Conclusions de morale impérialiste
Sur la base solide de celte « impérialiste » interprétation de l'activité humaine, Balzac a édifié des théories morales qui ne sont pas toutes également rationnelles, il s'en faut de beaucoup. Je dirai même que c'est à l'une des moins rationnelles de toutes qu'il a trop souvent sacrifié dans certains de ses écrits. Mais l'étude de ces tentatives théoriques est intéressante en raison de l'influence qu'elles ont exercée, par suite de l'immense diffusion qu'a connu l'œuvre balzacienne.
Le Cabinet des antiques nous apporte une élude approfondie de la morale de l'honneur, cette règle de vie des vieilles races aristocratiques. Le jeune comte Victurnien d'Esgrignon s'est vu inculquer par les siens le dogme de sa suprématie d'origine, aussitôt qu'une idée quelconque a pu pénétrer dans son cerveau d'eniaut. Le premier de sa race, Carol, fut, lui a-t-on dit, un Franc de la conquête mérovingienne qui a fait des Gaulois vaincus ses serfs, laillables et corvéables à merci. C'est pourquoi, hors le roi de France, tous les seigneurs du royaume sont les égaux de Victurnien ; après quoi, et au-dessous de cette classe priviligiée, végètent des gens avec qui il n'a rien de commun et vis-à-vis desquels il n'est obligé à rien, des ennemis vaincus, conquis dont il n'a pas à tenir compte. — On reconnaît ici la Ihèse de Boulainvilliors, de Saint-Simon, que .Montlosier était venu rajeunir et remettre en vedette au temps de la Restauration. — Le correctif nécessaire d'une pareille conception sociale, indique aussitôt Balzac, réside dans les lois strictes de la bonne compagnie, lois auxquelles un gentilhomme se doit à tout prix d'obéir.
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Personne, dans ce Cabinet des antiques que forment les parents de Victurnien avec leur entourage, n'imagine môme qu'un Esgrignon puisse se permettre un acte contraire à riionneur, car le nom qu'il porte rend l'avenir solidaire du passé dans sa maison. Tel est le second principe, — correcteur en effet jusqu'à un certain point du premier, — dont son enfance a été également bercée.
Malheureusement, en véritable « enfant du siècle », il a beaucoup mieux retenu le premier que le second, et, avec les années, il est devenu le plus horrible des êtres sociaux , c' esl-k-dÏTe un égoïste coîiséquent Rvec sonégoïsnm . — Ce qui, à mon avis, est une inexactitude psychologique et surtout morale : car je définirai Victurnien pour ma part comme un égoïste aveugle, imprudent, irrationnel en ces décisions vitales, qui iront, finalement, si fort à rencontre de son égoïsme originel. Voyons en effet de plus près comment Balzac nous décrit cet égoïste qu'il prétend conséquejit avec lui-même. Conduit par la religion aristocratique du Moi à suivre ses « fantaisies » en toutes circonstances, le jeune d'Esgrignon s'était habitué à n'estimer les choses que par le plaisir qu'il en attendait ; il trouvait ses actions bonnes en raison de leur utilité. — Il faudrait dire ici de leur utilité immédiate, non de leur utilité à longue échéance. — Comme les despotes, il faisait la loi pour la circonstance, système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie est aux œuvres de l'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Malgré l'activité remarquable de sa pensée, aussitôt que la sensibilité parlait en lui, sa cervelle obscurcie semblait ne plus exister pour l'avertir. Son âme tenait à la poésie par bien des côtés, mais restait frappée d'uîie épouvantable faiblesse en son centre. — On a reconnu un digne enfant du siècle romantique qui serait capable, tout au plus, de comprendre la morale affective issue de Rousseau, mais demeure absolument inapte à pratiquer la morale rationnelle de Thon-
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neur qui a soutenu pendant des siècles ses ancêtres au sommet de la hiérarchie sociale. Aussi terminerait-il prématurément sa carrière sur les bancs de la cour d'assises, pour faux et usage de faux, sans ces interventions de famille et de cour que Balzac nous présente comme toutes puissantes encore au temps de la Restauration.
A côté de la morale de l'honneur, paralysée par les influences du siècle romantique, voici chez Gobseck, représentant de la bourgeoisie riche, un impérialisme vital qui est déjà, jusqu'à un certain point, rationnel. Le principe en est une psychologie qui s'accorde suffisamment avec les faits. Le seul sentiment vrai que la Nature ait mis en nous, écrit Balzac, est l'instinct de notre conservation ; cet instinct se traduit par le souci de notre intérêt personnel et son objectif est le pouvoir. Dans nos sociétés européennes, la fortune, qui peut mettre en mouvement toutes les forces humaines, donne le pouvoir : « Mon regard, proclame donc le terrible homme d'affaire avec l'exagération habituelle à Balzac en ces matières, est comme celui de Dieu. Je vois dans les cœurs ; je suis assez riche pour acheter les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau jusqu'à leurs maîtresses. N'est-ce pas le pouvoir ?.... Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi... les arbitres de vos destinées ! M
Mais déjà Gobseck, bien autrement « conséquent » que d'Esgrignon avec son égoïsme, a du moins les vertus de ses vices, et on peut le considérer, jusqu'à un certain point, nous l'avons dit, comme un impérialiste rationnel. 11 est adepte de l'école cynique, explique en effet Balzac, mais il n'en est pas moins un sage. Ses observations sur la nature humaine l'ont conduit à accepter les apparences d'un usurier de bas étage, mais elles font aussi de lui, dans certaines circonstances, l'homme le plus probe et le plus délicat que l'on puisse rencontrer dans la mêlée pari-
sienne. Il réunit en sa personne un avare et un philosophe assez proche parent du Philosophe sans le savoir de Sedaine. « Si je mourais en laissant des enfants, je le choisirais pour être leur tuteur », dira de lui le plus honnête à coup sûr des personnages qui sont mêlés à ses relations avec Maxime de Trailles et M"** de Restaud. — Et cette confiance est parfaitement justifiée puisque Gobseck, ayant à sa discrétion le patrimoine des jeunes Restaud devenus orphelins, le leur dissimule tout d'abord, car il veut qu'Ernest de Restaud, l'aîné de cette maison menacée de ruine, soit élevé à la forte école du malheur et sache la valeur de l'argent. Puis, quand le moment lui semblera venu, il restituera, sans en conserver un centime, cette fortune dont rien ne l'oblige à se dessaisir. Voilà un avare d'un autre calibre que le père Grandet capable de tuer presque sa fille pour mettre la main sur le nécessaire de toilette en or qui est la propriété de son neveu !
Pourtant, si nous voulons entendre formuler par Balzac une morale d'impérialisme véritablement rationnel, il nous faudra revenir au Lys dans la vallée et recourir à certaine lettre de direction que M""' de Mortsauf rédige au profit Je son amoureux Vandenesse, lorsque celui-ci est sur le point de faire ses premiers pas dans le monde parisien. Ces pages auront ce résultat de lui donner une constance à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs ! — Voici en effet le système auquel, selon la pieuse Henriette, un homme digne de ce nom doit rapporter toutes les actions de sa vie. Elle admet que la société se fonde sur un contrat tacite et se sert peut-être aujourd'hui de l'homme plus qu'elle ne lui profite, — furtif souvenir de rousseauisme insidieux dans le cerveau de Balzac — mais elle ajoute aussitôt que ces considérations regardent le seul législateur et que le citoyen doit accepter les règles établies, car l'eflort vers le bonheur individuel conquis
avec adresse au dépens de tous est une théorie de cri' niinels qui conduit nécessairement aux abîmes.
Pour Félix de Vandenesse, comme pour tout entendement sain, la société devra s'expliquer par une théorie des devoirs. Nous nous devons les uns aux autres sous mille formes diverses et notre maxime fondamentale sera donc de ne rien nous permettre, ni contre notre conscience ni contre la conscience publique. La droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse même sont les instruments les plus sûrs et les plus prompts de toute fortune ; il s'agit toutefois d'une politesse qui ne soit pas une pure grimace sociale, prête à se démentir aussitôt (|ue l'intérêt se trouve en jeu, car la vraie politesse implique une idée chrétienne ; elle est, en quelque sorte, la fleur de la charité ; elle consiste moins à paraître s'oublier qu'à s'oublier en toute réalité pour les autres. Et qu'on ne craigne pas de se trouver dupe, à l'occasion, de cette haute vertu sociale ; tôt ou tard on recueillera le fruit de tant de semences qui ont paru jetées dans le vent.
Pourtant Félix devra également s'interdire tout excès inutile en ce sens. Les héroïsmes de la politesse véritable doivent être réservés pour les êtres auxquels nous unissent des sentiments partagés, pour la femme aimée et pour Dieu. Car les hommes ne nous estiment malheureusement qu'à proportion de notre utilité, sans tenir compte de notre valeur. « Que votre supériorité, reprend donc M™" de iMortsauf, soit toujours léonine. Ne souffrezjamais près de vous des gens déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation, car le monde nous demande également compte de nos amitiés et de nos haines ! » — Et ceci ressemble un peu trop, n'esl-il pas vrai, à ce mot brutal (jue Raphaël recueillit sur les lèvres de son aristocratique amie. — Ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces, achève Henriette. Cette stratégie napoléonienne peut s'appliquer dans la guerre des
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intérêts; ciUi y économise 1(3 temps, comme l'autre économisait les hommes et l'espace... Cultivez les femmes in- /??/^/f/e5, qui sont les femmes d'âge. Si vous vous plaignez de la plus coquette des jeunes, elle vous prouvera que son gant vaut le monde ! Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur et vous feront oublier vos belles destinées. Le bonheur est variable. Votre grandeur sera certaine. Veillez donc... Je veux vous voir grandissant parmi les hommes sans qu'un seul de vos succès îne fasse plier le front. Je veux que vous mettiez promptement voire fortune à la hauteur de votre nom, et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur. Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me permettre... F'ai(es-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi ! » — Vandenesse pratiquera dans le monde les maximes de son inspiratrice dont il admire la profonde sagesse. Aussi le verra-t-on devenir à vingt et un ans le collaborateur favori du roi Louis XVIII dans l'expédition des affaires de la monarchie française, ce qui peut passer pour une rapide ascension vers le pouvoir par les voies les plus légitimes. Mais c'est dans l'imagination du romancier seulement que la pratique se met aussi exactement, aussi ponctuellement d'accord avec la théorie. Honoré de Balzac en personne ne connut que tardivement, partiellement et de façon précaire les satisfactions de la volonté de puissance assouvie. A elle seule l'histoire vraie d(; son mariage, quand on pourra l'écrire, nous dirait quels furent en matière de promotion sociale ses mécomptes cruels et ses naufrages en vue du port !