait que ce manifeste fût aussi irréprochable dans le fond que dans la forme, le comité décida qu'il serait confié aux longues méditations d'une commission d'éhte. Elle fut composée, entre autres membres, de MM. Victor Hugo, Louis Desnoyers, François Arago, Merruau et de Balzac. M. Merruau présenterait d'abord un canevas ; le co-raité le ferait ensuite imprimer sur placards ; puis sur les marges spacieuses de ces placards, chaque membre du comité, et non pas seulement de la commission, écrirait ses doutes, ses réflexions, ses observalions critiques, sans néghger d'indiquer les améliorations qu'il jugerait convenable d'introduire dans la rédaction. Après dix-huit mois environ de délais, de remises, de rendez-vous pris sans résultats, la commission des relations officielles n'avait encore rien produit, rien fait, rien ébauché. Il est vrai qu'un in-

cident vint tout à coup arrêter le mouvement déjà si lent de la commission ; incident bizarre à noter dans la marche carnavalesque des événements humains. Le rédacteur chargé de faire le canevas de ce projet ayant été nommé secrétaire particulier d'un ministre, premier échelon d'une fortune qui n'a cessé de s'élever depuis, ne voulut plus ni continuer son travail préparatoire, ni même le rendre tel qu'il pouvait être nu comité. Celui-ci se vit un instant dans un étrange embarras, par suite de la circonspection, bien naturelle au fond, oii se trouva emprisonné un écrivain qui, d'abord, purement officieux, devenait tout à coup un personnage officiel. Il fallut presque employer la violence pour rentrer dans la prose de l'honorable membre de la commission du manifeste. Enfin, le canevas de ce manifeste fut déposé sur le bureau. Vite, on l'imprima à trente ou quarante exemplaires sur épreuves, et ces épreuves, — quelques-unes en notre possession, — durent être, d'une part, discutées, développées par la commission, de l'autre annotées par les membres du comité, auxquels on les fit passer, avec prière de les couvrir en marge de leurs observations.

Il commence ainsi :

« La France est guerrière et lettrée. C'est là son

« caractère spécial. Glorieuse par les armes en temps « de guerre, glorieuse parles lettres en temps de paix, « elle ne combat que pour enseigner; elle porte ses « idées avec elle dans la victoire, et les laisse même « après la défaite, au cœur des pays qui ont repoussé « ses soldats. »

Le manifeste, poursuivant sa route pompeuse, se termine ainsi, après douze colonnes immenses sur placards.

« En résumant nous dirons que la France a dû, « tour à tour, aux lettres et aux armes la suprématie « qu'elle a obtenue en Europe. Et que fait cependant cf son gouvernement pour ce qui lui donne tout son « éclat aux yeux des nations étrangères? Rien! nous « nous trompons. Tant qu'un écrivain est obscur, il « l'abandonne, le laisse se débattre seul contre toutes « les angoisses d'un début. Dès qu'il est devenu cé- « lèbre, il le persécute ou essaye dele corrompre. En « retournant le mot de César, nous dirons au gouver- « nement : si la littérature n'est pas pour vous, elle « sera contre vous. Choisissez; et n'oubliez pas ces « deux phrases célèbres : L'opinion est la reine du « monde; et la littérature est l'expression de la so- « ciété. »

C'est donc sur la vaste toile de ce manifeste, dont

nous venons de détacher deux échantillons, que Balzac brûlait de grouper ses idées et celles des membres de la commission et du comité. Vœux magnifiques : mais aux lenteurs du secrétaire s'ajoutaient maintenant celles de tout le monde. Le comité ne faisait rien, la commission non plus ne faisait rien. Balzac se dévorait le sang d'impatience. Il écrivit ceci à l'agent central :

« Mon cher monsieur Pommier,

« Ne serait- il pas "bien important que vous fissiez savoir aux membres du comité les plus dévoués de se trouver exactement mardi à doux iieures (Merruau, Hugo, David, Lacroix, Cellier, Pyat, etc.), car avec le désir de finir et de corriger promptement, le manifeste paraîtrait, et il y a lu'gence. Quant à moi, j'y viendrai à deux heures sonnant. J'ai travaillé sur répreuve, et il faudrait que chacun arrivât avec ses réflexions.

« Mes complimcnls,

« DE DALZAC. »

Vint-on ou ne vint-on pas à la commission, je l'iîïnore, mais je suis certain queBalzac lui-même commença singulièrement à se refroidir quelque temps après, et à se refroidir au point d'abandonner bientôt

la partie, ainsi qu'on va le voir par la lettre suivante qu'il écrivit à l'agent central et que nous copions d'après l'original même. Ce modèle achevé d'exaltation peint Balzac au vif. Il n'existe rien de lui qui dise mieux que cette lettre sa fièvre d'organisation. Yingt volumes d'analyse anatomique ne le disséqueraient pas aussi bien.

La lettre est adressée à la commission même des relations officielles.

0 Messieurs,

« Il m'est impossible d'aller lundi ou tout autre jour de cette semaine à la commission, car je serai absent pour huit jours, mais j'ai maintenant sur ce qu'on nomme le Manifeste, une opinion arrêtée et mûrie. Je suis d'avis de cesser, comme commission, ce travail, et de demander l'ajournement à trois mois; voici mes raisons.

« l" Je désirerais que l'écrit fut adressé au Roi, ce qui rendrait la chose plus grave, le langage d'une respectueuse audace;

« 2° Que toutes les questions y fussent traitées d'une manière générale d'abord grief par grief, mais ensuite en entrant dans la question jusques au vif, aux choses et aux intérêts, en y mêlant des faits statistiques venus de sources qui les rendissent frappants pour les gens d'affaires des chambres ;

« 5° Qu'il n'y eût pas d'autres conclusions que celles-ci :

(( Demander l'exécution de la législation par une loi nouvelle du décret sur les prix décennaux, ainsi modi- Gcs :

« Un prix de cent mille francs pour la plus belle tragédie;

« Idem pour la plus belle comédie ;

« Idem pour le plus bel opéra (paroles et musique);

« Un prix de cinquante mille francs pour le plus beau drame des scènes inférieures;

« Un prix de cent mille francs pour le plus beau roman ;

« Un prix de cent mille francs pour le plus beau livre de philosophie chrétieinie ;

« Un prix de cent mille francs pour le plus beau travail de recherches archéologiques, ou Unguistiques ou de comparaison transcendante de diverses méthodes ou de faits historiques et scientifiques, afin de récompenser les créateurs philosophiques ;

« Deux cent mille francs pour le plus beau poëme épique ou demi épique;

« Ne rien demander pour l'histoire, qui a une fondation suffisante, — ni rien pour les ouvrages utiles aux mœurs, qui ont ie prix Montbyon;

« Demander que l'Académie française soit juge, — qu'elle ne puisse diviser les prix, — que si elle ne trouve point

d'œuvre digne du prix, qu'elle le joigne à celui d'une nouvelle période de dix années jusqu'à ce que l'œuvre soit produite;

« Que les honneurs accordés aux pairs de France soient également accordés aux membres de l'Institut;

« Que les soixante-cinq mille francs de rentes nécessaires à ces prix soient donnés à l'Académie par une fondation, afin que l'exécution de la loi ne soit point un caprice des régimes ou des législatures, quitte au gouvernement à diminuer d'autant l'allocation annuelle qu'il demande aux Chambres pour les lettres;

« Enfin, que les places littéraires, telles que bibliothèques, etc., ne puissent être données qu'à des littérateurs, âj^ésde quarante ans, depuis dix ans dans les lettres, et sur une liste de dix candidats présentés par l'Académie française, et qu'on ne puisse être destitué que par suite d'un jugement encouru ;

« Que la distribution des prix décennaux soit l'objet d'une fête solennelle;

« Que le poëte qui aura remporté le prix de poënie épique soit désigné candidat pour l'Académie;

« Que celui qui aura deux fois remporté le prix de la tragédie — ou de la comédie, — soit candidat désigné à l'Académie, — et musicien de l'opéra, désigné candidat à r Institut.

« J'irai au comité expliquer mes motifs si vous adoptez mes idées;

« Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments les plus affectueux et distingués.

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