Le Lys dans la vallée
Le Lys dans la vallée nous présentera de laron plus cohérente, et, par conséquent plus attachante, la lutte entre la morale rationnelle du christianisme et la morale mystique du romantisme au fond d'un cœur amoureux. A la différence de Julie d'Aiglemont, Blanche-Henriette de Mortsauf est en effet une chrétienne d'éducation, qui, par ses complaisances pour le mysticisme de Saint-Martin \ se rattache toutefois à l'hérésie naturiste du xviii* siècle; il y paraîtra surtout dans les tragiques péripéties de son trépas qui ont soulevé tant de critiques. Si pourtant nous étudions avec attention le cours de sa destinée tragique,
1. Ce publicisto mystique de la seconde moitié du xviii» siècle eut dos partisans fanatiques et conserve aujourd'hui des adeptes. Balzac faitadhésion à sa doctrine dans Le Lys, comme à celle de Swedenborg dans Seraphita. Jacob Boehme, Paracelse, Molinos, M"« Guyon, Martinez Pasqualis, M"*de Krudener, sont aussi présentés par lauteur de La Comédie humaine comme étant parvenus à s'élever sur les ailes de la loi vers le trône céleste, pour y dérober i]uelque chose do la puissance divine. Mais son mysticisme n'est pas très profondément fondé dans son tempérament bien qu'il ait pu hériter de sa mèie de certaines tendances névropathiiiuos et qu'en 1 832, a Sache, ses excès de travail lui aient donné des hallucinations qui lui liront redouter la folie. Les superstitions, assez vulgaires, auxquelles il & sacrifié parfois et dont sa correspondance présente quelques traces no semblent pas non plus avoir exercé sur sa pensée une influence habituelle.
nous reconnaîlions que la morale rationnelle garde malgré tout, dans celle destinée, le dernier mot.
iVP* de Mortsauf a été liée par le mariage à un époux despotique qui serait tout à fait odieux dans sa tyrannie s il ne nous était présenté comme ne possédant pas l'entière responsabilité de ses actes. Cet homme est en effet profondément usé et presque constamment malade par les nerfs, en conséquence des privations qu'il a dii supporter pendant l'émigration. — Le jeune Félix de Vandenesse s'éprend, à première vue, de la belle comtesse et il le lui prouve sans délai comme Honoré le prouva, dit-on, un soir de bal, à M™* de Berny, en baisant frénétiquement ses épaules nues: sensation brûlante dont le souvenir ne quittera plus M"* de Mortsauf bien qu'elle ait aussitôt réprimé cette inqualifiable hardiesse. Il exploite ensuite la dévotion « martiniste » de celle qu'il aime pour lui parler hardiment le langage du mysticisme passionnel : « Mon Dieu, soupirera-t-il pai- exemple à ses côtés, eii se servant^ comme le remarque Balzac lui-même, du langage mystique auquel leur éducation religieuse les avait habitués, Mon Dieu, vous savez par quelles voies nous avons marché l'un vers l'autre! » Et se tournant vers Henriette : « Ne déliez jamais ce que le ciel a uni 1 Vos souffrances étaient le grain répandu par la main du Sauveur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. » — \\ s'agit de leur sentiment adultère qui est ainsi placé ouvertement sous le patronage du Dieu de Rousseau.
De son côté, et avec plus de discrétion dans son langage, Henriette traite le jeune Félix en ami envoyé par Dieu pour l'aider à porter ici-bas le lourd fardeau de son devoir. Plus lard pourtant, elle se repro(;hera d'avoir failli à ce devoir rien qu'en interprétant de la sorte la mission *lu jeune homme auprès d'elle. Mais c'est qu'en admirant la fldélité que lui gardait son jeune amoureux, elle a cru à quelque dessein du ciel; elle a eu la certitude, toute
religieuse, de pouvoir aimer un « frère » sans ollenser Dieu ni les hommes; elle a môme trouvé quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour divin, qui est le ressort même du monde selon les enseignements du bon Saint-Martin. — Excusable faiblesse, après tout, surtout si Ton songe à l'héroïsme que déploiera la comtesse pour demeurer jusqu'au bout fidèle à cette conception toute fraternelle de ses relations avec Félix, mais faiblesse cependant aux yeux de l'expérience et de la psychologie chrétiennes. Elle devra l'expier par les affres de son agonie.
Elle n'a pourtant rien caché de l'état de son cœur à son directeur spirituel; mais celui-ci, par compassion humaine peut-être ou parce qu'il la connaît pour une àme forte en laquelle il se confie, ne l'a pas clairement avertie de son danger. Elle a parfois, comme Saint-Martin, des pressentiments ou même des visions qui lui laissent entrevoir l'avenir, mais ces avertissements d'En-haut (ou plutôt ces manifestations subconscientes de son affectivité émue) ne se rapportent qu'à ses enfants ou à Félix, jamais à M. de Mortsauf. Elle le fait remarquer à son directeur et celui-ci n'en voit pas moins dans ces anomalies l'intervention divine, ce qui n'est pas non plus d'une parfaite prudence ! Aussi M""^ de Mortsauf ne sera-t-elle bientôt maintenue dans la voie droite que par le souci de ses enfants dont la santé très délicate réclame les soins minutieux d'une mère : (f Si encore, en man(juant à mes devoirs, il ne s'agissait que de moi, dira-t-elle alors à Félix avec un superbe sourire ! Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants ? Croyezvous qu'ils vécussent trois mois sous la direction insensée de cet homme? Leur mort serait certaine... Mon Dieu, pourquoi parlons-nous de ces choses '/ Mariez-vous et laissez-moi mourir! » Et voilà encore un discours qui risque d'avoir un effet toul contraire à celui qu'il vise.
Varidenosse ne se marie pas, mais il se fatigue à la
longue d'une situation sans issue. Il s'engage alors sur la voie d'un moins platonique amour (qui va permettre à Balzac de confronter sous nos yeux une fois de plus la passion romantique avec la loi chrétienne du devoir conjugal). — Il s'éprend d'une originale et virile Anglaise, Arabelle, marquise de Dudley. Celle-ci a des vues assez particulières sur les droits de la passion ; elle se permet les libres amours par privilège de naissance, parla vertu du sang très noble qui coule dans ses veines, — ce qui est encore une forme de mysticisme passionnel, puisque c'est agir en alliée de choix du Très-Haut vis-à-vis des lois sociales. — L'aristocratie, dit-elle, ne saurait dans notre âge démocratique se distinguer du vulgaire et se relever à ses yeux que par les sentiments extraordinaires : « Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur? Par des sacrifices (de situation sociale) auxquels n'atteignent pas les femmes vulgaires. Elles ne connaissent que deux routes communes : ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane ! »
En d'autres termes, lady Dudley projette de faire pour Vandenesse ce que M'"" d'Agoult venait de hasarder au prolit de Franz Liszt ; disposition d'esprit qui la conduit à condamner la vertu de M""" de Mortsauf : « Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime, dit-elle à son amant de sa rivale? Elle préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Moi aussi, je me suis demandé si je ne commettais pas un crime en t'aimant, si je violais les lois divines et fai trouvé que rien n'éiait plus religieux ni plus naturel ! Vowvquoi Dieu créerait-il des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les adorer :^ Le crime serait de ne pas t'aimer ! N'es-tu pas un ange? Cette dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes. Les règles de la morale [rationnelle) ne te sont pas applicables. Dieu t'a 77iis au-dessus de tout! N'est-ce
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pas me rapprocher de lui que de Caimer ? Pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses dicines :^ Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent se* brûler aux bougies d'une fôte. Est-ce une erreur? N'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion. J'ai eu la faiblesse de t'aimer tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique! »
On a rarement exprimé avec plus de fougue les convictions du platonisme erotique devenu le mysticisme passionnel, à travers l'évolution romanesque et romantique. Peut-être même Balzac a-t-il voulu caricaturer ici, jusqu'à un certain point, les héroïnes des premiers romans de Sand ; mais, à cette date, ses lectrices ne sentaient nullement l'ironie en de tels accents. — Pourtant Vandenesse se défend contre les prestiges de celte éloquence intéressée; il traite d' « enivrants bavardages » les arguments spécieux de son Anglaise : il se dit qu'il aime à la fois un ange et un clérnon, deux femmes également belles mais dotées l'une de toutes les vertus que nous meurtrissons trop souvent chez autrui par nos imperfections personnelles, l'autre de tous les vices que now^ déifions par étjoïsme^ — <e qui est encore une heureuse définition de la morale lomantique. — A la longue, lady Dudley n'en triomphe pas moins des scrupules du jeune homme par les voluptés qu'elle lui verse, si bien qu'à son tour et pour un instant tout au moins, il ira jusqu'à mettre bien au-dessus des « finasseries catholiques » de la comtesse la grandeur «l'âme de la marquise qui se perd pour un homme, qui renonce pour cet homme à sa réputation et fait toute sa vertu de son amour!
Il aura même le cynisme et la cruauté impardonnable d'utiliser son infidélité pour tenter une fois encore de vaincre les résistances de M'" de Morlsauf: u Commenf.lui
a dit celle-ci qui n'if^nore rien de ses relations avec l'étrangère, comment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme? — Oui, riposte Félix, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier davantage ! Elles donnent tout 1 » Alors, saisie par le grandiose de sa rivale, soupçonnant (bien à tort, comme on va le voir) quK le bonheur devait justifier cette i?nmolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, Henriette demeure un mslani s ta pide en face de sa vie manquée!
Cette horrible tentation du doute ne l'aura que pour un momentaccablée, car elle va se relever tout aussitôt grande et sainte, en portant haut sa ttHe innocente. Aussi bien Félix lui a-t-il donné raison dans son cœur ! A Henriette donc l'amour impérissable de son âme, à l'Anglaise la passion fugitive et bientôt l oubli le plus profond. « Elle joue dans ma vie, dira-t-il alors, un rôle secondaire. Elle le sait et s'y résigne. J'ai le droit de la quitter comme on quitte une courtisane. Elle n'aura pas de moi MXi regret! » Et voilà le salaire des sacrifices extraordinaires qu'elle a consenti à sa passion !
Pourtant M™* de Mortsauf a été atteinte d'une maladie mortelle sous le coup du désespoir que lui a causé quelque temps la trahison de Félix ; ne pouvant plus supporter aucun aliment, elle est destinée à mourir littéralement de faim sur son lit de souffrance. Pour plus de clarté, je distinguerai trois phases dans cette agonie étudiée avec tant de soin par Balzac : la suprême tentation romantique et passionnelle, les derniers instants tout chrétiens, enfin le jugement prononcé par Henriette elle-même sur sa vie sentimentale dans la lettre qu'elle a laissée pour Félix.
Et d'abord, à l'approche du dernier instant, la comtesse semblera céder pour la premi^re fois sans aucun scrupule aux conseils de sa passion pour Vandonesse. A cet abandon de soi-même, l'abbé Birotteau donnera le nom qu'il porte dans le christianisme rationnel : c'est une tentation.
une ruse suprême du malin esprit, du mauvais ange qui dispute cette belle âme au Ciel. EL le prêtre soupirera dans une ardente invocation à son Dieu : « Que celte sainte ne meure pas dans une heure de doute, en laissant échapper des paroles de désespoir 1 » Ecoutons cependant ces paroles révélatrices qui souligneront pour nous le caractère diabolique, au sens chrétien de ce mot, des suggestions rousseauistes dans le domaine de la vie sentimentale.
Henriette a donc perdu pour un moment toute cette calme majesté que lui communiquait jusque-là le triomphe constamment remporté par sa volonté consciente sur ses impulsions affectives : son front exprime l'audace aggressive du désir; sa bouche s'essaye au sourire de la volupté. Bien vainement d'ailleurs, car la terrible maladie qui la ronge achève en cet instant de la défigurer au point que le pli de sa lèvre ressemble au ricanement de la mort : « Je redeviendrai belle, murmure-t-elle avec égarement. Je veux connaître le bonheur ! » Et la femme, autrefois si imposante par son empire incontesté sur elle-même, montre à présent en toutes choses la naïve irresponsabilité d'un enfant dont l'insouciance est profonde pour ce qui n'est pas son désir ou lui! « Vivre enfin, poursuit cependant la mourante, vivre de réalités et non de mensonge. Tout a été mensonge dans ma vie. Je les ai comptés depuis quelques jours, ces impostures ! Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu î » — Vivre sa vie, ce sera bientôt le mot d'ordre des générations rousseauistes venues après celle de 1830. Et Balzac de se demander ici, par une sorlc de complicité furtive avec son héroïne, si tous les mourants dépouillent do la sorte les déguisements sociaux de même (|ue l'enfant n'a pas encore appris à s'en revêtir. — Mais ce déguisement, lui répondrions-nous, estun uniforme, celui de l'armée sociale en marche vers la conquête de la puissance par la coordi- Tiation des ellorts individuels. — Aussi l'abbé Birotteau doute-t-il (jue cette âme si noble soit vérilablcmentcomplico
des mouvements Ae folie qui l'agitent, tandis que Félix à qui vont ces aspirations désordonnées proclame de son côté que « Ce n'est plus elle ! »
Bientôt en effet Henriette aura retrouvé son courage. Agenouillée alors devant son mari, la tôte posée sur les genoux de cet homme qui l'a si peu comprise, elle voudra lui faire amende honorable, en termes délicats et voilés, pour des fautes qu'elle n'a jamais commises autrement qu'en pensée ' : «t Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse, il peut m'être arrivé, Monsieur, de manquer parfois à mes devoirs... Mais comme je vous ai tendrement aimé, comme je suis restée votre femme soumise... vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur... N'est-ce pas au courage de l'épouse etde la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous?» Héroïque attitude stoïco-chrétienne qui porte avec elle sa récompense, comme l'expriment les derniers mots de la comtesse.
Et pourtant, elle laisse en expirant pour Félix une lettre qu'une chrétienne non touchée de l'hérésie rousseauisle eût anéantie dans un suprême effort de vertu. Ainsi que Julie de Wolmar, dont l'amour avait été moins chaste, elle confesse à son amoureux qu'elle s,'est sentie brûlée sans trêve par le souvenir des baisers affolés dont le jeune homme l'assaillit lors de leur première rencontre. Ni le temps, ni sa ferme volonté n'ont pu dompter cette impérieuse volupté, dit-elle, si bien que depuis lors elle s'est toujours demandé involontairement : « Que doivent être les plaisirs ! » — Pourquoi laisser derrière soi de telles confidences? — Toutefois les dernières lignes de cet aveu
1. « Peut-être, avait-elle écrit naguère avec un beau raffinement de scrupule, peut-t>tre doit-on expier rudement les pas (jue l'on a laits en avant de ses enfants et de son mari lorsqu'on se promenait le soir alin d'iHre seule avec des souvenirs et des pensées qui no leur appartenaient pas et qu'en marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre ? Lorsqu'une femme se baisse alin de recevoir dans les cheveux le baiser do son mari pour se faire un front neutre, il y a crime 1 »
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superflu auronl de nouveau l'accenl chrétien : « J'arrive au lieu du repos immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regrets. Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois suivant leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis pas tombée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé! »
L'on fermerait donc le livre sur une impression saine si Balzac n'avait jugé bon de couronner ces pages d'émotion vraie par un post-scriptum franchement ironique. Tout !<' roman est supposé écrit par Vandenesse en personne au profit de Natalie Evangelista, comtesse de Manerville, qu'il aime et et qu'il veut décider à l'amour en Téclairant au préalable sur les impressions sentimentales qui ont façonné et formé son caractère dès son début sur la voie des passions. Or, après avoir pris connaissance de son récit, la coquette créole lui répond du ton le plus railleur, qu'après réflexion, elle ne se sent pas de force à se mesurer avec le souvenir de la séraphique Henriette : « Je renonce, lui dit-elle, à la gloire laborieuse de vous aimer » Kt l'on dirait Arabelle reparue sous d'autres traits pour insulter une dernière fois à la vertu de sa rivale!
Un moraliste strict (tel que le Jean-Jacques imprévu de la Lettre à rf'A/e;«Z»e;7) jugerait, que de tels problèmes ne sont jamais utilement posés devant le public, quelque solu- '^lionque croie devoir leur donner l'écrivain évocateur dévie. Mais les psychologues nés, tels qu'un Hippolyte Taine, no laissent pas d'êtres reconnaissants à Balzac pour une si magistrale autopsie du cœur féminin. — C'est par cette distinction qucje formuleraiquant à moi mon jugement d'ensemble sur l'œuvre balzacienne considérée sous l'angle passionnel. Et j'ajouterai, pour lui rendre pleine justice, qu'une figure comme celle d'Eugénie Grandet rachète bien des silhouettes équivoques; cfir cette évocation-là du moins est sans fausse note. Jamais on n'a peint plus pure et plus parfaitement droite la jeune fille élevée dans la tradition chrétienne.