La volonté de puissance chez quelques héros de Balzac
La plus accomplie à notre gré de ces analyses de psychologie a impérialiste » dont je viens de donner quelque idée, c'est l'histoire du Curé de Tours. M. Paul Bourget u naguère exprinié la même préférence i)ar la bouche de son Disciple fameux, qui considère ce récit comme « un véritable écorché littéraire où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie qu'une scolie de Spinoza! «Et Balzac lui-même le plaçait très haut dans son estime puisqu'il a écrit, vers la iin de sa carrière, en parlant de son
Cousin Pons moins éner^çiquement dessiné à mon avis et moins parfait : « C'est une de ces belles œuvres d'une excessive simplicité qui contiennent tout le cœur humain. C'est aussi grand et plusclair (?) que Le curé de Tours. »
Quoi de plus « clair » cependant que ce roman ecclésiastique? Pas un soupçon d'intrigue amoureuse en vue de soutenir l'intérêt du lecteur, pas même une figure de femme jeune dans le prodigieux document humain. L'abbé Birotteau, quelque insignifiant qu'il soit par son àme, par son cerveau et par sa situation sociale nous est montré soumis, comme les plus illustres mortels, aux effets de cette grande justice distributive qui ca toujours chfLrgeant le monde d' exécuter ses arrêts, nommes par certains les malheurs de la vie! ha. forme de cet aphorisme est ^médiocre, mais le fond en est profondément vrai. Cette histoire, reprendra l'auteur près d'en formuler la conclusion, est de tous les temps ; il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel agissent ces très minces personnages pour trouver la raison coefficiente des évé' nements qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société. Le drame est platement bourgeois, mais les passions humaines s'y donnent carrière de façon tout aussi violente, et toute aussi instructive que si elles avaient été mises en jeu par de plus considérables intérêts.
Eugénie Grandet est un autre chef d'œuvre de psychologie « impérialiste », quoique moins accompli que le précédent à notre avis parce qu'il est moins condensé et moins réduit à ses traits essentiels. Grandet, le tonnelier de Sauniur, est un étonnant exemple de Volonté de puissance appliquée à la conquête de l'argent, symbole et source du pouvoir social. Quand il s'agit d'augmenter son avoir, cet homme tient du tigre et du boa; il sait se coucher, se blottir, épier longtemps sa proie, puis lui sauter brusquement à la gorge. Alors il ouvre la gueule de sa bourse, engloutit une charge d'écus et se couche tranquillement
ti BALZAC ET LA MORALE ROMANTIQUE
comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique ! Ses yeux ont, durant ces opérations, quelque chose de cette expression calme et dévoratrice que le peuple attribue au regard du basilic. Il n'est aucun de ses concitoyens qui n'éprouve, à le voir passer, un sentiment d'admiration, fait de respect et de terreur. La critique et la moquerie se sont usées à la fin contre ses constants succès !
Goriot, ce père trop tendre qui est tout l'opposé d'un avare, a ses satisfactions de puissance lorsque, misérablement perdu dans la foule, il voit passer l'une de ses filles étendue dans sa calèche fleurie : « J'entends dire alors autour de moi : Voilà une belle femme, explique-t-il ! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce pas mon sang? Je vis de leurs plaisirs. Je suis heureux à ma manière!» L'une d'elles n'a épousé pourtant qu'un banquier parvenu et ne jouit pas, comme l'autre, de ses grandes entrées dans les salons du Faubourg Saint-Germain : « M"" de Nucingen est à cent lieues de sa sœur Restaud », pourra donc dire à Rastignac la vicomtesse de IJeauséant, née de Bourgogne; ei elle ajoutera par une énergique métaphore : « Aussi lapperait-elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint- Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Si vous me la présentez, vous serez son Benjamin. Aimezla si vous pouvez. Sinon, servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois en grande soirée, quand il y aura cohue ; mais je ne la recevrai jamais le matin . » Telles sont les nuances, dégradées à l'infini, que met entre les hommes leur différent degré de pouvoir social.
M. de Mortsaufest guidé par l'étroite ol mesquine Volonté de puissance qui caractérise certains malades parles nerfs : « Chaque jour, nous dira Vandenesse, amoureux de M'"' de Mortsiiuf, il essayait de m'cnvolojipor de sa tyrannie pour assurer une nouvelle pâture à son i\umeur chagrin^, car il semble vraiment que les inaladies morales soient des
créahires qui ontleurs appétits, leurs instincts et veulent augmenter l'espace de Içur empire comme un propriétaire veut augmenter son domaine! » Eh oui, certes, acquiescerionsnous ici, car une sorte de personnalité seconde se dégage alors plus ou moins nettement de la personnalité normale ciiez le névropathe et met au jour un « impérialisme » vital moins contenu par l'expérience consciente et par la raison acquise. De là les antiques interprétations de ces maladies par la possession d'esprits mauvais, dont les tendances sont supposées antisociales. Mortsauf éprouve le besoin de régenter les moindres gestes de son entourage et semble goûterun ii\a.isir inriii k ces mdlités dominatrices !
La puissance que rêve le chevalier de Valois (d'Alençon), c'est celle que lui assurerait, dans sa sphère étroite, son mariage avec M"^Cormon, car un salon dominateur se crée aussi difficilement en province qu'à Paris et chez La Vieille fille, le chevalier en admirait un. tout créé, dont il pouvait devenir le possesseur légitime s'il savait plaire. — M""" Raudoyer, dans l'étroit milieu parisien des Employés, a été élevée selon les principes de la religion la plus stricte ; contrainte néanmoins par la nature de mettre ses puissances sentimentales au service d'une passion conquérante quelconque, elle est devenue âpre au gain, capable de demander au prochain des actions blâmables si elle espère en recueillir le fruit. Quoique l'expérience l'ait contraint de juger son mari pour ce qu'il est, à savoir comme un imbécile que son entourage croit sottement un esprit supérieur, elle soutient de son mieux l'opinion favorable à ce fantoche ; elle lui témoigne un profond respect et regarderait comme un péché mortel de lancer un seul coup d'oeil, de faire un seul geste qui pût révéler au dehors son opinion vraie sur ce piètre personnage.
Enfin Balzac nous a donné comme on le sait dans Les paysans, dans Une ténébreuf^e affaire et dans presque toutes ses Scènes de la vie de province, les portraits les plus fouil-
lés de ces êtres patients (jui ont mis leur vie entière au service d'un projet, si mince soit-il, de promotion sociale ou d'agrandissement de pouvoir.