II. — LES SUGGESTIONS DE l'eXPÉRIENCE ET DE LA RAISON
Nous venons de voir Balzac influencé par la conception de l'amour que lui suggèrent les grands lyriques de son temps, mais ce fut peut-être dans son vocabulaire plus encore que dans ses convictions intimes, et nous allons maintenant le trouver maintes fois rebelle à leur enseignement sentimental. — Notons avant tout que les études de femmes qui ont fait sa célébrité au lendemain de 1830, consentent déjà de larges sacrifices à la morale rationnelle ; leur ton seul ou certaines de leurs descriptions épisodiques ont pu flatter les instincts féminins déréglés, comme son critique Sainte-Beuve le lui a reproché tant de fois. — Déjà, dans les Chouans, son premier roman de quelque valeur, l'héroïne toute byronienne du récit M"" de Verneuil, miduchesse et mi-courtisane, cro\iàQ\o[r épouser la marquis de Montauron, presque mourant, avant de se donner à lui. La Maison du chat qui pelote, sur laquelle nous aurons à revenir quand nous traiterons du mysticisme esthétique dans l'œuvre balzacienne, oppose le bonheur d'une jeune bourgeoisequi a franchement accepté un mariage de raison aux infortunes de sa sœur, qui a voulu épouser contre le
i. On sait que l'drticlo de r<''phénjôro Revue parisienne ([ui l'a envoyé h. hramortalité est do l'année suivante.
gré des siens un artiste dépourvu de sérieux dans sa conception de sa vie. Le bal de Sceaux nous montre la coquette et altibre M"* de Fontaine manquant le bonheur de son existence pour avoir repoussé par orgueil la main de Maximilien Longueville, un riche bourgeois qui l'aime et qui, par la suite, deviendra pair de France, comme elle avait résolu que son mari devrait l'être ; elle vivra malheureuse près d'un vieil oncle noble au(juel elle a donné sa main par dépit. — Dans La Paix du ménage^ une épouse courageuse et avisée reconquiert son mari volage. Enfin Madame Firmiani, qui passe pour une femme déclassée près de ceux qui fondentleurs jugements sur les apparences, a secrètementépousél'homme que le mondecroit son amant; elle l'avouera pour mari aussitôt que certaines circonstances qui regardent sa fortune lui permettront cette déclaration publique.
i. La « Femme Vertueuse ».
Etudions cependant de plus près, au point de vue moral, un de ces courts récits dont Balzac, arrivé au succès, continua d'être si prodigue, sans cesser de méditer et de publier les grands romans qui sont restés ses véritables titres à l'attention de la postérité. Dans Une double Famille, qui s'appela d'abord la Femme Vertueuse, une épouse de dévotion excessive et de maladroite pudeur sera fort maltraitée par le romancier. Si pourtant l'on examine avec attention les données de ce récit, on jugera que le mari de cette dévote provinciale, Roger de Granville, juge de façon beaucoup trop intolérante et amère une épouse après tout fort dévouée à son bonheur et soumise à sa volonté sans réserves. Avec un peu plus de tact et de doigté, il aurait rendu son foyer tolérable : « Vous devez venir au bal quand j'y vais, lui dit-il par exemple d'un ton roguo. Lorsqu'un jeune homme vous aborde et vous parle, vous
devenez si sérieuse qu'un plaisant pourrait croire à la fragilité de votre vertu... Votre buste est enseveli sous des plis si nombreux que tout le monde se moque de votre réserve affectée, etc.. » Un tel époux ne mériterait-il pas d'être pris au mot et plus écouté qu'il ne lui conviendrait de l'être ien ses discourtoises exigences : « Il possédait, ne peut s'empêcher d'écrire Balzac lui-même, une femme jeune, jolie, attachée à ses devoirs, vertueuse, le modèle de toutes les vertus ; elle accouchait chaque année d'un enfant, le nourrissait elle-même et les élevait dans les meilleurs principes... Pourtant la vie fut odieuse à cet homme. »
En dépit de ces passagères clairvoyances, le portrait de la « femme vertueuse » est inutilement poussé à la caricature par le romancier qui semble trop souvent partager les peu raisonnables impatiences du mari. Mais le dénouement de l'aventure est réglé par lui selon la plus stricte justice distributive. — Granville qui s'estime mal marié, a pris pour maîtresse une grisette, Caroline Crochard, et il en a des enfants. Lorsque M""^ de Granville découvrira tardivement ce faux ménage de son époux, celui-ci dira froidement pour toute excuse : « Vous avez sacrifié mon bonheur à votre salut (éternel). L'amour (romantique), vous n'êtes pas en état de le comprendre. Le ciel froid de la Normandie ne peut être celui de l'Espagne ! Se plier à nos caprices (masculins), les deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l'opinion du monde, l'amour-propre, la religioji même et ne regarder ces offrandes que comme des grains d'encens brûlés en l'honneur de l'idole, voilà l'amour ! — L'amour des filles d'opéra, riposte la comtesse qui ajoute non sans profondeur : De tels feux doivent Hre peu durables ! — Je ne vous aime plus, prononce impitoyablement Granville! — Ah, monsieur le comte, reprend la victime de ce fat, je désire bien sincèrement que ces paroles ne vous soient pas un
jour adressées par celle que vous aimez, avec le ton et l'accent que vous y mettez ? »
Or, c'est précisément ce qui arrive, car la comtesse n'a prévu que trop juste quant à la durée de l'amour ù l'espagnole. Si celui de Caroline Crochard fut, pour un temps, ce sacrifice héroïque, ininterrompu et souriant que réclamait l'égoïsme du Comte, il ne garde pas longtemps ces qualités. Elle s'éprend avec passion d'un jeune homme dont la figure est charmante, mais le caractère ignoble, et elle sacrifie tout à ce vaurien. Gran ville, toujours sous l'empire de sa beauté, s'efforce de l'excuser en proclamant qu'elle sent du moins et qu'elle vit^ ce que n'a jamais fait, selon lui, son épouse! Mais le fils naturel que lui a donné Caroline n'ayant pas reçu l'éducation « de principes » que sa femme assura du moins à ses enfants légitimes, sera convaincu de vol ; alors ce moraliste romantique, écrasé par la réaction des réalités sociales, abandonnera Paris pour aller mourir seul à Florence. A l'un des fils que lui a donné sa femme, il conseille en expirant, de ne pas s'engager à la légère^ comme il s'accuse de l'avoir fait lui-même, dans le lien solennel du mariage et d'étudier longuement le caractère de la femme qu'il doit épouser un jour. Avis raisonnable certes, mais qui ne place nullement où elle devrait être la moralité d'un récit de ce genre, comme nous venons de nous en rendre compte. En réalité Granville a manqué sa vie non par la faute de sa femme dont son devoir était d'excuser les travers ou même les ridicules en considération de ses incontestables vertus, — mais bien par sa propre faute, par son intolérance, sa brutalité, son exigeante sensualité et sa méconnaissance des lois de l'hérédité ou de l'éducation! Encore une fois c'est sa conception, toute romantique, de l'amour qui l'a perdu. Il a cru ce que Balzac, mieux éclairé, reprochera plus tard à son Honorine d'avoir donné pour principe à sa conception de la vie conjugale : à
savoir 'que le mariage est fondé sur la passion, et sur la passion comprise de façon mystique, comme il est habituel de le faire dans la descendance spirituelle de Jean- Jacques. Balzac en punit son héros, nous venons de le dire, mais ne sait pas ou ne veut pas discerner les motifs véritables de la vieillesse lamentable qu'il a jugé bon de lui infliger. L'observateur de la vie a eu le dernier mot, mais n'est pas parvenu à éclairer tout à fait en lui le moraliste, trop docile aux influences de son temps.