Conctmioiu de psychologie impérialiste
Quelles conclusions psychologiques ce puissant esprit a-l-il cependant tirées de si rudes contacts initiaux avec l'existence? — Celles qu'impose à tout regard clairvoyant le spectacle de la vie : à savoir que le principe des actions humaines est la Volonté de puissance. On a dès longtemps traité Balzac de « Saint-Simon du régime bourgeois » et son préfacier, Davin, a écrit de lui qu'il faisait marcher sous nos yeux les Maximes de La Rochefoucauld. C'est qu'en effet La Rochefoucauld et Saint-Simon sont deux des plus pénétrants analystes de la volonté de puissance qu'ait produit notre siècle classique avant l'éclosion du mysticisme romantique. Ils se trouvaient, par leur naissance, tout proches de la source où le pouvoir social se puisait alors, de la royauté absolue et de sa cour ; ils ont su regarder et comprendre, presque aussi bien Tun que l'autre, quoique le premier ait traduit ses expériences en théoricien moraliste, le second en historien de son temps.
Ecoutons donc Balzac nous édifier sur ce point à son tour et à sa façon. L'homme n'est ni bon ni méchant, proclame-t-il avec une parfaite clairvoyance au début de sa Préface générale à la Comédie humaiiie. Nous naissons avec des aptitudes et des instincts. Mais quel est le plus impérieux de ces instincts? Quelle est celle de ces aptitudes qui s'est le plus perfectionnée à travers les siècles? C'est lisons-nous dans Les Proscrits, « la passion que tous les hommes ont de s'élever, de monter, ambition instinctive, perpétuelle révélation de notre destinée terrestre! » C'est, encore, selon la définition que Ton rencontre dansLe Colonel Chabert, « ce sentiment inexplicable qui se trouve en germe dans le cœur de tous les hommes et qui les pousse k se grandir en se multipliant, par les faits ou parles idéee » ! — Le sentiment de la conservation, nous expose enfin
La Physiologie du mariage, est dirigé par un principe essentiel qu'on peut exprimer en trois mots : ?ie rien perdre! Or, pour ne rien perdre, il idM\ croître ou rester infmi, car un pouvoir stationnaire est déjà menacé : c'est pourquoi tout être tend au plus grand développement possible de ses forces. — Tels sont les vrais principes et les principes vrais de la psychologie balzacienne.
Ecoutons maintenant Vautrin expliquer la vie à Rastignac, au début du Père Goriot, sous la lumière de ces constatations d'expérience. Tout ploie sous le pouvoir du génie avec le temps, dit le forçat génial à son jeune ami ; certes on hait ceux qui le possèdent, on tâche de les calomnier parce qu'ils prennent sans' partager, mais on n'en plie pas moins s'ils persistent. En un mot on les adore à genoux quand on n'a pas pu les enterrer sous la boue! Faut-il pour cela blâmer le nfionde? Pas du tout. lia toujours été ainsi et les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait; il est plus ou moins hypocrite et les niais disent alors qu'il a ou qu'il n'a pas de mœurs. Rien de plus absurde que d'accuser les riches sur ce point pour innocenter le Peuple, car l'homme est le mê?ne, en haut, en bas, au ynilieu. — Déclarations qui nous mènent loin du portrait moral de La Fosseuse,ou même des indignations oiseuses du Raphaël de La Peau de chagrin.
Pourtant, ce Raphaël était déjà bon psychologue lorsque miné par la phtysie et retiré dans les montagnes de l'Auvergne, il supportait avec peine la compassion que lui témoignaient les rustiques habitants de ces lieux. La pitié, explique en effet Balzac à ce propos, est le sentiment que l'honimc accr^ptc le moins volontiers de la part d'autrui, surtout quand il la mérite. La haine qui nous poursuit est pour nous un tonique ; elle fait vivre, elle inspire la vengeance. Mais la pitié tue : elle affaiblit encore notre faiblesse. C'est l'assaut devenu patelin : c'est le mépris dans la tendresse et la tendresse dans l'oilense. — Aussi, sous
quelque forme que ce sentiment se manifeste à Raphui-l, lui paraît-il « gros de mort » ! Quand il a désiré se rapprocher de la Nature et de ces êtres sans fards que sont les hommes des champs, il n'avait pas compté avec la framchise des sentiments naturels. Aussi ne saura-t-il hientôt plus ce qu'il redoute davantage de la part de ses hôtes agrestes : ou leurs paroles de commisération, ou leur trop éloquent silence !
Signalons encore, dans Les Secrets de la princesse de Cadignan, une amère analyse de l'amitié entre femmes du monde ; nouvel écho de l'échec subi par Balzac auprès de la marquise de Castries. Les amitiés, dit-il, ne se font dévouées et durables entre femmes qu'après avoir été préalablement cimentées par quelques petits crimes. Quand deux amies peuvent ainsi se tuer réciproquement et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le spectacle touchant d'une harmonie qui ne se troublera pas avant que Tune d'elles n'dHilâché son arme par mégarde . Tel n'est pas tout à fait le lien qui unit M"'^ d'Espard à M"" de Cadignan. Entre elles, la partie n'est pas égale parce que l'une est manifestement plus forte que l'autre. La princesse domine la marquise de toute la tête et celleci reconnaît intérieurement cette supériorité indéniable, ce qui détermine la nuance de leur amitié ; la plus faible se tient tapie dans son faux attachement en épiant l'heure, si impatiemment attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge du fort pour y imprimer la marque à'nne joyeuse jnorsure. — Réussite de style qui marque la profonde conviction de l'auteur.
Enfin Balzac a constaté de bonne heure qu'à notre époque plus encore qu'aux siètles précédents, par le recul des influences sacerdotales et des prépondérances militaires, l'argent était devenu le signe universellement accepté et le véhicule pratique du pouvoir social. L'or, expliquera l'usurier Gobseck, représente toutes les forces
humaities ; il contient tout en germe et donne tout en réalité. Pour expliquer l'immense fortune du tonnelier Grandet, Balzac nous rappellera que le pouvoir humain est un composé de patience et de temps, que les gens puissants ont toujours voulu et veillé. La vie de l'avare en particulier est un constant exercice de la puissance déjà conquise qui se place au service de la puissance à conquérir ; l'avarice s'appuie sur deux sentiments, Tamour-propre et l'intérêt : mais l'intérêt n'étant que l'amour-propre solide et bien entendu, ces deux mobiles se ramènent à l'égoïsme conquérant qui fait le fond de la nature humaine. De là les curiosités prodigieuses qu'excitent l'avarice dans la réalité ou même dans la littérature. Chacun tient par un lien secret à l'avare, ce personnage qui parle à tous les sentiments humains parce qu'il les résume tous.
Déjà toutefois ces dernières analyses ont quelque chose de trop féroce pour être pleinement humaines. Je dirai tout à l'heure de quel côté Balzac, ce psychologue d'ailleurs si admirablement perspicace, révèle aux regards exercés quelque insuffisance : il voit mieux les formes brutales de la volonté de puissance, qu'elles soient d'ailleurs patentes ou dissimulées, que les formes atténuées, spiritualisées de ce sentiment.