‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 9 sur 32 · La morale « au fer chaud » et ses insuffisances · texte numérisé non relu

La morale « au fer chaud » et ses insuffisances

Prenons par exemple en mains la nouvelle intitulée Le Message, mais sous sa forme première et telle que l'imprima la Revue des deux mondes du 15 février 1832. Le préambule raconte une discussion qui se serait déroulée peu auparavant dans un salon parisien sur la moralité des ouvrages de l'esprit. Il y a, opine la maîtresse de maison, deux manières d'instruire une nation : la première et la plus morale consiste à élever les âmes en mettant sous les yeux du lecteur des exemples dignes d'être suivis; la seconde préfère montrer le vice dans ce qu'il engendre de plus horrible, le faire parvenir à ses dernières conséquences et laisser chacun dire à son voisin devant un tel spectacle : « Voilà donc où mènent les passions déréglées! » C'est ce dernier principe qui fournit le secret des livres ou des drames dont les auteurs modernes nous accablent. — Peut-être, conclut alors la femme d'expérience dont je viens He résumer le discours, peut-être y a-t-il de

la poésie dans ce système ? Peut-être pourra-t-il inspirer des œuvres remarquables ? Mais les âmes distin^^uées, les cœurs auxquels il est resté quelque noblesse après la tourmente des passions et les orages du monde le proscriront toujours, car la morale au fer chaud est assurément un triste remède lorsque la morale décente peut encore suffire à la société.

Dans l'auditoire figure cependant la jeune comtesse d'Estber qui est sur le point de manquer au devoir conjugal en cédant à l'amour d'un bel officier, Ernest de la Plaine. Or un des assistants, M. de Villaines, est au courant de cette intrigue ; il déteste d'ailleurs La Plaine, et, pour venger de vieilles injures, il se décide à profiter du tour qu'a pris la conversation ; il éclairera la comtesse sur le danger dont elle est menacée et Balzac fait remarquer à ce propos que la plupart de nos belles actions apparentes ont l'égoïsme pour principe, en sorte que si l'on veut demeurer philanthrope, il est prudent de peu fréquenter les hommes ! Villaines prend donc la parole à son tour et prie ses auditeurs de réfléchir au procédé qui serait le meilleur pour éclairer une jeune femme qu'on saurait sur le point de s'abandonner à tous les plaisirs, à tous les dangers d'une première passion : « Croyez-vous, interroget-il, que je puisse obtenir de cette femme une renonciation entière et complète de ses espérances en lui citant quelques phrases éloquentes et classiques, taillées en plein drap dans Fénelon ou dans Bossuet? Non, elle n'écoutera seulement pas. Mais si je lui racontais une aventure eflrayante, arrivée récemment, qui peignît énergiquement les malheurs inévitables dont toutes les passions illégitimes sont les tributaires, elle rélléchirait. Peut-être elle s'arrêterait au bord de l'abîme! » Et Ik-dessus Villaines entame le récit du Message^au regardant la comtesse d'Estber à la dérobée.

Seulement ce Message^ qui figure maintenant sans préam-

bule et sans précautions oratoires dans les Œuvres de Balzac, est le récit d'un adultère facile, tranquille, accepté de tous! Deux jeunes gens assis côte à côte sur l'impériale d'une diligence se font mutuellement confidence de leurs amours; ils ont l'un el l'autre pour maîtresses des femmes de trente-huit à quarante ans, admirablement conservées, dotées de maris parfaitement aveugles et naïfs. L'un de ces jeunes gens est tué, quelques minutes plus tard, dans un accident survenu à la voiture. Le survivant, chargé par le mourant de remettre à l'objet de sa passion les lettres qu'il en a reçues, s'acquitte de ce « message » avec un entier défaut de tact, mais pourtant sans aucun dommage, grâce à l'imbécillité du mari. La dame, exquise et sensible, peut en effet se livrer à une douleur sans bornes sous le regard de cet imbécile sans lui ouvrir en aucune façon les yeux sur sa situation : « Les moindres paroles, ajoute le messager en terminant le récit de sa mission, les gestes, les actions de cette femme me prouvèrent la noblesse d'âme, la délicatesse de sentiment qui faisaient d'elle une de ces chères créatures d'amour et de dévouement si rare-semées sur cette terre ! » Et sans doute le souvenir de M""" de Berny hantait-il à ce moment la mémoire de son reconnaissant amoureux.

Le récit de Villaines ne laisse pas d'étonner quelque peu ses auditeurs dont la maîtresse du logis traduit alors l'impression unanime en ces termes : « Et vous avez cru voir dans cette aventure une leçon pour les jeunes femmes ? Rien ne ressemble moins à un conle n)oral ! C'est un malheur, ce n'est pas un enseignement. Il faudrait conclure de celte histoire que nous ne devons pas voyager sur les impériales ! Vous nous ave/ présenté la comtesse si heureuse^ son mari si bien dressé que la moralité do votre exemple est, en conscience, fort peu édifiante ! — Quoi, Mesdames, riposte Villaines sans se démonter, n'estce donc rien que de vous monirer(juelle instabilité iri\[)\ie\es

liaisons cnmme//es, de VOUS faire voir le hasard, les hommes, Ibs choses aux ordres de cette yws/îces<'crè/e dont la marche est indépendante de celle des sociétés? N'y a-t-il pas là de (juoi faire frémir une femme au moment où elle va se livrer au malheur? » Il essaye pourtant de remplir plus exactement son programme et conte aussitôt une seconde aventure, celle qui, dans la rédaction définitive de l'œuvre balzacienne, a pris place à la fin de Aiit?'e étude de femme. Cette fois, il s'agit bien d'un affreux châtiment de l'adultère, dans le tragique décor du passage de la Bérésina. Le narrateur conclut, avec intention, que ces scènes d'effroi sont pour lui moins horribles que le spectacle d'une jeune et jolie,femme, encore pure, niais prête à devenir la proie d'un homme sans 'principes l — M""' d'Esther a compris : vers la fin de la soirée, elle prend Villaines à part pour le remercier du conseil déguisé dont elle fera son profit ; mais aussitôt ce personnage, qui garde « une ombre de pudeur », se souvient des mobiles peu nobles qui lui ont dicté son intervention, roM^zV du rôle de moraliste qu'il vient déjouer sans nulle conviction sérieuse, et, dès cette heure, se sent à son tour passionnément épris de la jeune comtesse ! La voilà donc entre deux dangers désormais ! — Ainsi finit de façon sceptique, cynique même, cette tentative incohérente — ou peut-être ironique, — pour justifier la morale au fer ronge, dans la littérature délétère qui prit chez nous son essor au lendemain des journées de Juillet.

Pourtant nous n'avons pas encore affaire ici à du romantisme passionnel proprement dit, car ni M. de Villaines, ni M. de La Plaine ne cherchent à couvrir leur passion d'un masque mystique. L'une de ces nouvelles que Balzac a plus tard soudées entre elles tant bien que mal, — et ])lutôt mal que bien, il faut le reconnaître, — pour en faire sa célèbre Femme de trente ans, le morceau intitulé précisément : A trente ans va nous faire entendre une glorification déjà bien plus nette de la passion rousseauiste ou byro-

BALZAi: ET LA MORALK ROMANTIQUE 17

nienne, au lieu que les cinq autres épisodes qui complètent ce roman décousu sont de tendance plutôt morale au point de vue passionnel, ainsi que je le dirai plus loin.

« A trente ans» donc, nous voyons M"" d'Aiglemont, qui se maria cependant par amour et contre le gré de ses parents, prendre pour amant Charles de Vandenesse, décision qui provoque de la part de l'auteur ces exclamations significatives : « Délicieuses passions, presque toujours délicieusement savourées par les femmes qui les font naître parce qu'à ce bel âge de trente ans, sommité poétique delà vie des femmes, elles peuvent en embrasser tout le cours et A'^oir aussi bien dans le passé que dans l'avenir ! » Et, plus loin, voici des commentaires trop évidemment ironiques, tels que M. de Villaines aurait pu les formuler au profit de M"*'" d'Esther : « Nulle leçon n'est trop forte pour de fortes tentations. La réclusion autrefois ordonnée à la femme en Grèce, en Orient et qui devient de mode en Angleterre (! ) est la seule sauvegarde de la morale domestique ; mais, sous l'empire de ce système, les agréments du monde périssent ; ni la société, ni la politesse, ni l'élégance des mœurs ne sont alors possibles. 1/^5 nations devront choisir. » Et l'on imagine en quel sens choisissaient les lectrices de trente ans ou môme de vingt-cinq.

Rapprochons enfin de ces déclarations significatives un aphorisme qui figure dans La fille aux yeux d'or, à propos d'Henri de Marsay : « Disons-le à la loimnge des femmes, il obtenait toutes celles qu'il daignait désirer ! Et que faudrait-il penser d'une ïcmme sans amant qui aurait pu résister à ce jeune homme armé de la beauté qui est l'esprit du corps, armé de l'esprit qui est une grâce de l'âme, armé de la force morale et de la fortune qui sont les deux seules puissances réelles !» — Ou encore ces impressions de l'actrice Coralie qui s'est éprise à première vue du louche aventurier qu'est devenu Lucien de Rubempré entre les mains de Vautrin et qui contemple le jeune

homme endormi : « Elle s'enivrait, sans pouvoir s'en repaître, de ce noble amour qui réunissait les sens au cœur et le cœur aux sens pour les exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas pour sentir, mais un seul dans le ciel pour aimer éioÀi son absolution. Agenouillée à ce lit, heureuse deTamour en lui-même, l'actrice se sentait sanctifiée ! » Et nous voici bien loin cette fois du xviii' siècle galant, en pleine conception rousseauiste et mystique de la sanctification par l'amour !

Page 1