‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE IIÎ BALZAC RÉPUDIE LE MYSTICISME SOCIAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÎ BALZAC RÉPUDIE LE MYSTICISME SOCIAL

Le mysticisme social, dont le principe est l'affirmation de la bonté naturelle de l'homme (et surtout de l'homme du peuple), sceau de son alliance privilégiée avec le Très- Haut, tient peu de place dans l'œuvre balzacienne qui en est même la négation le plus souvent, ainsi que nous le ferons voir. Et pourtant ratmosphèrc de son temps n'a pas laissé d'agir sur la pensée théorique du romancier pour lui imposer quelques sacrifices furtifs k la conception rousseauiste de la nature humaine. Il faut rapporter à cette influence la bizarre figure de la Fosseuse, (ju'il a dessinée dans son Médecin de village : un livre pour leijuel il souhaitait un succès largement populaire et qu'il destinait à remplacer à la fois l'Evangile et le catéchisme entre les mains du paysan français ! Fille du peuple, la Fosseuse est aussi une fille privilégiée du Dieu-Nature, intimement associée par ce Dieu aux phénomènes atmosphériques (comme la Macarie de Goethe l'est aux phénomènes cosmiques) et ne vivant au surplus que par le cœur. Certes, son « insouciance )) naïve la rend incapable de tout travail suivi ; elle est en outre curieuse, friande et coquette, niais en revanclie bonne et généreuse sans réserve, fort digne en un n)ot de trôner comme une véritable sainte sur les autels de la religion rousseauiste. — Et nous voilà certes bien loin des réalités campagnardes qui figureront un peu plus tard dans ce livre, beaucoup moins ronvrntionnel, que Balzac intitula Les paysans.

BALZAC ET LA MORALR HOMANTIQUK SI)

Sa ciitique des classes dirigeantes fut acerbe' et ce trait se marqua même si nettement dans ses premiers écrits de valeur, entre 1830 et 1833, que Philarète Chasles put alors commenter, dans un sens purement rousseauiste, les assises de l'œuvre balzacienne, ce monument qui devait échapper souvent à l'intluence romantique dans son exécution continuée. D'après cette interprétation prématurée de sa pensée, Balzac viendrait enseigner que la foi et l'amour s'éloignent des hommes livrés à la culture intellectuelle; les beaux sentiments s'exilent de concert pour laisser dans un désert cVcgoïsme profond tous les esprits de haute culture, trop parqués dans leur personnalité ! — En revanche, commlïntant Jésus-Christ en Flandre, ce court récit symbolique qui est en effet tout pénétré de christianisme romantique, Chasles applaudissait au rayon d'amour et foi qui s'y dévefse du ciel sur les pauvres, tandis que les riches y périssent avec leur or parce qu'ils ont fait adhésion à l'égoïsme, fds de /'«/m/y^e et de cette raison approfondissante qui nous ramène sans cesse à nous-mêmes.

Balzac paraît avoir goûté cette interprétation, assez fantaisiste pourtant, de ses premiers éciits. Sans doute y voyait-il une sauvegarde contre l'accusation d'immoralité qu'il redoutait fort, parce qu'il cherchait k se poser des ce moment en royaliste et en catholique quoiqu'il se préo'-cupat plus encore d'étendre le cercle de ses lecteurs par les hardiesses, jusque-là inouïes, de sa plume. Qu'on relise plutôt Sarrasine, Une Passion dans le désert, La fille aux yeux d'or, etc.. — Pour ses Études philosophiques, puis pour ses Etudes de mœurs, réimprimées en 1834 et 1835, il lit rédiger ou du moins signer par son éditeur Davin des préfaces qui acceptent et paraphrasent même avec com-

1. Lorsqu'on a rocciuiuont reprisa l'Odion l'aniela Giraud. ce draiiio, (laillours si médiocre do balzac, la criti([uo a été Irappéu du parti-pris du l'auteur qui incarne noblesse, année, magistraturt; en de véritables gredias ot fait de la fille du peuple en revanche un prodige de désintéressement, de dévouement, d'héroïsme spontané !

plaisance le jugement de Ghasles : « Quelques passages rapprochés les uns des autres, écrit le porte-parole du romancier, (ou plutôt le romancier en personne), quelques épigraphes nous ont mis sur la voie. Pour nous, il est évident que M. de Balzac considère la pensée comme la cause la plus vive de la désorganisation de l'homme, cotiséquemment de la société ! Il croit que toutes les idées, consêqiiemment tous les sentiments sont des dissolvants plus ou moins actifs. Les instincts, violemment surexcités par les combinaisons factices que créent les idées sociales, peuvent selon lui produire en l'homme des foudroiements brusques ou le faire retomber dans un affaissement progressif et successif pareil à la mort. » Il s'agit de faire accepter par le lecteur le destin si exceptionnel de Louis Lambert. « En d'autres termes, conclut le préfacier, et suivant Vaxionie de Jean- Jacques, l'homme qui pense est un animal dépravé ! »

Cette adhésion au plus paradoxal aspect durousseauisme, cette brutale critique de la civilisation considérée comme le plus affligeant des systèmes, se trouve équilibrée toutefois dans les récits qu'elle précédait pur un mysticisme réconfortant, celui de Swedenborg. Les traces d'une espérance vivifient ces désespérantes figures d'écorchés, dit en effet l'éditeur dans son jargon qui ressemble au style balzacien des mauvais jours et des affirmations insincères ! Une voix religieuse, pleine de suavités mystérieuses, mais consolatrices, domine ces cris horribles et monte au-dessus d'eux vers le ciel. A travers nos sentiments foudroyés par l'analyste, l'auteur fait courir un radieux rayon de foi, une mélodieuse métempsychose chrétienne qui révèle en lui un beau cœur ! Lorsquecet architecte aura fini d'agiler sa baguette magique, des lueurs divines éclaireront sa cathédrale dont la destinée ( il faudrait dire la destination) sera double comme celle des beaux monuments du moyen-âge chrétien au dehors desquels se pressent les passions mau-

BALZAC ET LA .MOUALli ROMANTIQUF, Cl

vaises, sous forme de fantastiques figures humaines, tandis qu'à l'intérieur rayonnent les pures beautés de l'autel I

Ce préfacier cacograplie ajoutait encore que la raillerie de M. de Balzac se fait incisive pour les riches, mais que sa palette n'a pour les pauvres et les souffrants que de douces couleurs ! — La seconde partie de cette affirmation est loin d'être exacte : la première l'est davantage, mais ne justifie nullement une interprétation de la pensée balzacienne aussi rousseauiste que celle que nous venons de lire. Il s'agit maintenant pour nous de le constater par l'examen direct de son œuvre.

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