‹ Balzac et ses amiesChapitre 10 sur 17 · Lettre CLXXV — IX · texte numérisé non relu

Lettre CLXXV — IX

VEcolière de Balzac. — Madame de Girardin. — Son dévoue ment à ses amis. — Brouille de Balzac et d'Emile de Girardin.

— La femme de Quarante ans, — Comment fut fait le drame de Vautrin. — Les Paysans. — Une tentative académique.

— Réflexions sur Lamartine. — L'Ecole des Journalistes.

Elle aima ses amis jusqu'au dévouement, celte éloquente fille de madame Gay, que les admirateurs de ses vers sonores nommèrent la dixième muse.

Ses amis lui rendirent une affection pareille.

Tous ces esprits d'élite qui firent cortège autour d'elle, pendant plus d'un quart de siècle, Delphine Gay les avait connus dans le salon de sa mère.

Devenue madame de Girardin, au mois de juin 1831, elle amena, groupa autour d'elle tous ces fidèles, tous ces assidus.

Un des côtés sympathiques de cette femme aimable est qu'elle ne connut jamais ces petitesses, ces rancunes, ces jalousies de la vie littéraire dont le talent n'est pas toujours exempt. Chez elle, Tamitié se montrait véhémente, quand on attaquait en sa présence les écrivains, les artistes qu'elle estimait ou affectionnait.

D'habitude calme, froide, digne, elle devenait impétueuse, éloquente pour la défense de ses intimes.

Elle entrait sincèrement dans les idées, les joies, les peines de ses amis.

Aussi Hugo, Lamartine, Balzac, Théophile Gautier et bien d'autres pénétrés, touchés de la sollicitude de cette femme de cœur, lui firent-ils, pendant de longues années, un affectueux entourage.

Madame de Girardin veillait tard ; le soir, à la sortie des Français ou de l'Opéra, ses intimes venaient presque quotidiennement lui rendre une rapide visite, échanger avec elle quelques propos.

Parmi tous ces esprits d'élite, Balzac lui devint particulièrement symphatique par son talent, et aussi par son caractère.

Emile de Girardin — esprit positif — avait converti sa femme à la prose ; et celle-ci pour mieux s'exercer à traduire sa pensée dans cette nouvelle forme fit des essais, écrivit des fragments qu'elle soumit à Balzac, comme à un maître éclairé.

Ce dernier avec sa cordialité habituelle donna des avis, des conseils à la Dixième Muse, lui indiqua la

voie de ce style clair, net, incisif, dont devait faire preuve plus tard le Vicomte de Launny.

L'auteur de la Comédie Humaine put donc appeler avec quelque motif Delphine Gay son écolière; — titre que celle-ci accepta avec une parfaite bonne grâce.

Emile de Girardin et sa femme, après leur mariage, habitèrent d'abord un petit hôtel rue Saint- Georges.

Une des particularités de cet hôtel était un salon tendu en satin vert pâle qui encadrait binn la beauté opulente et blonde de Delphine Gay, mais dont l'effet était désastreux pour les beautés brunes qui s'y hasardaient.

Dès l'hiver 1831-1832, commencèrent chez les nouveaux époux des réceptions, des dîners, des fêtes, où furent conviés tous les gens de lettres, tous les artistes en possession d'un nom ou d'une notoriété.

L'écolière aurait voulu que son maître partait dans ces réunions de lettres.

Mais Balzac, pendant cet hiver de 1832, ne se montrait que dans le salon de l'hôtel de la rue de Varenne, chez madame de Castries; le reste de son temps appartenait au travail, à la copie.

Aux affectueuses sollicitations de madame de Girardin pour qu'il vienne chez elle, il répond par des excuses, comme celle-ci :

(( Eh bien, les milliers de quintaux de plaisirs qu'on peut récolter dans le monde ne payent pas les billets de la fin du mois.

» — Ergo. Le maître est esclave ; et, comme il n'attend rien que de lui, le pauvre maître est tourjours couché à six heures, au monient où vous allumez la vie, les bougies de votre élégante cage; où vous faites briller le plus votre esprit; où la poésie brille et scintille; puis, il se lève à minuit et demi, pour travailler douze heures pendant que vous reposez, après vous être balancée dans mille gentillesses de rêves. Ecco ! ^ »

Madame de Girardin ne se décourage pas; elle insiste : insistance vaine.

Le maître ne peut aller perdre son temps dans tous les salons amis. Et puis son train de vie s'est compliqué. Il a acheté un cabriolet, un tilbury et des chevaux; il faut travailler pour ces gredins de chevaux qu'il ne peut parvenir à nourrir de poésie. Quelle belle application ce serait de la poésie.

« Ah! dit-il à son écolière, une douzaine de vers alexandrins en guise d'avoine, cette découverte tuerait la vapeur. »

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