‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 12 sur 32 · La fem?ne de trente ans · texte numérisé non relu

La fem?ne de trente ans

La renommée de Balzac a été très largement accrue par la série de nouvelles qu'il a réunies sous ce titre, en conservant le même nom à leurs successives héroïnes. J'ai déjà signalé l'une de ces nouvelles, celle qui s'intitule précisément A trente ans, comme très entachée de complaisance passionnelle. L'interprétation qu'il a donnée de ce recueil ne l'est pas moins puisqu'il y définit la trentaine comme l'époque de la vie où la plupart des femmes s'aperçoivent qu'elles sont dupes des lois sociales ! Son admirateur Flaubert pourra donc dire de lui, après Sainte- Beuve, qu'il a inventé la femme de trente ans en révélant leurs possibles destinées amoureuses à bien des maturités féminines dont l'adaptation sociale était à peu près achevée avant de le lire, mais qui ont cessé d'être « dupes » après avoir reçu ses leçons. Pourtant, cette fois encore, c'est l'accent, ce sont les concessions furtives et calculées peut-être qui ont fait le mal, car le cadre de ces diverses aventures affectives reste ordinairement moral comme je vais essayer de le faire voir.

Dans Premières fautes, l'héroïne qui s'appelle Julie comme celle de Rousseau, épouse, par inclination irrélléchie, le marquis d'Aigleuiont, un militaire de belle prestance, mais d'esprit borné et de caractère brutal qui

la désenchante dès le jour de leur mariage. Elle rêvera dès lors aux compensations que lui doit la destinée marâtre : « Son mariage était cause de cette perversité a priori qui ne s'exerçait encore sur rien. Cependant, elle s'était déjà demandé pourquoi résister à un amant aimé quand elle se donnait contre son cœur et contre le vœu de la natiire à un mari qu'elle n'aimait plus! Toutes les fautes et les crimes peut-être ont ainsi pour principe un mauvais raisonnement ou quelque excès d'égoïsrae. La société ne peut exister que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. En accepter les avantages, n'est-ce pas s'engager à maintenir les conditions qui les font subsister? Or les malheureux sans pain, obligés de respecter la propriété, ne sont pas moins à plaindre que les femmes blessées dans leur vœu ou dans la délicatesse de leur naturel! » On voit qu'en théorie tout au moins, l'auteur ne saurait être accusé de complaisance pour les fantaisies passionnelles de son héroïne. Mais on pourrait lui rappeler le principe posé par Rousseau dans sa Lettre à cVAlembert et contredit peu tiprès par lui à toutes les pages de son Héloïse : le lecteur, ou la lectrice, est beaucoup influencé par les spectacles de passions qui sont déroulés sous ses yeux que par les avertissements de prudence dont l'auteur a le soin de couper çà et là ce spectacle !

Bientôt Julie d'Aiglemont conçoit pour lord Arthur Grenville un amour partagé ; elle a pourtant la vertu de l'éloigner d'elle ; mais, par compensation, elle croit pouvoir se refuser désormais à son mari : « Si quelques esprits rigides blâment l'espèce de transaction conclue par Julie entre ses devoirs et ses amours, les âmes passionnées (qui la voudraient adultère) lui en feront un crime. Cette réprobation générale accuse ou le malheur qui attend les désobéissances aux lois ou de bien tristes imperfections dans les institutions sur lesquelles repose la société européenne ! « On voit que Balzac cherche ici

à tenir la balance égale entre morale rationnelle et mysticisme romantique de la passion, afin de contenter les diverses aspirations de ses lecteurs. — Mais voici que lord Arthur reparaît, en dépit de la sentence d'exil éternel qui a été prononcée contre lui par sa bien-aimée et celle-ci de tomber cette fois dans ses bras. « Connaître le bonheur et mourir! Eh bien oui, toute l'histoire de Julie était dans ce cri profond, cri de nature et d'amour auquel les femmes sans religion succombent ! » Cette restriction ne serait qu'hypocrite ou même ironique peut-être. Mais, ce qui est plus décisif c'est qu'au moment des concessions dernières, M™* d'Aiglemont songe à sa fille et se refuse. Lord Grenville mourra d'un accident peu après, ce qui évite une troisième épreuve à la vertu quelque peu précaire dont la femme de trente ans nous a fait jusqu'ici témoins.

Le seconde épisode du roman, Souffrances inconnues^ pose plus nettement les thèses de la morale chrétienne et rationnelle en face des sophismes de la passion mystique. Julie d'Aiglemont, retirée dans son château de Saint-Lange après le trépas du lord, se livre à sa douleur qui lui devient un terrible apprentissage de régoïsme. En effet, nous allons la voir plaider pour le rousseauisme passionnel avec éloquence contre le curé de son village, un homme du monde tardivement entré dans les ordres et qui est donc de taille à lui donner la rispote. Julie commence par demander, dans un cri de désespoir, ce que la société lui rend en échange de l'amour qu'elle vient de sacrifier à ses préceptes étroits? Elle se demande d'autre part à elle-même si son amour resté chaste ne Ta pas fait pécher néanmoins par la pensée. En ce cas n'aurait-il pas mieux valu céder à la tentation pour avoir avec celui qu'elle pleure « cette parfaite communication qui, en superposant les âmes (?) l'une à l'autre, amoindrit la douleur de celle qui reste par la cer-

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titude d'avoir entiërement joui du bonheur et d'avoir su le donner pleinement ! » Cela est amphigourique et peu précis de forme, mais les intentions de l'auteur sont suffisamment intelligibles.

Ayant pénétré le secret de ce regrettable état d'àme, le digne prêtre qui la visite se promet de la disputer au génie du mal qui menace de l'égarer tout à fait. Il n'obtient cependant, pour premier résultat de ses efforts, qu'une recrudescence de révolte chez la petite-fille spirituelle de Jean-Jacques : « Obéir à la société, proteste-telle, eh ! Monsieur, tous nos maux sont venus de là ! Dieu n'a pas fait une seule loi de malheur, mais, en se réunissant les hommes ont faussé son œuvre. Nous sommes, nous femmes, plus maltraités par la civilisation que nous le serions par la nature ! La nature nous impose des peines physiques que vous n'avez pas adoucies et la civilisation a développé des sentiments que vous trompez sans cesse. La nature étouffe les êtres faibles, vous les condamnez à vivre pour les livrer à un constant malheur. Le mariage tel qu'il se pratique aujourd'hui me semble une prostitution légale ! » Mais elle reconnaît aussitôt que cette définition ne s'applique pas à son propre mariage et qu'il lui faut se considérer comme l'auteur responsable de ses maux : « J'ai voulu mon mariage, dit-elle. Peut-être comprendrez vous cependant les cris d'une pauvre femme qui n'a laissé pénétrer dans son cœur aucun sentiment /ac/ice.' Dieu méjugera, niaisyc ne crois pas manquer à ses lois en cédant aux affections qu'il a mises en mon âme! » Voilà le principe môme du mysticisme passionnel, issu de la mystique féminine moderne à travers Rousseau. Les impulsions affectives, le plus souvent peu conformes aux rationnelles exigences de la vie sociale, ne sont plus considérées comme des suggestions du Tentateur, ainsi que l'enseignait la théologie chrétienne mise au service d'une saine morale d'expérience. C'est la voix même d'un Dieu de

bonté qui est supposée parler au cœur du passionné pour lui dicter -ses affections de tout ordre, et, au besoin, l'adultère.

Aussi Julie s'empresse-t-elle de jeter l'invective à la société, ce repaire d'égoïsmes sournois, qui méconnaît les droits de l'amour : « Pour le monde, mes paroles sont des blasphèmes ! J'insulte à toutes ses lois ! Ah ! je voudrais faire la guerre à ce monde pour en renouveler les lois et les usages, pour les briser ! w — Balzac y a sérieusement songé lui-même, comme cela résulte en particulier de la conversation bien connue qu'il eut à Nohant avec George Sand en 1838 et qu'il a racontée par lettre à M""'Hanska ; il se jugeait alors le collaborateur attitré de la femme illustre qui a publié Jacques pour hâter la réforme des institutions sociales dans le sens des suggestions de Rousseau. — Il n'en va pas moins placer dans la boucbe du curé de Saint-Lange les paroles qu'il fallait répondre, en moraliste rationnel, à cette adepte intéressée de la morale romantique. « Vous êtes perdue. Madame, dit le prêtre d'une voix grave et pleine de larmes. Yous rentrerez dans le monde et vous tromperez le monde. Yous y chercherez, vous y trouverez ce que vous regardez comme une compensation à vos maux. Puis, vous porterez wi jour la peine de vos plaisirs. Yos discours me prouvent que ni l'esprit de famille, ni l'esprit religieux ne vous touchent! » En effet Julie a été élevée sans religion dans les croyances philosophiques du xviii' siècle et ne pratique aucun culte. « Aussi, poursuit son juge clairvoyant, n'hésiterez-vous pas entre l'égoïsme social qui vous blesse et l'égoïsme de la créature qui vous fera souhaiter des jouissances. Le pliilosopbisme et l'intérêt personnel ont attaqué votre cœur. Yous êtes sourde à la voix de la religion comme le sont les enfants de ce siècle sans croyances. Les plaisirs du monde n'engendrent que des souffrances. Vous allez changt^r de douleur! » Parole

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profonde que le romancier comrnenle en nous indiquant que les plaintes échappées à la marquise avaient contristé le prêtre, car celui-ci reconnaissait le moi humain sous ses mille déguisements dans cette invective passionnée et désespérait d'attendrir un cœur que le mal avait desséché, la douce voix ciel y étant étouffée désormais par la grande et terrible clameur de Vègolsme. Voilà donc cette fois le mysticisme passionnel rattaché à ses véritables racines psychologiques.

Oui, le curé avait « trop raison contre cette pauvre Artémise d'Éphèse » et M'"® d'Aiglemont qui avait résisté à lord Grenville, cède peu après à Charles de Vandenesse ; elle a de lui un lîls qui sera pour la coupable l'instrument de la punition prédite par l'homme de Dieu. La petite Hélène, fille du marquis d'Aiglemont, sentant que son plus jeune frère lui est préféré par leur mère, le noie, dans un mouvement de jalousie enfantine : c'est le chapitre de La femme de trente ans qui s'intitule Le doigt (le Dieu !

Le suivant se nomme Les deux rencontres : il est d'un byronisme échevelé et fait disparate avec les pages d'observation vraie qui le précèdent et le suivent dans le roman. Un meurtrier inconnu, sublime d'ailleurs autant que fatal, vient une nuit demander asile au marquis d'Aiglemont en présence des siens (jui sont réunis pour la veillée. Son regard magnétique va, comme un coup de foudre, éveiller l'amour dans le cœur de la jeune Hélène d'Aiglemont qui n'a pas perdu le souvenir de son propre crime, le fratricide, et sympathise donc avec cet assassin. Il enlève la jeune fille, que son père retrouvera bien des années plus tard devenue la Medora de ce nouveau Conrad, la compagne d'un corsaire redouté, vivant avec lui sur son bateau de course et se proclamant la plus heureuse femme du monde ! Puis encore nous la verrons mourir de misère et de faim avec son enfant

vers la fin de ce peu vraisemblable épisode, dont la conclusion peut passer néanmoins pour morale !

Enfin, dans la Vieillesse d'une mère coupable, nous retrouverons Julie torturée par la seule fille quelle ait conservée, Moïna. Cette enfant de l'adultère fait mourir sa mère de chagrin par l'odieux égoïsme qui inspire toute sa conduite et par Tintrigue qu'elle noue avec le fils légitime de Vandenesso ; car cejeune homme est son demi-frère, sans qu'elle le sache ou sans quelle veuille le savoir ! — Trait de byronisme final qui assortit le dernier chapitre du récit à l'avant-dernier!

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