‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 15 sur 32 · I. QUELQUES CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES · texte numérisé non relu

I. QUELQUES CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES

Le Chef cCœuvre inconnu nous offre en ce sens de frappants commentaires sur l'art du peintre. On y voit un certain Frenhofer, précurseur de nos impressionnistes, symbolistes, pointillistes ou cubistes condamner la ligne comme une chose qui n'existe pas dans la natui-e. Cet homme est un producteur enthousiaste, sans cesse en conversation avec r« esprit » qui l'inspire, une vraie nature d'artiste, c'està-dire une nature exubérante et folle à laquelle sont départis de larges pouvoirs mais qui, trop souvent, en abuse et prétend entraîner la froide raison, avec les bourgeois, ses adeptes, vers des régions austères et pierreuses où, pour ces gens, il n'y a rien ! — Et, en fait, la figure de femme que Frenhofer a jetée sur sa toile et qu'il considère comme son chef d'œuvre n'est, pour l'œil du spectateur de sangfroid, qu'un amas confus de couleurs arbitrairement assemblées. C'est pourquoi l'artiste mourra subitement de désespoir lorsque ses amis auront naïvement confirmé, parleurs observations critiques, ce malentendu irrémédiable qu'il pressentait déjà entre lui, Vinspirê, et la masse des esprits moyens. On sait que Emile Zola fondera plus tard sur un*; aventure tout àfaitanalogue son roman de l'Œuvre qui est une nouvelle élude et une plus entière profession de foi du mysticisme esthétique. Et l'on se souvient aussi qu'une

déception du même genre fut réservée au sculpteur Rodin lorsqu'il offrit au public son effigie d'Honoré de Balzac, précisément !

Mais Balzac va moins loin que Zola dans son dédain de la tradition; il n'est pas sans 'introduire quelques sages réserves théoriques dans son prophétique aperçu des destinées de l'art français au cours du siècle romantique. Il objecte à son Frenliofer (jue le dessin, cette combinaison de « lignes » exactement situées par un œil expert, donne aux objets évoqués leur squelette. Or la couleur est l'élément qui donne l'illusion de la vie, certes ; mais, après tout, la vie sans le squelette est une chose encore plus incomplète que le squelette sans la vie. hapra/ique et l'observation patiente sont ioitl chez un peintre. Si le raisonnement ou la poésie exigent trop des pinceaux ou de la brosse — ces outils professionnels àeVartisan qui doit toujours subsister sous Vartiste, — ce dernier marchera vers le doute qui paralyse ou vers la folie qui aveugle ! Un peintre ne doit méditer que la palette à la main ! Saines admonestations qui associent, de façon fort acceptable pour la raison éclairée, les droits de l'inspiration avec ceux de l'expérience, en matière de création artistique.

Sur la musique, Balzac a également des pages fort pénétrantes dans sa nouvelle de MassimiliaDoni. Le mysticisme peut réclamer à bon droit une plus large place dans cetart aux mystérieuses résonnances, qui parle presque uniquementàralfectivité subconsciente, et c'est en effet une intéressante thèse de mysticisme musical qui est développée dans ces pages. Elles sont dédiées au critique d'art Jacques Strûnz, dont le nom est de consonnance germanique, et qui, le texte même l'indique, devait être un familier delà philosophie romantique d'Outre-Rhin, de l'esthétique kantienne en particulier. Nous nous sentons là très près des doctrines que Schopenhauer avait exposées vingt ans plus tôt, mais qui ne devaient conquérir la notoriété que vingt

ans plus tard. L'émotion musicale est présentée comme capable de conduire l'auditeur au sein même de la Vie métaphysique, de porter l'homme, sur un fleuve d'éléments voluptueux, au centre même des choses, en sorte que sa pensée pourra de façon fugitive, embrasser le monde tout entier d'un seul regard ! La musique atteint l'Infini, et c'est là un privilège qu'elle partage avec l'amour et avec Y opium (mysticisme narcotique) trois voies différentes, mais convergeantes entre elles vers ce pays magnifique qui est le pays des chimères pour ceux qu'on nomme les sages, le pays des réalités pour ceux que traite de fous le vulgaire ! Et Ton peut accepter, au moins dans l'état présent de la science psychologique, cette interprétation enthousiaste de l'art musical !

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