‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 28 sur 32 · Corsaires de boudoir et brigands de salons · texte numérisé non relu

Corsaires de boudoir et brigands de salons

Ce n'est pas c|u'il ne sache discerner les tares de ses arrivistes en « gants jaunes »; il les marque à l'occasion de sa critique au fer rouge et les poursuit de sa verve gargantuesque. Pourtant, au fond, il les adore, et cela n'est que trop visible à le lire. Considérons par exemple ce qui fut l'œuvre longuement poursuivie de sa vie sociale, son mariage exotique et disproportionné avec M""* Hanska, née comtesse Rzewuska. L'amour n'a tenu que bien peu de place en cette affaire, la grande affaire de sa vie, comme il le disait en la mettant sur la même ligne que le souci de sa gloire littéraire qui, par quelques côtés aussi, fut si ouvertement une « entreprise ». C'est à peu près le mariage que Lucien Chardon, dit de Rubempré, a le tort de ne pas conclure, au moment opportun, avec M"'" de Bargeton, née deNegrepelisse. — De d'Arthez, cet a/ter ego de Balzac, nous apprenons en effet dans Les secrets de la princesse de Cadignan que la femme n'a jamais été pour lui qu'un accident tou' jours redouté ; car il l'avait trop observée pour ne pas la craindre, et, à force de l'étudier, il avait fini par ne plus la connaître ! Alors il a résolument écarté l amour de sa route,

comme une occupation incompatible avec ses travaux, avec la régularité d'une vie monacale nii lapassion eut tout déranrfé. Ainsi du correspondantde M"" Hanska. Pour ma part, je vois peu de passion, mais beaucoup de volonté de puissance dans son tardif et imprudent mariage. Brunelière jugeait que dans les Lettres à l'étrangère, la passion sonne faux, au moins après 1836, et Honoré lui-même, sur le point de réaliser cette ambition de sa jeunesse, en écrivait à sa sœur, M""* Surville : « Va, Laure. c'est quelque chose à Paris que de pouvoir, quand on le veut, ouvrir son salon et y rassembler l'élite de la société qui y trouve une femme polie, imposante comme une reine, d'une naissance illustre, alliée aux plus grandes familles, spirituelle, instruite et belle (Remarquons l'ordre de ces divers qualificatifs.) // y a là un grand moyen de domination ! » C'est le fond de sa pensée sur le roman de son âge mûr\

Interrogeons un autre de ses personnages dont il a fait, jusqu'à un certain point, son portrait : le Wilfrid de Sêraphita, qui a tous ses traits au physique, sa taille médiocre « comme celle de presque tous les hommes qui se sont élevés au-dessus des autres », son cou court « comme celui des hommes dont le cœur doit être rapproché de la tête ». Or au moral, Wilfrid est de ces esprits altiers qui, s'étant mesurés avec les passions et s'étant reconnus phis forts qu'elles, n'ont désormais rien k presser dans leurs serres et à qui l'occasion manque, par malheur, de se mettre à la tête de quelques-uns de leurs égaux pour fouler sous le sahot de leurs montures des populations entières ! Nous voici cette fois au cœur même de la conception balzacienne de la lutte pour la vie, et je dirai tout à l'heure que, non content d'exprimer cette conception par ses écrits. Honoré a tenté parfois de lui donner un commencement de réalisation dans la vie sociale. Suivons-la donc à la trace dans les écrits de sa plume.

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