‹ Balzac et la morale romantiqueChapitre 8 sur 32 · QUELQUES COMPLAISANCES POUR LADULTÈRE « POÉTIQUE · texte numérisé non relu

QUELQUES COMPLAISANCES POUR LADULTÈRE « POÉTIQUE

Balzac s'est en effet laissé mener vers l'amour romantique par le détour de la « poésie ». Car la passion est, à ses yeux, poétique. C'est une fille du ciel, bien qu'elle soit le plus souvent honnie par la société, trop jalouse de ses droits, et devienne ainsi pour ceux qui l'écoutenl une source de malheur. Déjà la Physiologie du mariage nous apprend que le philosophe fut vaincu par le poète dans la personne morale de Jean-Jacques Rousseau. Lorsqu'il a conservé, dans le cœur de Julie mariée, des vestiges de son premier amour pour Saint-Preux, l'auteur de la Nouvelle Héloïse a été séduit par une situation plus poétique, plus touchante, mais moins utile en revanche que les leçons de vertu qu'il s'était promis de développer . En réalité, il suffit de lire les Confessions pour apprendre que VHéloïse n'est nullement sortie d'une inspiration vertueuse, tout au contraire : la vertu n'y a été introduite qu'après coup, et il est aisé de s'en apercevoir. Mais on connaît par ces lignes révélatrices, que l'auteur des Chouans approuve celui de Julie et qu'il est prêt à sacrifier de son côté à la poésie pour conquérir le succès.

Dans Un grand ho7nme de procince à Paris, d'Arlhez, qui est l'incarnation personnelle de Balzac dans ce roman, prononcera sur Walter Scott une appréciation plus nettement rousscauiste encore. L'œuvre de Scott, expliquo-t-ii.est vide de passion, soit que l'auteur ait ignoré la passion pour

sa pari, soit que la peinture lui en ait été interdite par les mœurs hypocrites de son pays natal. Que ce soit pour l'un ou pour l'autre motif, la femme n'est chez lui que le devoir incar?ié et c'est môme pourquoi, sauf de très rares exceptions, ses héroïnes sont exactement semblables entre elles, étant d'ailleurs toutes pareilles à la Clarisse de Richardson. Mais justement parce que la ÎQTCivnG porte le désordre dans la société par ses passions, l'artiste ne doit pas hésiter à peindre des femmes passionnées ; elles lui fourniront des ressources immenses dont l'Écossais n'a consenti à se priver que pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. Exemple que Balzac se gardera bien de suivre ! Alors occupé de ses romans historiques sur l'époque des derniers Valois, il est heureux de trouver sur son chemin les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme pour les opposer aux sombres ligures de la Réforme, pendant la période la plus passionnée de notre histoire!

Ce contraste entre sa propre conception de l'art et celle de Scott, son premier inspirateur, continuera d'ailleurs de le préoccuper au point de vue théorique puisqu'il y reviendra dans sa Préface générale à la Comédie humaine. Scott, explique-t-il, a parlé insuffisamment de la femme parce que ses modèles étaient des schismatiques et que la femme protestante n'a pas d'idéal. — On voit de quel idéal, à la fois passionnel et poétique, il est ici question. — Elle peut être chaste, pure, vertueuse certes ; mais son amour, dépourvu d'expansion, sera toujours calme et rangé comme un devoir accompli. C'est à croire que la Vierge Marie se soit plue à refroidir le cœur de ces sophistes qui la bannissaient du ciel, elle et les trésors de miséricorde qu'elle garde à l'endroit des péchés féminins. Aussi, dans le protestantisme, n'y a-t-il plus rien de possible pour la femme après la faute, tandis que, dans l'Eglise catholique, l'espoir du pardon rend la coupable

sublime. — On voit quelle tendance se cache dans des affirmations de ce genre : elles ne visent à rien moins qu'à incorporer le mysticisme passionnel au catholicisme, en dépit de l'inspiration morale principalement rationnelle de cette religion ! Car la conclusion logique de tels développements serait que toute femme doit fauter avant d'être sublime et en vue de le devenir ; c'est bien ce que pense Balzac en tant (\\x artiste à la mode de son temps ; il a été mainte fois séduit par ces situations « poétiques » ou « touchantes », quoique fort peu « utiles » en revanche, que Rousseau n'a pas hésité à choisir tandis que Scott les écartait constamment de sa pensée. — Nous allons étudier quelques-unes d'entre elles afin de pouvoir juger, en connaissance de cause, les suggestions de l'œuvre balzacienne sur le terrain de la discipline conjugale.

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