La rencontre de M""' de Castries et son écho littéraire
L'année 1832 met Balzac en présence de la marquise de Castries, née Maillé, une chaude admiratrice de ses premiers écrits : elle vit séparée de son mari après une aventure passionnelle qui a eu quelque retentissement. — Honoré espère un instant que cette femme pourra jouer dans sa vie le rôle que M"" Hanska y tiendra quelques années plus tard et il s'efforce de l'y décider par un nouveau plaidoyer romanesque en faveur de la passion sanctifiante. La Femme abayidonnée qui est datée d'octobre 1832 par son auteur, est certainement un écho de cet espoir car ces pages nous apportent une glorification, paisible et décidée, de l'adultère poétique.
Le jeune baron Gaston de Nueil s'ennuie considérablemenl à Bayeux, qu'il habite, lorsqu'il apprend la présence en celte ville de M""* de Beauséant qui vient d'être mise au ban de la société parisienne pour une aventure retentissante, pour un de ces éclats que la plupart des femmes condamnent, mais envient l Celte personne tient par sa naissance aux anciens ducs de Bourgogne et c'est un spectacle imposant que de voir, dans un immense salon silencieux de province, une si grande dame séparée du monde entier et privée par surcroît du seul cœur qui pûl faire battre le sien sans honte ! M. de Nueil se trouve bien bon-
teux de sa médiocrité en face de la plus grande poésie dont puisse s'envelopper une femme ; il est en effet persuadé que, pourles amoureuses modernes comme jadis pour les familles de haut rang, la gloire d'un crime en efface l'opprobre!
Aux espérances qu'il a bientôt fait de concevoir, M™* de Beauséant oppose d'abord la thèse de l'adultère unique qui peut passer pour le mariage voulu, en connaissance de cause, par la femme à qui une première union légale fut trop souvent imposée par les siens, en vertu de considérations purement sociales : « Si j'étais seulement soupçonnée d'une seconde faute, explique-t-elle alors à son nouveau soupirant, je deviendrais pour tout le monde une femme méprisable et vulgaire. Je ressemblerais aux autres femmes! Une vie désormais pure et sans tache donnera donc du relief à mon caractère. Je suis trop fière pour ne pas essayer de demeurer au milieu de la société comme un être à part, victime des lois par mon mariage, victime des hommes par monamour. Si jenerestaispas fidèle à ma position, je mériterais tout le blâme qui m'accable et je perdrais ma propre estime. Je n'ai pas eu la haute vertu sociale d'appartenir à un homme que je n'aimais pas. J'ai brisé, malgré les lois, le lien du mariage : c'était un tort, un crime, ce sera tout ce que vous voudrez, mais, pour moi, cet étatéquivalait àla mort. J'ai voulu vivre ! Si j'eusse été mère, peut-être aurais-je trouvé des forces pour supporter le supplice d'un mariage imposé parles convenances? A dix-huit ans, nous ne savons guère, pauvres jeunes filles, ce qu'on nous fait faire. J'ai violé les lois du monde, le monde m'a punie : nous étions justes l'un et l'autre. N'est-ce pas une loi de 7iotre nature que d'être heureuses f J'étais jeune, j'étais belle : j'ai cru rencontrer un être aussi aimant qu'il paraissait passionné. Mes souffrances m'ont appris à ne pas m'exposer (de nouveau) à l'abandon ! » — Quelques années plus tard, dans Bèatrix, M'"* de Castéran (qui incarne M"** d'Agoult après son aventure avec Liszt), tien-
(ira Je même langage à Galyste du Guénic, agira comme elle parle et ne cédera pas à ce jeune homme.
En 1832, Balzac entend bien arriver à ses fins près de M""^ de Castries ; c'est pourquoi, peu après cette ferme déclaration de principes, M""" de Beauséant tombe dans les bras de Nueil qui l'a suivie en Suisse et vit avec cet amant pendant neuf ans parfaitement heureuse. A ce moment le peu chevaleresque personnage se laissera tenter par un mariage riche et sa maîtresse lui rendra sa hberté par une lettre significative : « Je serai consolée par une pensée de femme. N'aurai-je pas possédé en toi l'être jeune et pudique, toute grâce, toute beauté, toute délicatesse, l'adorable cortège qui suit l'amour adolescent, un Gaston que nulle femme ne peut plus connaître et dont j'ai délicieusement joui... Je vivrai heureuse de celle belle vie passée, mais inconnue à tout ce qui n'est pas nous deux ! » Nueil, bientôt dégoûté de son banal mariage, revient vers M""* de Beauséant, qui le met alors à la porte et le pousse au suicide par cette rigueur. Voici la conclusion de Balzac. Si, après avoir connu un amour tel que celui de M"* de Beauséant, un liomme s'en privée pour tomber dans quelque mariage froid, si l'épouse avec laquelle il espéra goûter de nouveau la félicité lui prouve, par quelqu'un de ces faits qui restent ensevelis dans les ténèbres de la vie conjugale, que celle félicité ne renaîtra plus jamais pour lui, s'il a donc blessé mortellement, au profit d'une chimère sociale^ sa véritable épouse ici-bas, alors il n'a plus qu'à mourir ou à se réfugier dans cette philosophie matérielle, égoïste et froide qui fait horreur aux âmes de passion ! — Quant à M"^" de Beauséant, elle était en droit de se refuser, après le mariage de Gaston, au plus avilissant des partages : une épouse peut bien le subir parfois, pour de hautes raisons sociales, mais une maîtresse le doit avoir en haine puisque dans la pureté de son amour réside toute sa justification! Soit, niais pourquoi M"'" de Beauséant n'a-t-elle
pas agi de la sorte après son premier adultère et réservet-elle à son second amant les manifestations de sa « pureté ». — Tout cela est fort teinté do mysticisme passionnel à la mode du jour, sur un fond d'épicurisme gaulois, héritage de M""* de Berny.
3. La résistance de Af"* de Castries et sa répercussion dans la morale balzacienne.
La Femme abandonnée nous a dit les sentiments, les espoirs, les résolutions de Balzac amoureux de M""* de Castries et cherchant à la diriger dans un sens conforme à ses vœux. Mais les sympathies, toutes littéraires, de la marquise n'eurent pas le pouvoir de la mener jusqu'à l'amour ; elle se refusa aux instances de son adorateur et celui-ci confiait un peu plus tard à l'énigmatique Louise, sa correspondante anonyme de 1836, que c'avait été l'un des plus cuisants chagrins de sa vie! Nous possédons un curieux monument de cet état d'âme dans un fragment longtemps inédit qui avait été destiné par Balzac à trouver sa place dans le Médecin de campagne et qu'a publié la. Revue des deux mondes du i"" juillet 1914; son échec, si sensible à sa vanité grandiose, y est commenté en termes significatifs. — Le médecin explique en effet que personne ne l'aima dans sa jeunesse, parce qu'il est doué de génie et que seuls les médiocres savent plaire aux femmes. Enfin, à trente-quatre ans (Balzac en avait trente-trois en 1832), il rencontre la femme de ses rOves. Elle a aimé déjà, mais pourrait être inriocentée de ce faux pas, car la puissance de transformation de la femme lui permet de restaurer sa sainte innocence par la vertu d'un véritable amour/ Ce qui nous rejette en plein mysticisme de la passion '.
1. El pourtant Balzac a protesté plus tard contre la réhabilitation de la courtisane par l'amour, ce thème rousseauiste développé par Hugo dans Marion Delorme, par Barbey d'Aurevilly dans Amaidie, par Uutnas lils
Par malheur, cette belle personne ne songe nullement à « restaurer sa sainteté » et son amoureux n'en obtiendra que des coquetteries sans conséquences, un baiser à l'occasion, rien de plus ! Elle se montrera fidèle à son éducation mondaine, au y^5^/^7^5me de la société, habituée qu'elle fut, dès son entrée dans ce grand bal de la haute vie parisienne, à jouer avec les sentiments, à juger sans sérieux les passions des hommes, à commettre quotidiennement de ces crimes pour lesquels il n'y a point d'échafaud. Elle lui refusera cette dernière faveur qui n'est rien mais dont le monde fait tout en lui accordant une importance qu'elle n'a point. Et certes, ajoute le savant rustique avec quelque naïveté, personne n'a prié Dieu plus ardemment que moi de crée?' une autre preuve que celle-là pour l'alliance des cœurs ! Hélas, l'amour immatériel n'est que dans les cieux ! — Et Ton songe ici, malgré soi, à la théorie du « clou d'or », hasardée par Sainte-Beuve qui se crut si différent de Balzac mais communia pourtant avec lui par quelques traits de rousseauisme essentiel.
Le médecin de campagne se demande même, avec une sorte de colère rétrospective, s'il n'aurait pas manqué son bonheur par défaut d'audace et pour n'avoir pas suivi les conseils dès ce moment formulés par cet Henri Beyle- Stendhal dont Balzac fera plus tard la renommée ; en d'autres termes, si sa belle n'attendait pas d'être quelque peu violentée pour se donner à lui sans plus de façons? Mais il sent qu'il aurait détesté un bonheur arraché de la sorte : « J'avais devant moi un avenir immense pour dot. Je ne voulais rien que pour elle, je voulais justifier son choix à tous les yeux. Dans mon ivresse, j'espérais la
dans la Dame aux Camélias. Son Vautrin, devenu l'abbé Ilerrcra, s'adresse en ces termes à listhor Gobseck da.n& Splendeur et misères des Courtisanes : 0 Vous êtes fiUo, vous resterez fille, vous mourrez fille, car malgré les séduisantes théories des éleveurs du bétes, on ne peut devenir ici-bas que ce qu'on est! »
rendre fière de moi. Près d'elle, je m'abandonnais à des songes magnifiques dont, par timidité, par pudeur d'amour, je ne lui disais que peu de choses, ayant peur de la devoir à une séduction, ne voulant la tenir que d'elle-même! » Telle fut vraisemblablement l'attitude de Balzac vis-à-vis de M"" de Castries, attitude qui n'eut pas pour résultat d'attendrir cette séduisante personne.
On sait que le romancier devait être plus heureux peu de temps après avec M""* Ilanska, de culture moins parisienne et qui jugea mal, à distance, la véritable situation sociale de son adorateur. Cette victoire lui rendit plus amer encore le souvenir de la résistance qui lui avait été opposée d'autre part, et, dès 1834, il traduira cette amertume en paroles violentes dans la Duchesse de Langeais : « Apprends, dit Ronquerolles, l'un des Treize, à Montriveau qui fait partie du môme groupe, apprends que les femmes de notre faubourg veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais l'impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel, la tendre Antoinette aurait tout oublié ! Frappe donc sans cesse ; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être dans les ressorts métalliques de cette machine à larmes, à manières, à évanouissements, à phrases fondantes, et tu verras le plus magnifique des incendies ! » La prophétie se réalise, car on connaît l'intrigue forcenée de ce récit, sorte de revanche imaginaire prise par le galant rebuté sur son inhumaine marquise. — Une fois encore, sept ans plus tard, dans Les secrets de la Princesse de Cadignan, se trahira la rancune implacable que Balzac conserve à la grande dame qui a repoussé ses hommages après les avoir provoqués. Le manège imaginé par la princesse pour
s'attacher le génial d'Arthez sera même stigmatisé de façon beaucoup trop sévère à notre avis dans ces pages exaspérées, car elle désire sincèrement être aimée de lui; innocenter à tout prix son lourd passé de femme aux yeux du naïf écrivain, c'est encore lui témoigner son attachement par un détour.
Pour contempler sous ses aspects divers l'instable doctrine passionnelle de Balzac, il est intéressant d'étudier son Honorine^ une réédition quelque peu confuse du Jacques et du Lèoni de George Sand, avec des conclusions assez différentes toutefois. On y voit une jeune femme exquise épouser, par inclination, un camarade d'enfance, puis abandonner, après trois ans de mariage, cet homme à la fois excellent et supérieur pour fuir avec un Don Juan vulgaire, qui la délaisse, enceinte, après quelques mois de vie commune. Elle refuse néanmoins avec obstination de retourner auprès d'un époux qui lui pardonne, qui l'adore toujours et subvient secrètement à tous ses besoins avec une héroïque délicatesse. Mais quoi ! Elle ne l'aime pas, ou du moins, elle a reconnu par expérience qu'en cet homme de bien elle n'aime que l'âme et le caractère, ce qui est loin de lui suffire ! Jamais elle ne pourra oublier les étreintes de son amant de passage et c'est précisément par cette attitude, si bassement matérielle, qu'elle prétend servir Vidéal, ou même le rfz'rm.' Donc mysticisme passionnel encore et de la plus audacieuse espèce, puisque c'est l'amour le plus purement physique qui est ici présenté comme dicté par Dieu à cette Bâchante! — Mais, d'autre part, le récit est semé de commentaires qui condamnent la faute de la comtesse et sa conclusion venge la morale outragée puisque, en fin de compte, l'épouse infidèle reprendra la chaîne du devoir et qu'elle mourra la première de ce trop pénible effort : son « Jacques » ne fera que la suivre au tombeau. L'auteur conclura, en moraliste rationnel, cette fois, que Terreur de ces deux
nobles êtres fut Je croire que le mariage est fondé sur la passion. Ce n'est Jonc plus tout à fait ici l'inspiration Je Sand à Venise, de Sand avant tout préoccupée, et pour cause, Je Jonner le beau rôle à la femme aJultère. Balzac est un psychologue qui ne recule pas Jevant les situations auJacieuses mais garJe le plus souvent son sangfroid vis-à-vis d'elles* et qui, une fois certaines concessions consenties à la poésie de la passion ainsi qu'aux exigences affectives de ses lectrices habituelles, sait faire entendre en sourdine la voix de la raison, de l'expérience et de l'hygiène sociale.
Signalons enfin çà et là, dans ses analyses sentimentales, une veine bien reconnaissable de Beylisme qui provient de sa sympathie pour la personne et pour l'œuvre de Stendhal. Déjà dans la Fetmne abandonnée, il mentionne avec admiration le mot courageux d'une Italienne, une de ces créatures divines dont l'âme est aux antipodes de celle des Parisiennes ; cette femme, qu'on trouverait profondément immorale de notre côté des Alpes, disait en lisant les romans français du moment : « Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent tant de temps à arranger ce qui doit être l'affaire dune matinée ! » Et, dans la Maison Nucing en., publiée en 1837, on lit un paragraphe sur/' Ay/)ocri5ze anglaise qui fut manifestementemprunté de Stendhal, puisque celuici est, à ce propos, présenté comme un des hommes les plus spirituels et les plus profonds de notre époque ! Mais surtout la nouvelle datée de 1839 qui s'intitule Massimila Dont est imitée des récits italiens de Beyle. On y voit un Vénitien noble et pauvre, épris d'une riche duchesse florentine qui lui résiste longtemps parce qu'elle est mariée, mais finit par combler tous ses vœux en dépit de cette derniëre circonstance. Stendhal y est une fois de plus désigné par
i . Dans ses Ltitres à l'Etrangère, il proclame « puéril et faux u ce roman (le Jacques qui est le catéchisme le plus complet du mysticisme passionnel.
son nom comme « l'un des écriv^ains les plus ingénieux de ce temps et l'un de ceux qui ontle mieux observé l'Italie^ »! Et Balzac affirme encore, en beyliste docile, que dans la France telle que nous l'a faite la manie des mœurs anglaises, nous ne saurions jamais concevoir le sérieux qu'une femme vénitienne apporte à ses investigations d'amour ! — C'est avec un pareil « sérieux » que le mysticisme passionnel du rousseauisme est uni au galant épicurisme du xviii" siècle voltairien, et dans l'œuvre de Stendhal et dans certaines parties de l'œuvre balzacienne.