AVANT-PROPOS
L'ÉNIGME BALZACIENNE
La qualité de l'inspiration morale dans l'oeuvre d'Honoré de Balzac est une des questions les plus controversées de notre temps. Nous voyons d'une part M. Paul Bourget, suivi sur cette voie par 31. Charles Maurras et par tous les disciples de ce dernier, saluer dans l'auteur -du Médecin de campagne le continuateur des Bonald et des Maistre, le précurseur de Le Play et de Taine, un hygiéniste social du premier rang dont la vie fut employée à lutter contre les dangereuses suggestions de la névrose romantique. — Tout au contraire Emile Zola, dans ses essais critiques, nous avertit de considérer comme un simple trompe-l'œil ce vernis catholique et monarchiste que Balzac s'avisa de jeter sur ses écrits dès que le succès en fut assuré et de considérer son œuvre comme démocratique avant tout, — dans le sens donné par l'école rousseauiste à cette dernière épithète. — Cette œuvre ferait de lui le précurseur ou même l'inventeur du « naturalisme » littéraire qui s'épanouit vers 1870, c'est-à-dire d'un mouvement essentiellement romantique en son inspiration, comme il est trop facile à tout esprit attentif de s'en apercevoir ! — On sait au surplus que les défenseurs attitrés de l'autel, Veuillot par exemple, n'ont
6 BALZAC ET LA iMOIULK ROMANTIQUE
nullement pris au sérieux les prétentions catholiques du grand romancier et qu'il a trouvé ses plus nombreux lecteurs dans le camp adverse, parmi les rousseauistes d'éducation ou d'instinct.
Il est bon de relire, à ce point de vue strictement moral, certaines pages bien connues de Sainte-Beuve et les critiques qui ont été formulées dans la Revue des deux inondes peu après la mort de Balzac, par un magistrat d'expérience et de conscience, Eugène Poitou. Thureau-Dangin les a résumées dans son Histoire de la Monarchie de juillet en ces termes : « Balzac a beau affecter des opinions royalistes, absolutistes surtout, regretter publiquement que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État ; il a beau se poser en catholique et en théocrate ; il a beau dire, dans la préface de la Comédie humaine qu'il écrit à la lueur de ces deux vérités éternelles, la religion et la monarchie. Il n'en est pas moins par son talent comme par ses idées un révolutionnaire ! » Ce dernier mot, évidemment pris dans le sens de jacobin, de champion du rousseauisme social. Et la démonstration qui suit ce jugement d'ensemble ne laisse guère à désirer pour la vigueur et pour la précision.
Envisageant moi-même Balzac sous l'angle un peu étroit du Dandysme, à propos de Barbey d'Aurevilly \ je l'ai naguère classé sans restriction parmi les romantiques de nuance byronienne, surtout pour ses romans sur les Treize. Mais il faut avouer (jne c'est là un aspect seulement de sa très complexe personnalité morale. J'ai essayé dans ces pages d'être plus impartial parce que je serai plus complet. J'examinerai en effet méthodiquement
I. Voir notre iHude sur eu brillanl lepiésuntant do la quatrième géiit^ration roiJiantiquo, presque contemporain do la troisiènio par sa naissance et devenu dan.s sa vieillesse le patriarche respecté de la cinquième (Paris, Bloud, 1910).
l'attitude adoptée par ce puissant artiste à l'égard des trois ramifications principales que porte et nourrit selon moi le tronc du mysticisme rousseauiste, cette religion de notre temps : à savoir, le mysticisme passionnel, le mysticisme esthétique et le mysticisme social.