‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 25 sur 32 · La politique de Balzac · texte numérisé non relu

La politique de Balzac

Nous possédons un exposé de ses convictions politiques qui est daté des derniers mois de 1830 et adressé par lui à sa maternelle amie, M""' Carraud. La France, dit-il, doit garder la monarchie constitutionnelle, posséder une famille royale héréditaire et une chambre des pairs extraordinairement puissante. — Nous connaissons déjà ses éblouissements et ses ambitions de ce côté. — Le peuple doit être laissé sous le joug le plus puissant, de manière que ses individus trouvent lumière, aide et protection au dessus d'eux, mais qu'aucune idée, aucune force, aucune transaction ne vienne aies rendre turbulents. Si les gens riches, el, en particulier, ceux qui posséderont les grosses fortunes héréditaires de la Chambre haute, laissent corrompre leurs mœurs et pratiquent quelques abus, il faut considérer ces abus comme inséparables de l'existence de toute société ; il faut les accepter pour conserver les avantages immenses dont ils forment la pro-

digue rançon : « J'ai longtemps elprofondément médité sur les institutions des sociétés, ajoute Honoré ; celle-ci (celle qu'il propose) me paraît non la meilleure, mais la moins défectueuse : » Et il achève en daubant sur les opinions révolutionnaires ou jacobines qui sont redevenues de mode depuis les événements de juillet; il parle de ses opinions aristocratique'^ et présente sa prochaine élection à la Chambre des députés comme une chose arrêtée dans les sommités du parti royaliste !

Six ans plus tard, en publiant La Vieille fille, il célébrera de nouveau « le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la Royauté », par opposition au « plus faux, au plus changeant, au plus oppresseur des pouvoirs, le pouvoir dit parlementaire qu'exercent les assemblées électives ! » Peu auparavant, dansLe Médecin de village, il avait prononcé le jugement du bon sens sur le principe électif tel qu'il fonctionne actuellement dans notre démocratie rousseauiste. Pour être un principe, écrit-il, le suffrage — et il sous-entend évidemment le suffrage égalitaire, — demande chez les électeurs une égalité absolue. Le suffrage universel fut excellent dans l'Eglise, parce que les individus y étaient tous instruits, disciplinés par le sentiment religieux — nous dirions disciplinés par la morale rationnelle du christianisme ecclésiastique, carie sentiment religieux à lui seul n'est pas un principe de discipline, au contraire, — parce qu'ils étaient imbus du même système — et cette fois le trait est juste — , sachant bien ce qu'ils voulaient et où ils allaient, — c'est-à-dire capables de prévision à longue échéance. — Mais, aujourd'hui, la masse est incapable de participer au gouvernement de la chose publique. C'est pourquoi le mot élection est près de causer autant de dommages qu'en ont fait les mots de conscience et de liberté mal compris, mal définis (par le mysticisme rousseauiste), jetés au peuple comme des symboles de révolte et des ordres de destruction. La loi emporte un

assujélissement à des règles ; or toute règle est e?i opposition aux mœurs naturelles, aux intérêts de l'individu — il faudrait dire à ses intérêts immédiats et souvent mal entendus. — Comment la masse porterait-elle jamais des lois contre elle-même? Or c'est ce qu'elle devrait faire pour être sage, car la tendance des lois doit être souvent en raison inverse de la tendance des' ynœurs .

Tout cela, quoique insuffisamment mûri et médiocrement exprimé, est d'inspiration fort rationnelle au total. Mais nous savons déjà que Balzac a été accusé, non sans motifs, d'avoir trop souvent travaillé contre les saines convictions qu'il exprime en ces pages. Et comment se serait-il attiré sans cela l'applaudissement de ceux qui se proclament les adeptes du mysticisme social issu de Rousseau ? Nous dirons tout à l'heure que si son influence s'est exercée en sens contraire de ses convictions affichées, c'est en raison de la critique sans réserves et sans nuances qu'il a tournée contre les classes dirigeantes, ainsi que des suggestions de révolte individuelle dont il a parfois assiégé l'imagination de ses lecteurs.

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