I. FACE A FACE AVEC LA VOLONTE DE PUISSANCE
Si en effet Balzac emprunte souvent le ton de Jean- Jacques dans sa critique de la société contemporaine, il n'accepte nullement en revanche la mystique psychologie de la nature humaine qui est à la base du paradoxe rousseauiste. Opposition essentielle entre ces deux esprits; elle suffit à faire du romancier de la Comédie humaine un antagoniste direct, un contempteur conscient de ce mysticisme social qui est une des ramifications essentielles du mysticisme romantique, issu de Rousseau. Aussi bien la vie l'avait-elle trop durement averti de bonne heure pour qu'il ait longtemps cru l'homme bon par nature. — C'est ce que nous rappellera par exemple le Wilfrid de Seraphita qui a tous les traits physiques d'Honoré de Balzac et, sans doute, plus d'un trait de son caractère.Ce personnage semblait, au premier abord, devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux impulsions de la nature; mais, dès le matin de la vie, il s'était élancé dans le monde social et en avait reçu les leçons. Puis l'étude avait agrandi son intelligence; la méditation avait aiguisé sa pensée; les sciences avaient élargi son jugement. Il avait scruté les
lois liumaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions et s'était familiarisé avec les abstractions sur lesquelles reposent les sociétés modernes. — Telle fut à peu près la jeunesse de Balzac ; en lui Timpulsioit mystique, cet héritage du passé humain, se trouva do bonne heure aux prises avec la réalité « impérialiste » et profita largement des leçons de cette réalité, sans toutefois abdiquer jamais entièrement devant elle. Aussi bien la disposition de l'observateur psychologue était-elle en lui prodigieusement développée, comme il l'a démontré par la suite. Théophile Gautier a parlé d'intuition ou môme de « voyance » pour expliquer ses dons de créateur d'âme. Mais nous dirions plutôt : observation ininterrompue, presque automatique, et mémoire exceptionnelle. Les prêtres qui furent ses éducateurs au collège de Vendôme ont parlé de lui comme d'un gros enfant joufflu, insouciant, taciturne et original ; mais il a protesté contre ce jugement superficiel en traçant, dans La Rabouilleuse . le portrait moral de Joseph Bridau, le peintre novateur : « Personne, parmi les êtres extrêmement ordinaires qui formaient son entourage, ne remarqua la pente de Joseph vers Vobservatioîi. Dominé par son goût, le futur coloriste ne faisait attention à rien de ce qui le concernait; il restait taciturne et songeur. Pendant son enfance, cette «lisposition (observatrice) ressembla si bien à de la torpeur que son père eut des inquiétudes pour lui, etc.. » Et voilà l'explication viaie de l'œuvre balzacienne.