II. LUCIEN 1>E RUBEMI'RÉ
Les suggestions de prudence qu'est venu fournir à l'observateur de la Comédie humaine le spectacle de la vie se marquent surtout dans les grandes figures d'artistes et d' « intellectuels » dont il a décoré çà et là sa riche galerie de portraits contemporains. Nous passerons toutefois sans nous arrêter devant le Canalis de Modeste Mignon^ si vrai dans son parfait égoïsme de producteur arrivé et consacré par le succès ; aussi bien Balzac ne le donne-t-il pas pour un artiste vraiment digne de 'ce beau nom\ — Je dirai un mot seulement du peintre Théodore qui figure dans La Maisoji du chat qui pelote, pour le malheur de la jeune bourgeoise dont il a séduit l'âme trop naïve. La pauvre
\. Dans la première conception de ce roman, Jont l'idée venait do M"» llanska (voir Corresp., il, 85). Balzac projetait de peindre un poète véritable dont la grande âme aurait rebuté, par ses aspérités et par sea manies nécessaires, une ftme inférieure, celle de la jeune fille qui s'est éprise de lui sur la lecture de ses œuvres. Donc un thème de pur mysticisme esthétique. Mais le roman est devenu bien plulAl une leçon donnée à ce mysticisme irrélléchi, et Modeste Mignon, (î'est l'Augustine du Chat qui pelote, qui aurait été éclairée à. temps sur les fatuités de i'àme artiste.
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Augustine ne connaîtra près de lui que déceptions et souffrances morales en dépit de sa vertu parfaite et de ses efforts méritoires pour se hausser jusqu'aux régions supérieures où se plaît la pensée de son époux. Les mesquineries de son éducation, ses préjugés d'enfance, ses habitudes religieuses même s'opposent à la complète émancipation de son intelligence : il faut des femmes plus fortes pour subir sans dommage la puissante étreinte du génie ; les humbles fleurs écloses dans les vallées meurent quand on les transplante vers les cimes, dans les régions où se formentles orages, où le soleil mord et consume ! — En termes plus simples, Théodore se croira trop souvent permis de traiter sa jeifhe épouse en brutal odieux, et presque en dément ! Elle s'éteindra donc à vingt-sept ans pour n'avoir pu satisfaire à ce besoin d'exaltation constante qui est celui de l'artiste créateur. Mais certes le beau rôle n'est pas accordé par l'auteur à ce dernier dans cette tragédie domestique. Pourtant Balzac ne nous renseigne pas sur les destinées ultérieures de son Théodore, en sorte que nous ne savons si les cruautés de cet homme avaient au moins un semblant d'excuse dans les exigences de son génie et que le mysticisme esthéticjue ne se trouve pas suffisamment averti ou contenu par la méditation de cette tragédie conjugale. Nous serons mieux éclairés par lui sur Lucien Chardon de Rubempré qui a débuté par des exigences analogues mais dont nous connaîtrons le lamentable avortement artistique. Lors de ses pénibles débuts dans un milieu social fort supérieur à celui qui l'a vu naître, son Égérie provinciale, M""' de Bargeton, lui inculqua la plus pure doctrine du romantisme, en matière de vocation poétique. Cette belle personne un peu mûre se donne en effet pour une byronienne ; elle fait profession d'admirer Ali, le cruel pacha de .Janina ; elle aurait voulu, dit-elle, vivre dans le sérail de ce tigre à face humaine, pour lutter de ruse avec lui ; vaincue, elle eût encore
trouvé quelque chose de grand à être cousue dans un sac el noyée, comme il advint à l'héroïne du Giaour. Elle voudrait enfin ressembler à Lady Esther Stanhope que Lamartine visita dans sa solitude orientale et que Balzac appelle irrévérencieusement « ce bas bleu du désert » !
Ainsi disposée pour sa part, cette romanesque personne enseigne à Lucien débutant que les hommes de génie, tels que lui, n'ont ni frëres, ni sœurs, ni pèçes, ni mères ici-bas 1 Les œuvres grandioses qu'ils ont pour mission de produire leur imposent Végoïsme et leur prescrivent de tout sacrifier à leur grandeur future. Ce sacrifice ne sera, d'ailleurs, que provisoire, car leur famille pourra bien souffrir tout d'abord des « dévorantes exactions » perçues par leur gigantesque cerveau sur le patrimoine de la race ; plus tard, par une compensation légitime, cette famille privilégiée recevra d'eux jusqu'au centuple le prix des abnégations de tout genre que réclame l'établissement d'une royauté contestée ! Le génie ne relève que de lui-même, est seul juge de ses moyens parce que seul il connaît ses fins, et peut se mettre audessus des lois, puisqu'il est appelé à les refaire I — Notons que Balzac a partagé toutes ces convictions lors de ses débuts et que, sans doute, il n'y a jamais renoncé pour sa part. Il n'en a pas moins le mérite de les montrer longuement, crûment comme des ouvrières de désordre et de ruine chez son Grand homme de province ; tandis qu'il donne ses propres traits physiques au modeste David Séchardjle beau-frère du brillant Lucien, à ce David (jui, génial pourtant lui aussi, inclinera son génie devant ses devoirs de famille et marquera sans cesse un dévouement héroïque aux intérêts de ses proches !
En effet les suggestions byroniennes de M"" de Bargeton, appuyées par l'exemple de César, de Colomb, de Palissy, «h- Louis XI, de Fox et de Napoléon, flattent les vices
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secrets de Lucien et avancent lu corruption de son cœur. Les sacrifices que son beau-frère Séchard consent discrètement à son profit, la sagesse stoïque de cette belle âme favorisent encore en lui la tendance qui entraîne l'homme à tout rapporter à soi-même, et lui donnent peu à peu les vices de ces fils de famille dont il n'a pas les ressources. Parce qu'il a sans trôve étendu autour de lui le cercle de son ambition, Rubempré sera contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir. Un échec lui serait désormais compté comme un crime de lèse-majesté sociale par les flatteurs do sa gloire naissante, et, vainqueur ou vaincu dans la lutle pour le succès, il n'en aura pas moins assassiné en lui au préalable toutes les vertus sur lesquelles repose la société bourgeoise.
Venu à Paris en compagnie de sa protectrice, Lucien se voit aussitôt accueilli, sur sa bonne mine, dans un (' cénacle » d'artistes probes et sincères dont le plus bel ornement estd'Arlhez, cet autre portrait idéalisé de Balzac. Mais le jeune provincial, impatient d'atteindre à la fortune, s'engage dans le bas journalisme, en sorte qu'un de ses plus honnêtes amis, Michel Chrestien, devra l'avertir en termes sévères du danger que lui fait courir son excessive confiance en lui-même. Chrestien fait entendre à ce trop docile disciple de la belle Nais, que le mysticisme esthétique est plus souvent la voix du Diable que la voix de Dieu aux oreilles de l'artiste imprudent : « Il y a chez toi, dit ce garçon de cœur à Rubempré, un esprit diafwligue, avec lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires à nos principes. Tu feras en toimême des discussions admirables où tu seras grand et qui aboutiront à des choses blâmables. Ta vanité accuse un effroyable égoïsnie. Lis Le Tasse de Goethe, la plus grande œuvre de ce beau génie : lu y verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les triomphes, l'éclat. Eh bien, sois le Tasse, sans sa folie. Le monde el les
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plaisirs l'appelleront. Reste ici pour souffrir courageusement et te fier au travail! » Paroles perdues! Avant que le coq ait chanté trois fois, Lucien aura trahi la cause du travail probe pour celle de la paresse et des vices parisiens ! — Un moment, cette détermination lui assurera les ivresses du triomphe et de la puissance sociale ; puis la chance tournera contre lui et il rentrera ruiné, écrasé dans sa ville natale.
D' Arthez-Balzac prétend expliquer cet échec par une assez subtile distinction entre le Poète digne de ce nom (ce que sans doute il prétend être pour sa part) et « l'homme à poésie » qui rêve mais ne pense pas et qui signerait volontiers ?m pacte avec le démon (c'est le mysticisme diabolique conscient) si ce pacte devait lui assurer quelques mois d'une vie brillante et heureuse. Lucien n'a droit qu'à cette dernière qualification : paresseux, il se croit habile en escamotant les difficultés au lieu de les vaincre ! — Et voici qu'en effet, maudit de sa mère et de sa sœur qui ont été par lui réduites à l'aumône, inculpé de faux pour avoir imité la signature de Séchard, Lucien est acculé au. •pacte démoniaque pour avoir repoussé l'alliance divine qui s'offre à tout artiste digne de ce beau nom. 11 signe, on le sait, ce pacte dégradant avec le forçat Vautrin, déguisé en abbé Herrera, et il fait, sous les auspices de ce hideux personnage, une brillante rentrée dans la plus haute société parisienne. Mais le voilà désormais associé aux crimes d'un bandit. A la fois orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et de besoins d'ordre, il se révèle décidément comme l'un de ces génies inco)7iplcts qui ont bien quelque puissance pour désirer ou pour concevoir, mais non pas la force suffisante pour réaliser leur conception sans défaillance. Il sera linalement impliqué dans une ullaire de meurtre et se suicidera dans sa prison au moment même où Vautrin va parvenir à l'en tirer. — Et je pourlais répéter, à propos de ce récit, les remarques que
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m'inspirait Le Lys dans la vallée, ce commentaire du mysticisme passionnel. Le mysticisme esthétique y peut être llatté en passant par certaines suggestions ou constatations (le détail ; il est condamné dans ses prétentions illégitimes par l'évolution et par les conclusions de l'ouvrage.