III. BALTHAZAR CLAÈS
Rubempré n'a pas le génie. Le héros de La recherche de l'Absolu possède ce don céleste bien qu'il en mésuse et que cette supériorité ne le conduise nullement au bonheur. L'aventure de Balthazar Glaès est encore une étude de mysticisme esthétique bien que la science, et non pas l'art, soit le domaine oii se meut cette haute pensée d'inventeur. — J'ajoute que La recherche de l'Absolu offre, dans son intrigue, une curieuse parenté avec Eugénie Grandet ; dans l'un comme dans l'autre ouvrage, on trouve un tableau des ravages causés par la Volonté de puissance individuelle lorsqu'elle se déploie sans aucun de ces ménagements que l'expérience et la raison conseillent à l'égard des individualités voisines, au sein de la société humaine; volonté de pouvoir qui se traduit ici parune sordide avarice, làpar une folle prodigalité. Notons encore que M*"" Claès aime son mari de façon plus clairvoyante que M""® Grandet, mais avec la môme passivité regrettable et que Marguerite Claës devinera, puis jugera son père aussi bien qu'Eugénie Grandet, après que toutes deux auront perdu leurs mères, tuées par des émotions analogues. Si, chez Claès, la volonté de puissance a pour objet premier la gloire^ cette gloire est considéré© par lui comme la source certaine d'une fortune sans bornes ; mais chez le grand bourgeois de Douai, l'effort vital est plus nettement appuyé que chez l'artisan enrichi de Saumur sur la croyance à une mission d'En-haut ; en d'autres termes, cet effort revêt sous nos yeux l'aspect
(l'un véritable mysticisme d'alliance. C'est pourquoi, aux yeux de son créateur Balzac, Claës demeure jusqu'à sa fin lamentable le génie, digne de tous respects, et même naturellement bon \mv surcroît, bien que, sans le vouloir et même sans le savoir, il torture et extermine les siens tout aussi cruellement que le père Grandet.
Son destin peut se lire d'avance dans le portrait magistral que Balzac a tracé de lui. Son large front offre les protubérances sous lesquelles Gall a placé les mondes poétiques : ses yeux d'un bleu clair et riche ont la vivacité brusque qui a été remarquée chez tous les grands chercheurs de causes occultes. La misère de son costume dit ses préoccupations exclusivement spirituelles. Il vit tout naturellement en dehors de ses affections et de ses devoirs, dans le commerce de quelque génie familier. A un prêtre, il paraîtrait plein de la. parole de Dieu : un artiste le saluerait ^comme un grand maître ; un enthousiaste le prendrait pour un voyant de l'église swedenborgienne ! — Et ces trois formules, empruntées de trois mysticismes divers, le définissent bien nettement pour ce qu'il est dans la pensée de Balzac : un mystique de l'investigation théorique.
Un officier polonais, débris de la grande Armée napoléonienne, mais dont on ne sait guëre les origines et les attaches et qui, pour l'aspect physique, ressemble à Mephistophélès, a engagé Ciaès sur la voie qui le conduit à sa perte en le poussant à rechercher l'Absolu, c'est-à-dire le Principe supposé dont procèdent tous les corps de la Nature. Un moment cette dangereuse manie semble écartée du cerveau de Balthazar par une guérison bienfaisante mais peu après une lettre reçue de cet étrange personnage \o rejettera définitivement vers ses alambics insatiables. Aussi M"* Claès voit-elle avec perspicacité dans le néfaste conseilhjrde son époux une incarnation du Te?itate u r Ae>sic\\réiienH , un fauteur fie ce péché d'orgueil dont Satan se rendit cou-
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pable en personne el contamina nos prenners parents ! N'y a-t-il pas, dans cette circonstance, un avertissementde l'auteur aux fanatiques de l'invention géniale?
En voici un autre plus piécis. Lorsque Balthazar proteste une fois de plus devant sa chère Joséphine qu'il travaille à jeter sous les pieds de cette compagne aimée la poudre divine de la gloire, nous entendons l'épouse clairvoyante traduire son désespoir en ces termes : « Ah! je voudrais, triste consolation, croire que Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses louanges, qu'il a renfermi' dans ton sein, mie force irrésistible qui te ynaitrise. Mais non, Dieu est bon ! » C'est-à-dire, dans la pensée de cette femme de sens que le Dieu chrétien n'inspire pas aux siens de ces orgueils mystiques sans bornes, dont les conséquences sociales sont funestes ! « Dieu, explique-t-elle en effet, te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme qui t'adore, pour des enfants que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t'aider à marcher au milieu des abîmes sans issue, parmi les ténèbres où tu n'es pas éclairé par la foi d'En-haut maz's par une horrible croyance en tes facultés! Sois célèbre, mais sois heureux aussi ! »
Et pourtant, sur son lit de mort, Joséphine, qui meurt des folies de Balthazar, s'efforcera pieusement d'expliquer sa manie à leur fille par le mysticisme divin : « Ton père, dit-elle, a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit être l'objet (la source plutôt) d'une gloire et d'u7ie fortune immenses ! C'est un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa vie, à l'illustration de sa famille. Il est si excellent! Son cœur est plein d'amour, etc.. wMais vis-à-visde son mari lui-môme, elle revientà une interprétation des faits beaucoup plus hésitante où le Diable alterne avec Dieu comme inspirateur supposé du chimiste ; « Tu ne trouveras rien, dil-elle, (jue la honte pour toi, la misère pour tes enfants. Déjà, l'on te nomme par dérision Claès rAlchiinisle ; |)his tard, ce sera Claès le Fou! Moi.
je crois en toi. Je te sais grand, savant, plein de génie. Mais, pour le vulp^aire, le génie ressemble à la folie. La gloire est le soleil des morts ; de ton vivant, tu seras malheureux comme tout ce (jui fut grand et tu ruineras tes enfants ! La science est ta vie : un grand homme ne peut avoir ni femme, ni enfants ! Allez seuls dans vos voies de misère. Vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires ! Vous appartenez au monde ; vous ne sauriez appartenir ni à une femme, ni à une famille. Vous desséchez la ter-re alentour de vous comme font les grands arbres! »
Telle semble bien être aussi la pensée dernière de Balzac sur le chercheur d'Absolu dont il a fait jusqu'à un certain point son propre reflet. 11 ne renouvelle pas vers la fin de son livre cette concession à la raison éclairée que fut l'interprétation diabolique de la « mission » prétendue de Claès par la bouche de son épouse. Balthazar, devenu veuf, continue de rêverie progrès triomphant de la science, des trésors pour l'humanité, pour lui la gloire éclatante : «Vous serez tous riches à millions, crie cet émule sympathique, mais trop chimérique de Grandet, à ses enfants réduits par sa faute à la gêne ! Je vous rendrai tout au centuple. Vous serez comme des rois ! La nature entière vous appartiendra. Nous serons au-dessus de tout! » Voilà le cri décisif, la suprême elîusion de la volonté de puissance qui se satisfait provisoirement par l'évocation d'un fantastique avenir !
Et Balzac ne donne pas tort, en définitive, à son chimiste aHolé puisque le futur gendre de Ballhazar, une belle et noble nature, le justifie aux yeux de sa fiancée en ces termes : « Malheureusement, machère Marguerite, si votre père a tort comme chef de famille, il a raison scienti/iquemenl {!) et une vingtaine d'bommes en Europe l'admireront là où tous les autres le taxeront de folie ! » Même revirement d'opinion dans la ville natale de Balthazar où il a été, sa vie durant, calomnié, tlélri du nom d'AlcliiiDiste, con-
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sidéré comme un homme à interdire, un mauvais përc qui avait mangé six fortunes? A peine a-t-il rendu le dernier soupir qu'il devient un grand homme et suscite l'admiration de tous ; chacun vante à l'envi sa patience, son courage, son génie ! Balzac lui a fait prononcer, au moment d'expirer, le mot d'Archimède : Eurêka ! Car le grand romancier qui ne rraint pas de chevaucher de son côté la chimère et qui, lils de son temps, sacrifie volontiers aux rêveries les plus naïvement mystiques sur la nature des choses, voudrait nous laisser croire qu'en effet l'Absolu était /ro/ar enfin par son héros à l'heure suprême, trop tard malheureusement pour que l'humanité pût profiter dès à présent de sa découverte !
Au total, il a plaidé une fois de plus, sous nos yeux, le pour et le contre dans le grand procès entamé depuis cinq générations entre mysticisme rousseauiste et conclusions raisonnées de l'expérience scientifique. Ses lecteurs romantiques ont pu choisir à leur gré parmi les diverses suggestions de sa plume.