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Les leçons de la vie parisienne et de la dette

Son adolescence ne fut pas pour lui moins instructive, car l'auteur du Médecin de campagne a décrit en termes amers l'influence de la vie parisienne sur les dt'butants de la vie lorsqu'ils sont doués de quelque sensibilité native. Les avantages éclatants dont jouissent, dit-il, le*

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gens supérieurs ou les riches dans la capitale irritent les passions ambitieuses de la jeunesse pauvre ; insensiblement le tableau continuel du vice heureux et de la vertu persiflée fait chanceler un jeune homme, lui enlève le « velouté » de sa conscience. Le premier des plaisirs, celui qui comprend d'abord tous les autres y est en outre environné de tels périls qu'il est impossible de ne pas réfléchir aux moindres actions qu'il provoque et de n'en pas calculer toutes les conséquences. Or ces calculs mènent à l'égoïsme ; ce combat dessèche et rétrécit le cœur, pousse la vie vers le cerveau et produit l'insensibilité parisienne.

Il se rencontre des hommes qui, plongés dans ce milieu par les circonstances, y apprennent la vie d'un seul coup, la jugent alors pour ce qu'elle vaut, observent les erreurs du monde pour en profiter, notent les préceptes sociaux pour les tourner à leur avantaf^e particulier et savent calculer la portée de leurs moindres gestes. Ces hommes froids sont les sages selon les lois humaines. Mais il existe également parmi les pauvres des poètes, gens nerveux qui sentent vivement etqui font des fautes : «J'étais de ces derniers », avoue le médecin de campagne, au moment de raconter ses premiers déboires; et sans doute Honoré, qui subit plus d'un échec avant de conquérir le succès, avait-il dû s'avouer qu'il était aussi de la race « nerveuse ». Pourtant dès cette époque, il discernait du moins les sages et il les admirait fort tout en les malmenant le plus souvent dans ses écrits. Toute sa vie, il a souhaité tous les pouvoirs : celui de la plume, qu'il a conquis jusqu'à un certain point de son vivant ; celui de l'argent, dont il s'est donné quelquefois l'illusion ; celui de la politi(|ue, qui lui a totalement échappé. La jiairie héréditaire à l'anglaise, telle qu'il la vit fonctionner sous ses yeux de quinze à trente et un ans pendant la Restauration, fut le premier objet de ses admirations et sans

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doute de ses espérances; aussi bien y voyait-il installé maint bourgeois de la veille, en raison des situations conquises sous la Révolution et l'Empire. Dans presque tous ceux de ses romans dont l'action se déroule entre 18i5 et 1830, la pairie est le but avoué du héros, toujours façonné plus ou moins à sa ressemblance. C'est à ce sommet que visait Rubempré, patronné par Vautrin, le jeune Grandet trop dédaigneux de sa provinciale cousine, lyjnie Evangelista pour son cendre Manerville, afin de pouvoir goûter sous le nom de celui-ci « les plaisirs de la puissance ».

Le premier écrit assez nettement autobiographique de Balzac est La Peau de chagrin dont le personnage principal est contraint par son effort impatient vers le pouvoir de se mesurer trop tôt avec les difficultés et les dangers de la vie parisienne. Comme le Médecin de campagne, Raphaël est d'abord incompris des femmes en raison de sa supériorité même ; mais les souffrances d'amourpropre que lui apportent ces cuisants échecs ne lui seront pas inutiles : « Les femmes m'ont condamné, cxpliqucrat-ilplus tard; j'ai accepté dans les larmes et dans le chagrin l'arrêt porté par le monde ; cette peine a produit son fruit ; j'ai voulu me venger de la société, j'ai voulu posséder l'âme de toutes les femmes en me soumettant les intelligences et voir tous les regards fixés sur moi quand mon nom serait prononcé par un valet à la porte d'un salon ! » Il est persuadé que cette puissante impulsion de l'amourpropre devient facilement du génie quand un homme ne se laisse pas « déchiqueter » l'âme au contact des affaires ! Raphaël s'est fait plus d'une fois par la pensée général, empereur même ; il a été aussi Uyron, avant de s'apercevoir qu'il n'était rien! Mais il ne regrette pas ces débaurhes d'imagination conquérante et il refuseiait l'amitié d'un jeune homme qui ne se serait pas ciselé des couronnes ou dressé quelque piédestal en songe!

Mariant malgré lui la volonté de puissance aux suggestions de l'amour, le futur possesseur de la Peau de chagrin se sent d'ailleurs incapable de s'attacher à une femme de modeste condition. C'est en ne disant rien de ce disent les femmes vulgaires, en ne vivant pas, en ne marchant pas comme elles, en s'enveloppant d'un manteau qu'elle seule peut acquérir, en respirant des parfums de choix, que sa maîtresse lui paraîtra faite à sa mesure et à sa taille! Et c'est un bonheur pour lui, remarque-t-il avec une naïve vanité, que la France soit depuis longtemps sans Reine (sous la Restauration), car il n'aurait pu aimer que la reine !

Toutefois l'expérience lui apprendra bientôt les inconvénients de ces ambitions sans mesure. 11 s'éprend, lui sans ressources, d'une femme du monde au cœur sec qui le croit riche comme il s'efforce de le paraître. Il devra donc subir les supplices quotidiens qui torturent le pauvre contraint de cacher sa misère : supplices wwienses chez un liommc irritable ! La dame de ses pensées l'humilie à chaque heure, à chaque instant par une parole ou par un geste de riche! Il est la victime de cette loi implacable qui régit la haute société de son temps et en vertu de laquelle le beau monde bannit de son sein les malheureux, comme un homme de santé robuste expulse de son corps tout principe morbide. Carie monde abhorre les infortunes ou les douleurs ; il les redoute k l'égal des contagions ; il n'hésite jamais entre elles et les vices, parce que le vice est encore un luxe! Mort aux faibles, tel est le cri de ralliement pour cette « espèce d'ordre équestre » institué chez toutes les nations de la terre, par le phénomène social de la richesse. Telle est la devise qui s'inscrit en lettres indélébiles au fond des cœurs pétris par l'opulence ou nourris par l'aristocratie !

Fidèle à cette « charte de l'égoïsme », le monde prodigue ses rigueurs aux misères assez hardies pour affronter

ses foies et pour chagriner ses plaisirs. Quiconque souffre de corps ou d'âme, quiconque manque (Targent ou de fjoiivoir est un paria! Qu'il reste dans son désert! S'il se risque à en dépasser les limites, il rencontrera partout l'hiver : froideur de regards, froideur de manières, de paroles, de cœur ! Parfois le monde semble tolérer un malheur ; c'est uniquement pour le façonner à son usage, en tirer profit, le bâter, lui mettre un mors, une housse, le monter, en faire une de ses joies! — Lorsque Raphaël se mourra de la poitrine, il se dira que, pour faire « adorer » sa toux de ces dédaigneux personnages, il suffirait de leur laisser pressentir le pouvoir qu'il tient de son talisman magique, la peau de chagrin. Mais, à cette pensée, il s'empresse de « jeter le mépris comme un manteau entre le monde et lui »î — Telles furent certainement quelques-unes des impressions de Balzac à ses débuts dans la vie parisienne.

Charles Grandet, riche pourtant lors de ses premiers pas dans le monde, recevra les mêmes leçons de clairvoyance psychologique implacable: amant d'une grande dame, il devra subir à son tour répouvantable éducation du monde parisien^ au sein duquel il convient, pour voir juste, de chercher le mobile de toutes choses dans l'intérêt personnel et de calculer de son côté chacun de ses actes : « Je sais bien, lui a dit par exemple un jour sa brillante maîtresse, en lui reprochant d'avoir mal traité sous ses yeux un habitué de leur société, je sais bien que c'est un homme peu honorable, mais attendez quil soit sans pouvoir. Alors vous le mépriserez à votre aise. » Aveu un peu naif, un peu gros, qui ne se fait guère sous ces formes tranchantes, mais qui, après tout, résume en ellet le train profondément « impérialiste » de la vie. De la sorte, l'égoïsme a été profondément inoculé au jeune Grandet sans (ju'il s'en rende compte ; ces germes de l'éconotnie politique à l'usage du parisien digne de ce nom sont encore

latents au fond de son cœur lorsqu'il est mis par les événements en présence de sa cousine provinciale ; mais ils ne larderont pas à porter leurs fruits. Eugénie l'a rencontré tandis qu'en lui les paroles, les actions, les manières s'accordaient encore avec les inspirations naïves du cœur. Un iiasard, fatal pour elle, lui fait recueillir les dernières effusions de sensibilité vraie dont ce cœur soit encore capable; elle entend, pour ainsi parler, les derniers soupirs de cette conscience expirante. Aussi s'éprend-elle d'un être moral qui va disparaître et qu'elle ne retrouvera jamais plus.

Le rédacteur du Contrat de Mainage, le notaire Mathias découvre à son tour dans l'âme « foncièrement bourgeoise » de M""* Evangélista des intentions qui, sans tenir à la scélératesse, au crime, au vol, à la supercherie, à l'escroquerie, à aucun sentiment mauvais ni même à rien de blâmable, comportent néanmoins toutes les criminalités en germe ! Mais le vieil homme de loi fera cette découverte sans surprise et sans indignation généreuse. Il n'a rien de l'Alceste de Molière : son métier lui a dès longtemps révélé les adroits calculs des gens du monde, leurs habiles traîtrises, plus funestes qu'un franc assassinat commis sur la grande route par un pauvre diable dont l'échafaud sera le salaire. — En particulier ces sortes de congrès diplomatiques que provoque la rédaction d'un contrat de mariage sont, pour la haute société, de petits coins honteux où chacun va jeter ses ordures!

Empruntons à La Fille aux yeux d'or une dernière évocation de la vie parisienne dont la verve est irrésistible. Dans cette fournaise humaine, écrit Balzac, tout brûle, tout fume, tout brille, tout bouillonne, tout llambe, s'évapore, s'éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume ! Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente ni plus cuisante 1 Cette nature sociale sans cesse en fusion semble se dire après chaque œuvre faite : « A une autre ! » Il n'y a là de vrai parent que le billet de mille francs. Le mouvement exor-

bitant des prolétaires, la dépravation des intérêts qui broie les deux bourgeoisies, petite et grande, les cruautés de la pensée artiste et les excès du plaisir incessamment poursuivi suffisent pour expliquer la laideur normale de la physionomie des Parisiens. Tous ces gens sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable déesse, la Nécessité : nécessité d'argent, de gloire ou d'amusement.

Ajoutons qu'à ce spectacle, si profondément instructif, se joignit, pour façonner Balzac à une exacte appréciation de la nature humaine, la rude école de la dette : école qu'il ne devait guère cesser de fréquenter, sa vie durant, ainsi qu'on le sait. Ladéconfiture financière de son entreprise d'imprimerie, en 1828, fut le point de départ de sa constante pénurie d'argent ; elle lui prépara cette existence de forçat littéraire qu'il a dû mener jusqu'à sa fin. Mais on sait qu'il compliqua sans cesse ses premiers embarras d'argent par de nouvelles imprudences : luxe de toilette ou de voitures, collections coûteuses, voyages dispendieux, achat de terrain et constructions à Sèvres, etc.. Demandons de nouveau à sa Peait de chagrin une analyse sommaire d'un état d'esprit qu'il a trop bien connu pour sa part ! « Je devais^ dit son Raphaël! Devoir, est-ce donc s'appartenir encore? Le remords est plus tolérable, car la société ne laisse pas une vertu au débiteur sans argent! » En outre, chez les « poètes » doués de nerfs, la dette devient une œuvre d'imagination que ne comprendront jamais les gens dépourvus de cette faculté grossissante. Quel supplice que ces dettes en chair et en os avec lesquelles on se trouve parfois face à face au coin d'une rue, ou encore (|ue la lettre de change soudain métamorphosée en un vieillard chargé de famille, et flanqué de vertus en détresse. On se trouve devoir à un vivant tableau de Greuze! Terribles créanciers, avec lesquels il faut pleurer cl qu'on devra secourir encore après qu'on les aura désintéressés ! — Oui, pour un homme né généreux, la dette, c'est véritablement /'e/i/rr.'

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