‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BALZAC CARESSE D'ABORD ET CONDAMNE ENSUITE LE iMYSTICISME PASSIONNEL

J'appelle mysticisme passionnel, celle tendance, commune à la plupart des disciples de Rousseau qui les conduit à considérer et à présenter, plus ou moins ouvertement, la passion — qu'elle soit d'ailleurs ou ne soit pas conforme aux disciplines sociales — comme la voix d'un Dieu allié dans le cœur de l'homme, et, par suite, comme une sorte d'impératif catégorique du sentiment, auquel on ne saurait refuser d'obéir.

Au premier abord, on pourrait penser que Balzac demeura fort loin de cet état d'âme, car il ne s'est pas privé de railler l'amour tel qu'il le voyait compris et pratiqué par les romantiques avoués et avérés dans son entourage. Sa Physiologie du mariage, par exemple, oppose en toutes lettres la névrose romantique à la névrose (?) classique dans les manifestations contemporaines de la passion. La névrose classique, dit-il, fait des femmes belliqueuses, emportées, bouillantes et convulsives (?) comme l'étaient les Bacchantes grecques. — En réalité, rien de moins « classique » que la Bacchante, cette survivante des vieux mysticismes de la Hellade barbare. — La névrose romantique se traduit par le despotisme incohérent des « vapeurs ». Une jeune femme à la peau blanche, toute élégiaque et septentrionale, croit voir des figures sinistres dans les nuages, parle à voix basse de défunt son père ou de défunt son cousin ; elle invoque ces ombres

lamentables, ressent toutes leurs maladies, est attaquée de tous leurs maux! Essayez-vous de la consoler? Voilà une femme qui « bâille comme un coffre », qui se plaint de la poitrine, qui repleure, qui vous supplie de la laisser à sa mélancolie et à ses souvenirs ; elle vous entretient de ses dernières volontés, suit par l'imagination son propre convoi, s'enterre et étend sur sa tombe le panache vert d'un saule pleureur ! Si en effet les classiques abusent du maillot qui dessine les formes, les romantiques en revanche se drapent avec beaucoup trop d'ostentation dans leur linceul. — Voilà une conception quelque peu superficielle mais franchement satirique à coup sûr de la passion ossianique et byronienne. — Vers le même temps La Peati de chagrin mettait en scène un jeune romantique parlant « le langage du genre » et en donnait cet échantillon : voyant passer une jolie femme au bras d'un vieillard, il demande « dans quel cimetière cette jeune goule a bien pu déterrer ce cadavre » ! Enfin la duchesse de Maufrigneuse, compromise par ses imprudences galantes et désirant donner le change à l'opinion, essayera de passer pour une Agnès roma7itique en jouant l'ascétisme, le séraphisme, l'ossianisme, le catholicisme et l'admiration du moyen âge.

L'inspiration de la Physiologie du mariage est d'ailleurs le plus souvent celle du xviii' siècle libertin, et lorsque, dans la Vieille /ille, le chevalier de Valois, ce débris de l'ancien régime, évoquera sous nos yeux ses souvenirs de jeunesse, il affirmera que la femme a beaucoup perdu lorsqu'elle a jugé bon de se lancer à corps perdu dans le « sentiment ». Elle s'est « tordu les nerfs » : elle y a perdu ce bon petit plaisir de naguère, désiré sans honte, accepté sans façon. Jadis ces dames n'employaient les « vapeurs » que comme un moyen pour arriver plus vite à leurs fins : elles en font désormais une véritable tnala- (lie qui se traite par les potions calmantes. Le règne de

Louis XIV et celui de Louis XY ont été les adieux de l'humanité aux plus belles mœurs du monde ! — Tout cela nous laisse fort loin du mysticisme instauré dans la passion par le lyrisme moderne. Nous allons voir cependant qu'il n'y a là qu'une apparence et que la conception balzacienne de l'amour est loin de s'exprimer toute entière par les plaisanteries que nous venons de rappeler.

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