La religion de Balzac
Sur quel pouvoir compte-t-il cependant pour contenir le peuple, si incapahle de participer au gouvernement de la chose publique? Sur la religion catholique dans laquelle il voit un si/stènip complet de répression des tendances dépravées de l'humanité, et, qui détient par là le plus puissant élément d'ordre social ; il l'a dit dans son Médecin de campagne et répété dans la préface générale de la Comédie kuniarne. El il est certain que tel est le but et jusqu'à un certain point, le fruit du christianisme, cette grande écoh' fl<» morale expérimentale et rationnelle, appuvée sur sa saine psychologie v impérialiste » du péché originel.
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Toutefois Balzac a singulièrement diminué dans sa portée celte adhésion de principe par les plus ironiques et. parfois, les plus sceptiques commentaires: Par exemple, dans Les Marana : « En jetant un coup d'œil sur les vicissitudes de la vie sociale à Paris, il est impossible de douter de la nécessité d'une religion en sac/iant que^ tous les soirs, il a y a pas trop de filles séduites! » Ou encore, dans La duchesse de Langeais : « La religion sera toujours une nécessité politique. Vous cliargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs? (Eh oui, certes, s'ils raisonnaient vraiment!) Pour les empêcher de raisonner, il faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec toutes ses consé(|uences. Si nous voulons que la France aille à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes ? La religion est le lien des principes conservateurs ciui permettent aux riches de vivre tranquilles, la religion, 52 intimement liée à la propriété ! ... Le prêtre et le roi, mais c'est vous, c'est moi, c'est, en un mot, tous les intérêts des honnêtes gens personnifiés ! » Impossible de défendre plus maladroitement une cause qui peut invoquer de tout autres arguments, en réalité. On dirait qu'il la veuille compromettre à plaisir ou à dessein et les rousseauistes n'auraient qu'à lui emprunter, pour réfuter ses principes, des considérations à ce point grossières et irrationnelles au fond. Il revient pourtant sur les mêmes arguments de l'hypocrisie sociale dans une Autre étude de femme; il y raille lafemuie «comme il faut w, ses phrases stéréotypées, ses airs de tête appris et ses gestes convenus aussitôt qu'on aborde la (juestion religieuse en sa présence. « Ah ! li donc, dit-elle aux incrédules, je vous croyais trop d'esprit pour atta(juer la religion. La société croule si vous lui ôtez son soutien. La religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la propriété, c'est /'aye/i//* de nos enfants. Ah ! ne soyons pas égoïstes ! h' individualisme est la maladie de répo(jue. La religion en est le seul remède. Elle unit les
familles que vos lois désunissent, etc.. » Et la pécore de continuer ce discours néochrétien saupoudré d'aperçus politiques, undiscours qui n'est ni catholique, ni protestant, mais moral, oh ! moral en diable ! — Elle ne fait pourtant, objecterai-je ici, que répéter, en termes d'une outrance voulue et souverainement maladroite, le plaidoyer du Médecin de campagne ou celui de la Préface générale que Balzac souhaiterait de voir prendre au sérieux par son lecteur, il faut l'espérer pour sa bonne foi tout au moins. Prêcher ses propres idées sur ce ton pour s'assurer un facile effet de satire, est-ce véritablement les servir ? -^ Et d'ailleurs il ne voit qu'à demi la vérité psychologique et morale. Car l'individualisme est la racine même de l'être ; c'est l'individualisme irrationnel et exagérément mystique qui seul est la « maladie » de Tépoque. Observateur génial, mais peu capable de synthèse intellectuelle fermement conçue, il montre sans cesse de pareilles insuffisances sur le terrain de la philosophie et de l'histoire.
J'ai déjà dit que, sous le nom malveillant de « dévotes », les femmes solidement chrétiennes passent parfois de fort mauvais moments entre les mains du galant de M"*" de Berny, à commencer par l'épouse irréprochable qui figure dans U?ie double famille : « Elle n'obéissait pas à des sentiments, mais à des devoirs, écrit-il sur un ton désapprobateur ' » Eh ! n'est-ce pas le principe moral que proposait Henriette de Mortsauf à Félix de Vandenesse? « Une éternité bienheureuse à conquérir, mise en balance avec un plaisir mondain, triomphe de tout et fait tout supporter. N'est-ce pas Yégoïsme divinisé, le Moi par delà le tombeau ! » Peut-être, mais c'est un égoïsme qui a pour conséquence sociale provisoire l'altruisme, autant du moins que cette dernière tendance est compatible avec l'a impérialisme ') essentiel de l'être. Ce fut précisément la tendance de l'hérésie quiétiste, l'une des sources de l'hérésie rousseauiste, que cette hostilité excessive contre un égoïsme
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imprégné de prévision sociale à longue échéance et qu'on ne saurait combattre qu'au profit d'une affectivité non moins égoïste en son fond mais beaucoup moins éclairée par l'expérience sur les conséquences quelque peu lointaines de son égoïsme.
L'auteur de Za Vieille fille nous répétera que les dévotes sont stupides sur beaucoup de points, mais que cette stupidité prouve au surplus de quelle ardeur elles reportent leur esprit vers les sphères célestes, vers la vertu catholique la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte du doigt divin sous toutes les glaises de la vie ! — Tant de vertu pour arriver à tant de stupidité, est-ce Là une bonne recommandation de la pratique chrétienne ? — Enfin nous lirons dans Le colonel Chabert qu'une étude d'avoué serait de toutes les boutiques sociales la plus horrible, si les sacristies humides n'existaient pas, ces cloaques de la poésie où les prières se pèsent et se payent comme des épices!
Tout ceci nous indique déjà qu'Honoré de Balzac n'accepte au total que sous bénéfice d'inventaire et sous condition de réforme le catholicisme traditionnel dont il juge parfois bon de s'envelopper comme d'une cuirasse. — A la fin de son Jésus-Christ en Flandre, il a placé l'allégorie la plus dénigrante de l'Eglise romaine qu'il figure sous les traits d'une vieille femme à l'aspect cadavérique : « Malheureuse, dit-il à cette harpie de répugnante apparence, pourquoi t'es-tu prostituée aux hommes? Dans l'âge des passions, devenue riche, tu as oublié ta pure et suave jeunesse... tuas étincelé de diamants, de luxe et de luxure... Ne te souviens-tu pas d'avoir été souvent stupide par moments, puis merveilleusement intelligente à l'exemple de l'Art sortant d'une orgie, etc.. » Mais soudain voici que la hideuse créature se transforme en ange de lumière! C'est la rénovation rousseauiste et
romantique du catholicisme escomptée par un Lamennais. L'Église va renaître de ses cendres par son adhésion à riiisloire, aux sciences et à la littérature! W faut défendre Œylise : c'est le dernier mot du récit — . On voit (juelies conditions sont mises cependant à ce pacte défensif.
Que dire des prêtres de Balzac, de ceux même qu'il présente comme les artisans désignés d'une pareille réforme de l'Eglise, si elle doit se produire? Ce sont le plus souvent des lutteurs sans scrupules pour la puissance, comme tous les autres personnages de la Comédie humaine : tel le chanoine Troubert, du Curé de Tours qui nous est peint des plus odieuses couleurs, qui tue le naïf abbé Birotteau aprîis l'avoir volé; qui, comparé d'abord à Hildebrand (Grégoire VII) et à Alexandre VI Borgia, l'est enlin à Innocent III, le grand pape du xiii" siècle, et qui, au fond du cloître de Saint-Gatien, nous est donné comme l'authentique représentant de cette grande pensée : la domination de l'Eglise sur le monde! — Mais Troubert est un saint près de l'abbé deMaronis, qui a fait l'éducation d'Henri de Marsay, le héros de La Fille aux ijeux d'or : Maionis, peu religieux, mais néanmoins un vrai prêtre^ taillé pour devenir cardinal en France (sur le patron de Dubois) ou Borgia sous la tiare ; Maronis qui conduit son élève adolescent chez les courtisanes pour lui donner la science de la vie ; un (^ bon diable violet •), car il mourra évoque en 1812, un « digne homme » (|ui fut vicieux, mais politique, incrédule, mais savant, perfide, mais aimable — unémule deson contemporain 1 évêque d'Autun, comme on le voit. — D'ailleurs si l'éellement utile à son élève, si complaisant à ses vices, si bon calculateur de toute espèce de force, si profond dès qu'il fallait faire (juelque décompte humain! Au total un admirable type de ces homnjes dont le génie sauvera l'Eglise catholique, apostolique et romaine, actuellement si compromise par la faiblesse de ses recrues et par la vieillesse de ses pontifes !
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L'on voit assez par ces traits de détail quel est le sens exact du catholicisme de Balzac : un catholicisme impérialiste au premier chef, mais d'un impérialisme outrancier et très insuffisamment rationnel h notre avis, précisément parce qu'il est cynique et (jue le cynisme ne saurait, à la longue, avoir le dernier mot au sein des actions et réactions sociales. C'est ailleurs que je vois et place quant à moi la rationnalité du christianisme ; je la salue dans son effort de quinze siècles pour encadrer le mysticisme naturel de l'âme, pour affiner et compléter le stoïcisme antique par les leçons continuées de l'expérience sociale. Le vice, les courtisanes éducatrices et la perfidie aimable n'ont pas de place légitime en cet effort, à mes yeux.