Lettre XLI
Madame de Girardin possédait aussi à cette époque un tilbury.
Le maître ctTécolière, à peu de jours d'intervalle, essuyèrent un accident de voiture. Celle-ci eut la main contusionnée par un frôlement de roues, et celui-là tomba la tète en avant au milieu des Champs-Elysées.
L'accident ne fut pas grave, mais il obligea le romancier à garder la chambre pendant une semaine et l'empêcher d'assister à une soirée donnée pour célébrer l'anniversaire de son amie.
Quelques semaines plus tard, Balzac se trouvait à Angoulême chez madame Carraud ; il avait terminé une série de ses Études de femmes.
Il réfléchit qu'une préface écrite par une plume féminine serait absolument opportune, en tête de son nouveau livre. L'idée lui vint de demander cette préface à madame de Girardin.
Aussitôt il lui écrit une lettre très joliment tournée pour lui exposer sa requête.
(c Qu'elle lui dise si elle le trouve digne de quelques plumées d'encre, et si elle consent à se mettre en sa fa veut un peu de noir aux doigts. »
Bien entendu, l'écolière lit droit à la requête de son maître, et écrivit une spirituelle prélace poui' cette édition des Études de femmes.
L'amitié de madame de Girardin pour Balzac eut toujours un point noir : les brouilles de celui-ci avec son mari.
Cette circonstance veut une explication.
Emile de Girardin, dans son positivisme d'esprit, n'aima jamais les lettres qu'au point de vue mercantile; et les écrivains qu'il préférait étaient ceux qui rapportaient le plus d'argent à ses journaux.
Ses amabilités, ses sympathies allaient donc à ces derniers.
A cette époque commençait la mode du roman feuilleton; le public, les abonnés demandaient des romans à sensation, bourrés de péripéties, avec un efîet à chaque fin de feuilleton.
Balzac ne voulut jamais travailler dans ce genre; et Girardin lui préféra toujours Alexandre Dumas, Eugène Sïie, Frédéric Soulié, qui amenaient, conservaient des abonnés à la Presse.
Aussi était-il plus soucieux de tenir ses engagements avec ceux-ci qu'avec l'auteur de la Comédie Humaine.
Ces manques d'égards, ces . violations d'engagement fâchaient tout rouge ce dernier; il adressait des lettres très raides au directeur de la Presse, et s'abstenait de paraître dans le salon de sa femme.
Ces dissentiments désolaient grandement Delphine Gay.
Elle prenait très résolument la défense de Balzac contre son mari, pas seulement parce qu'il était son ami, mais aussi parce qu'elle préférait sa littérature à celle des romanciers-feuilletonnistes.
Cependant cette courageuse sollicitude ne désarmait pas l'écrivain; il assurait à son écolière qu'il
lui gardait toute son amitié; qu'il ne la rendait pas solidaire des procédés de son mari, mais il désertait son salon pendant un temps plus ou moins long.
La première brouille de Girardin et de Balzac éclata à propos du Médecin de Campagne.
Le romancier avait fondé sur cet ouvrage, composé dans le courant de 1832, une grande espérance, une grosse attente de gain.
Depuis longtemps, il était désireux d'écrire un de ces petits volumes qui deviennent rapidement populaires par une vente fructueuse.
La première condition d'un tel livre est de pouvoir être placé dans toutes les mains — celles de la jeune fille, de l'enfant, du vieillard et même de la dévote; — ces bonnes fortunes littéraires se traduisent toujours par des droits d'auteur importants.
Balzac composa son Médecin de Campagne en proie à cette double préoccupation. 11 imprégna son livre d'une moralité à obtenir le prix Montyon, tout en restant très humain.
Les types du docteur Benassit et de Lafosseuse sont deux admirables créations.
Le romancier avait connu dans sa jeunesse l'ori-
ginal de ce médecin, qui vécut à l'Ile-Adam, combla ce pays de bienfaits, de charités, et mourut pleuré, regretté par tous ses concitoyens.
L'ouvrage fut publié par l'éditeur Mame.
Balzac avait promis à ce dernier l'appui, la publicité du Journal de Connaissances utiles, feuille fondée précédemment par Girardin et qui tirait à cent mille exemplaires, — ^ chiffre inouï de tirage pour l'époque.
Or, Girardin ne vit dans le Médecin de Campagne qu'une berquinade peu intéressante pour son journal et ses abonnés. Il se borna à mentionner simplement l'apparition de l'ouvrage, sans le chauffer, sans en offrir des extraits à son public.
La première édition du livre ne fit pas sensation ; le succès ne s'afTirma que plus tard.
Ce fut une déception pour l'écrivain.
11 avait la conviction d'avoir p^oduit une œuvre très remarquable, à laquelle il ne marchande pas ses propres éloges.
« Ce livre, écrit-il à madame Carraud, vaut, à mon sens, plus que des lois et des batailles gagnées : c'est l'Évangile en action. Que de gens ont déjà pleuré à la confession du Médecin de Campagne! Madame d'Abrantès, qui pleure rarement, a fondu en larmes aux désastres de la Bérésina, dans la vie de Napoléon racontée par un soldat dans une grange. »
Balzac fut donc froissé de l'indifférence de Girardin pour un ouvrage qu'il estimait si fort.
Dans une autre circonstance, l'attitude de ce dernier irrita le romancier. Madame Carraud avait prié son ami de chaudement recommander à Girard iii un jeune homme qu'elle protégeait, et qui désirait se placer dans les journaux du publiciste.
Balzac se fit solliciteur ; Girardin accorda la place demandée, mais de mauvaise grâce et avec ces façons impertinentes et cassantes qui lui étaient familières.
Le romancier fat froissé de cet accueil.
« J'ai vu hier Emile de Girardin, écrit- il à madame Carraud ; il peut avoir là, — le protégé de cette dernière, — une place de quatre-vingt-dix à cent francs par mois; il a fallu vous pour que je supportasse l'impertinence d'Emile !»
D'autres incidents s'étaient ajoutés à ces griefs; Balzac rompit, avec Girardin et cessa de se montrer dans le salon de sa femme.
Celle-ci ignorait les agissements de son mari.
La cessation des visites du romancier la surprit, l'alfligea. Elle lui écrivit donc pour demander des explications. L'auteur de la Comédie Humaine, par l'intermédiaire d'un ami commun, lui apprit ses griefs contre son mari et sa détermination de ne plus aller chez lui.
Alors l'Écolière, par une gentille lettre, pria son maître de revenir sur une détermination qui la peinait si fort.
Balzac répondit en ces termes :
l06 BALZAC ET SES AMIES
(( J'ai précisément assez d'esprit et de cœur pour comprendre que je ne puis rien vous dire pour justifier ma détermination. Si j'avais trop raison, j'offenserais vctre cœur ; si j'avais trop tort, je perdrais dans vôtre esprit. Sur cette affaire, je garderai donc dans le monde comme près de vous le plus absolu silence; mais mon jugement est irrévocable, car ce n'est ni une brouille ni une chicane, c'est un jugement. Je me suis interdit d'aller chez M. Emile de Girardin... J'ai eu beaucoup de chagrin d'être obligé de ne pas profiter de vos bontés, de renoncer à nos bons petits moments, à nos causeries... Je vous remercie avec une affectueuse et sincère émotion de votre douce persistance. Je crois que vous êtes guidée par un bon sentiment; aussi trouverez-vous en moi quelque chose de dévoué, en tout ce qui vous regardera personnellement. )>
Celte première brouille dura trois ou quatre ans.
Madame de Girardin, comme pour prouver à son ancien maître que sa pensée ne l'oubliait pas, donna à un petit roman humoristique de sa façon, qui parut à cette époque, ce titre original : la Canne de M. de Balzac,
lin 1836, Girardin fonda la Presse.
Sa femme signa, sous le pseudonyme du vicomte de Launay, de spirituelles chroniques parisiennes.
A cette époque, Jules Janin n'aimait pas l'auteur de la Comédie Humaine. Dans ses articles^ il ne manquait jamais l'occasion de lui envoyer un de ces traits perfidement acérés, connue il savait si bien les manier.
Une fois, il railla Balzac sur l'âge de ses héroïnes, qui frisaient presque toujours la quarantaine.
Madame de Girardin prit spirituellement la défense de son ami; elle répondit au critique des Débats^ que, si Balzac peignait les femmes de quarante ans, c'est qu'il était fidèle peintre des mœurs modernes. L'ambition des jeunes filles n'est-elle pas de rencontrer des maris très riches qui leur procurent tous les luxes de la vie? C'était déjà ainsi en 1836.
Plus tard, quand la jeunesse s'enfuit, elles s'aperçoivent souvent qu'elles ont fait un marché de dupe; le cœur parle, l'amour éclate et, les circonstances aidant, elles deviennent héroïnes de roman... sur la quarantaine.
Balzac fut touché du procédé.
Mais madame de Girardin ne borna pas là ses bons offices.
Elle voulait la présence du romancier chez elle et un raccommodement avec son mari.
Ellle persuada à celui-ci que la Presse devait offrir à ses lecteurs quelque ouvrage de l'auteur du Père Goriot.
Une négociation s'ouvrit, à laquelle prirent part Théophile Gautier et madame O'Donnel, une sœur de Delphine. Enfin, Girardin écrivit à Balzac pour lui demander un roman destiné à la Presse.
L'auteur de la Comédie Humaine s'adoucit ; il donna au journal la Vieille Fille et /a Femme Supérieure.
Mais il y eut encore des tiraillements pour l'insertion de la Maison Nucingen — commandée par traité — qui attendit son tour plus que de raison.
Balzaé dut encore écrire une lettre très raide à Girardin pour lui rappeler ses engagements et aussi pour se plaindre que la Presse fût le seul journal qui lui eût envoyé les stupides réclamations de gens incapables de comprendre son œuvre.
La Maison Nucingen finit par être publiée.
Ces nouvelles tracasseries n'altérèrent pas les relations amicales de Balzac et de madame de Girardin ; les efforts déployés par celle-ci pour le ramener dans son salon avaient été au'cœur du romancier.
Il allait la voir, aux heures où il était sûr de ne pas rencontrer son mari. —Girardin, très matineux,
était toujours retiré dans sa chambre à ce moment avancé de la soirée, où Delphine Gay recevait ses amis de lettres.
L'absence du maître de la maison permettait aux intimes de causer tout à leur aise de littérature, et sans excursions sur le terrain de la politique et des affaires.
Quoique mariée à un publiciste déjà célèbre, cette femme aimable n'aimait pas les journalistes... peutêtre par ce motif qu'elle voyait de trop près leurs agissements.
Un jour, il lui prit fantaisie d'écrire une comédie satirique qu'elle intitula : V École des Journaliste.'^. Elle peignait ces derniers, sous des couleurs qui ne leur étaient pas précisément favorables .
L'ouvrage fut lu et reçu par le comité du Théâtre- Français; mais la censure arrêta la représentation.
Les journalistes étaient devenus une puissance, et la monarchie de Juillet — pour se les concilier uniî fois de plus — ne voulut pas permettre au public de s'amuser un peu à leurs dépens.
Balzac se montra outré de cette interdiction qui lit alors grand bruit.
Lui, non plus, n'aimait pas le journalisme et les journalistes.
— Le journalisme, avait-il coutume de dire, est
une force aveugle, sourde, méchante, inconsciente,
sans moralité, sans traditions, sans but; il est comme
les bouchers, il tue la nuit pour manger le matin
' avec ce qu'il a tué !
Delphine Gay prit philosophiquement son parti de l'interdiction de sa pièce.
— Ces messieurs se sentent si malpropres, ditelle, qu'ils crient quand on veut les débarbouiller.
Elle fit dans son salon à tous ses amis de lettres une lecture de l'École des Journalistes.
Victor Hugo et Lamartine assistaient à cette lecture. Balzac se tenait au premier rang des auditeurs. Théophile Gautier, qui, ce soir-là, était son voisin de siège, rapporte que l'auteur de la Comédie Humaine avait arboré pour la circonstance son bel habit bleu à boutons d'or ciselé, et que, pendant toute la lecture, il fit sonner son gros rire rabelaisien.
En efïct, ce soir-là, Balzac s'amusa franchement aux dépens de ces journalistes dont les attaques, les ironies l'avaient si souvent crispé.
Dans le salon de madame de Girardin, Balzac rencontrait souvent Lamartine ; il lui voua une sincère sympathie, basée sur une franche admiration.
L'auteur des Girondins rendit au romancier cette sympathie dans la jnesure de sa nature personnelle, voilée de dehors affectueux.
Cep^'iidant il garda dans le souvenir, dans ies yeux une vision assez intense pour tracer de lui quelques années plus tard dans son Coms de Liltérature, un vigoureux portrait.
Balzac faisait un tel cas de l'estime littéraire de Lamartine, qu'il lui dédia Césa?- Birolteau, et voulut l'avoir pour juge, à la première, à l'unique représentation de Vautrin.
Il pressentait que la représentation serait orageuse; car, dans son invitation au poète, il écrit ceci :
« Si, comme je l'eip^'re, je tombe de bonne heure, je m'empresserai d'aller demander à voire amitié des consolations de circonstance. »
Le drame ne tomba pas positivement, mais il fut interdit dès la seconde représentation : Fiédérik Lemaître ayant eu la singulière idée de se faire en scène la tête du roi Louis-Philippe.
On sait que le gouvernement offrit une compensation pécuniaire à Balzac, qui la refusa.
Vautrin n'est pas un bon drame; il est mal construit. D'ailleurs, comme facture, comme agencement, il appartient peu à l'autem* de la Comédie Humaine. Voici les circonstances qui donnèrent naissance à l'ouvrage :
A la fin de 1839, Harel, directeur de la Porte- Saint-Martin, demanda un drame à Balzac. Depuis longtemps, le romancier était obsédé de l'envie de faire du théâtre ; et la demande du directeur de la Porte-
Saiiit-Marlin tombait dans un moment où il avait besoin d'argent : double motif pour tenter la chance d'un succès de théâtre.
— J'ai un drame pour votre scène, répondit Balzac .
— Ah ! l'ouvrage est déjà fait ? demanda Harel.
— Parfaitement... Je peux lire la semaine prochaine aux artistes de la Porte-Saint-Martin.
Et un rendez-vous fut pris pour un jour de la semaine suivante.
Rentré chez lui, l'auteur de la Comédie Humaine envoie un billet pressant à Théophile Gautier, où il l'invite à passer le lendemain à une heure très matinalC; rue Richelieu.
Balzac, qui habitait alors les Jardies à Sèvres, avait un petit logement rue Richelieu comme pied-à-terre.
Le lendemain matin ^ Théophile Gautier arrive à six heures du matin chez le maître. 11 se frottait encore les yeux ; il lui avait fallu tout le dévouement d'une sincère amitié pour se lever d'aussi bonne heure.
Balzac était déjà installé devant son bureau de travail.
— J'ai promis, dit-il au i)oète critique, de lire demain un drame au directeur de la Porte-Saint Martin.
— Et vous voulez auparavant me faire connaître l'ouvrage ? Je vous écoute, répondit Gautier.
— Mon drame n'est seulement pas écrit.
L'auteur à'Alherlus eut un soubresaut d'étonne-
ment.
— Alors, comment al lez- vous faire?
— En même temps que vous, j'ai convoqué Laurent Jan, de Belloy, Edouard Ourliac, Lassailly; vous ferez chacun un acte dans la journée. Je revois votre travail dans la soirée et je peux lire demain.
Puis, observant sur la physionomie de son interlocuteur une surprise de plus en plus prononcée, Balzac ajouta :
— Qu'est-ce que représente un acte? Environ quatre cents lignes de dialogue. Eh bien, c'est là une besogne facile à abattre dans une journée.
Cette façon de travailler à la vapeur n'était pas dans les habitudes de Gautier; cependant il se résigna.
— Soit. J'essayerai de faire mon acte. Maintenant, racontez moi le sujet, les situations du drame.
Balzac toisa son ami, et, avec un geste de dédain superbe :
— Ah! mon cher, exclama-t-il, si vous m"en demandez tant, nous ne serons jamais prêts !
— Il me semble, murmura Gautier, que ma demande n'est pas absolument indiscrète .
On le comprend, le drame ne fut ])as aussi lestement expédié; et la lecture de Vautrin n'eut lieu que quelques semaines plus tard.
dl4 BALZAC ET SES AMIES
Laurent Jaii écrivit la plus grande partie de l'ouvrage; il ne resta que quelques lignes du travail de Gautier.
Pendant les répétitions, Balzac ne put ou ne sut remédier aux imperfections de Vautrin. Mais l'échec de son drame causa une telle commotion au romancier, qu'il dut se mettre au lit, en proie à une fièvre ardente.
Lamartine ne lui apporta pa3 de consolation 3"; Hugo et Dumas vinrent le voir le lendemain, et lui remont'^'rent le moral.
Toute la presse, tous les critiques furent cruels pour le drame interdit. Les journalistes étaient trop enchantés de trouver un prétexte plausible pour éreinter un écrivain qui ne les avait jamais ménagés.
Seule, madame de Girardin défendit courageusement l'œuvre de son ami. Dans le salon de celle-ci, Lamartine partageait avec le maître de la maison l'habitude de parler politique et de se faire écouter. Du reste, l'auteur de Jocelija émettait généralement des idées si brillantes, dans un langage si élevé, que la politique perdait ainsi toute sa sécheresse, toutes ses mesquineries.
Balzac lui répondait quelquefois, entamant des discussions où il faisait preuve d'un grand bon sens et d'une belle facilité d'élocution.
Ses opinions concordaient avec celles de Lamartine, qui lui disait alors qu'un homme de son étoffe
BALZAC ET SES AMIES llo
devrait être à la Chambre des députés et lui offrait ses bons offices pour conquérir un siège.
Mais, à cette époque, toute ambition politique était éteinte chez l'écrivain, qui se sentait en possession d'une renommée glorieuse et durable.
(( Lamartine , écrivait-il à cette époque — 18 4o — à madame Hanska, veut plus que jamais que j'aille à la Chambre! mais soyez tranquille, je ne dépasserai jamais le seuil de la mienne pour y entrer. »
Dans la lettre qui renferme cette réflexion, Balzac fait à sa correspondante le récit d'un dîner et d'une soirée chez madame de Girardin.
Les convives étaient Lamartine, Hugo, le docteur Cabarrus, monsieur et madame Hahn, et le romancier.
Après le dîner, Hugo entama une discussion politique, pleine de fantaisie et de paradoxes, sur les affaires de Syrie, qui venaient de soulever un grand débat à la Chambre.
Balzac lui répondit, et se laissa aller à une solide improvisation, où il combattit et réduisit au silence l'auteur d'Heniani.
Lamartine écoutait complaisamment ce débat politique entre le poète et le romancier. Comme chez ce dernier, les arguments de discussion étaient les mêmes que ceux dont il s'était servi à la Chambre, il fut charmé du succès de Balzac et le remercia avec son effusion habituelle.
« J'ai conquis Lamartine, écrit toujours le romancier à madame Hanska, — par mon appréciation de son dernier discours (sur les affaires de Syrie) et j'ai été sincère comme toujours; car véritablement ce discours est magnifique d'un bout à l'autre. — Lamartine a été bien grand, bien éclatant pendant cette session. Mais quelle destruction au point de vue physique ! — Cet homme de cinquante-six ans paraît en avoir au moins quatre-vingts ; il est détruit, fini ; il a quelques années de vie à peine; il est consumé d'ambition et dévoré par ses mauvaises affaires. »
Dans cette dernière partie de son appréciation sur l'auteur des Girondins, il faut reconnaître que Balzac se trompe lourdement.
Le roman des Paysans devint le motif de nouvelles difficultés avec la Presse et son directeur.
Girardin avait demandé à l'auteur du Père Goriot un roman-feuilleton de longue haleine ; ce dernier lui promit les Paysans, qui devaient contenir la matière de six volumes.
L'époque de la publication fut fixée au commencement de l'année l84o.
La peinture des Paysans se rattachait à ce vaste
tableau de Ja société moderne entrepris par Je romancier. Jusque-là, on n'avait décrit l'habitant de la campagne que sous les traits d'absolue convention. Le roman donnait encore aux paysans toutes les candeurs, toutes les naïvetés des bergers de pastorale. Le dix-huitième siècle avait transmis jusqu'à nous ces idées fausses sur les mœurs rurales ; en un mot, avant Balzac, on n'avait pas encore peint le paysan tel qu'il est réellement dans notre société actuelle, avec sa cupidité de l'argent, ses ruses de Peau-Rouge, son ilpreté au gain, sa ténacité aux idées étroites.
Le romancier roulait ce sujet depuis longtemps dans son esprit ; il avait amassé des cahiers remplis de notes, de traits, de documents relatifs aux types de ses personnages.
La correspondance de Balzac pendant les années 1844-1845, — révèle une vive préoccupation de ces Paysans qui tombaient, au milieu d'autres ouvrages commencés et promis.
Il devait livrer au Constitutionnel, vers la même époque, la Cousine Bette, première partie des Parents pauvreSy et Girardin lui avait demandé d'insérer, avant les Paysans , les Petites Misères remaniées.
Enfin le malheureux auteur était si harcelé par ses engagements de toute nature, qu'à la date du 10 avril 184o, il n'avait pas encore une ligne écrite, et il s'écriait :
— Ferai-je en douze jours les deux parties des Paysans ? Là est le problème.
Enfin il s'attela à la besogne et écrivit la majeure partie de son roman en août et septembre 18 io.
La Presse avait déjà inséré les Petites Misères de la vie conjugale remaniées ; le rez-de-chaussée du journal se trouva ensuite occupé pendant plusieurs mois par la Reine Marcjot et par un roman de Méry.
Les Paysans ne parurent que dans le courant de
Cet ouvrage très fouillé, très minutieux, très descriptif, dérouta les abonnés du journal, qui sortaient des péripéties de Dumas.
Des réclamations se produisirent; des lettres arrivèrent au journal, où l'on se plaignait que le nouveau roman n'était pas amusant.
On trouvait que Balzac travaillait trop la description.
Ces plaintes impressionnèrent Girardin, et il dépêcha plusieurs fois un secrétaire vers le romancier pour lui demander des coupures destinées à alléger son récit. Ces réclamations crispaient Balzac au possible; il s'emportait, recevait mal l'envoyé de /a Presse, écrivait des billets aigre-doux à Girardin, puis il s'exécutait.
Ces tiraillements de boutique ne pouvaient plus refroidir Tintimité affectueuse du romancier et de Delphine Gay. Celle-ci, en prenant possession du petit temple grec des Champs-Elysées, se rapprochait par le fait de son ami, logé alors rue Basse à Passy. Celte proximité de voisinage accentua la fréquence
de leurs relations. — Le dernier jour de l'année 184o, Balzac dîna avec madame de Girardin, et ce dernier lui causa une telle impression de plaisir qu'il en rend ainsi compte à madame Hanska.
« J'ai dîné avec Nestor Roqueplan, le dernier mercredi de décembre, et le dernier jour du mois chez l'illustre Delphine. Nous avons autant ri que je puis rire, sans vous et loin de vous. Delphine est vraiment la reine de la conversation ; ce soir-là, elle a été particulièrement sublime, étincelante, ravissante . »
Madame de Girardin, peinée de ce que son ami ne fût pas encore de l'Académie, essaya en \Sli — nn siège se trouvant vacant — de décider Balzac à se présenter aux suffrages des Quarante.
Le salon de Delphine Gay n'était pas positivement un salon académique; mais elle était l'amie de Lamartine, de Hugo, de Nodier et de Barante. Ces derniers auraient certainement soutenu Tauieur de la Comédie Humaine.
Ce projet de candidature donna sujet à quelques pourparlers dont Delphine Gay prit l'initiative.
Après avoir sondé le terrain, Balzac devma, sentit que sa situation de gêne, que l'état de ses affaires était un obstacle à son entrée à l'Académie. Il ne voulut pas échouer avec un nombre de voix mortifiant pour son amour-propre. Il écrivit donc à Charles Nodier — qui lui avait promis son appui — une lettre très digne, où il lui disait que, après avoir
appris que sa situation de fortune était une des raisons qui l 'écartaient de l'Académie, il le priait de disposer de son influence, autrement qu'en sa faveur.
Balzac ajoutait, dans cette même lettre, que, s'il ne pouvait entrer à l'Académie, empêché par la plus honorable des pauvretés, il ne se présenterait jamais aux jours où la prospérité lui accorderait ses faveurs.
Il écrivit également dans le même sens à Victor Hugo, qui lui avait promis sa voix.
Les journaux publièrent la lettre si digne de Balzac à Nodie:-, et l'approuvèrent sans réserve.
L'élection académique eut lieu; il s'agissait de remplacer Casimir-Delavigne — croyons-nous. —
Hugo, en dépit de sa recommandation, inscrivit le nom de Balzac sur son bulletin, sans trouver d'imitateurs... et un candidat agréable quelconque fut élu.
L'auteur de la Comédie Humaine ne posa donc jamais officiellement sa candidature à l'Académie et ne remplit jamais la formalité des visites. Désormais, il ne se prêta plus à aucune tentative de ce genre.
Madame de Girardin se montra très froissée du procédé des Quarante à l'égard de son ami, et elle eut des paroles amères pour la maladresse des immortels.
Maladresse, en efïei; cet incident se produisit précisément à l'époque où Balzac touchait à l'apogée de sa réputation. Son talent, toujours croissant, arra-
chait des exclamations de surprise à ses critiques et à ses amis.
— Au moment où l'on peut croire qu'il a vidé son sac, il lance un chef d'oeuvre, s'écriait madame Reybaud, apr^s avoir lu Honorine et David Sècliard.
Tout le bruit qui se faisait autour du nom du romancier parut réveiller le souvenir de son ancienne amie, madame de Castries.
Balzac ne voyait plus la duchesse que très rarement.
Ces nouvelles amabilités étaient sans danger pour l'écrivain qui ne fut plus touché de ce regain d'amitié.
Il se borne à mentionner le fait par ces lignes à madame Hanska.
« Je vais dîner chez mon ancienne amie, la duchesse de Castries, qui, en ce moment, pour une raison ou pour une autre, redouble de prévenance à l'égard de votre serviteur. »
Quelques mois plus tard, madame de Girardin ne fiit-elle pas prise du désir de connaître la duchesse et de lui être présentée !
Le Vicomte de Launay voulait-il apprendre d'elle des détails parisiens pour son courrier de la Presse ? Ou bien Delphine Gay, qui avait les confidences de son ami, était-elle curieuse de voir de prés la femme qui avait servi de type à cette coquette Duchesse de Langeais ?
i22 BALZAC ET SES AMIES
Elle pria donc Balzac de lui ménager une entrevue avec madame de Castries.
Celui-ci à son tour consulta la duchesse, qui lui répondit qu'elle serait charmée de voir chez elle une femme aussi spirituelle que Delphine Gay.
Et le romancier annonça en ces termes à son amie le succès de sa négociation :
(( Puisque je me suis, avant-hier, si bien acquitté de la présentation de la princesse Galitzine, permettez-moi de croire que je ne serai pas plus malheureux en remplissant une autre mission auprès de vous.
(( Vous avez désiré, je crois, voir madame de Castries : elle me charge de vous dire qu'elle sera charmée de vous recevoir. »
A cette époque, une autre circonstance avait resserré l'amitié de madame de Girardin et de Balzac.
Ce dernier savait qu'il pouvait penser tout haut avec son amie, et il lui ouvrait son cœur ; il faisait d'elle sa confidente, lui racontait tous les incidents, toutes les péripéties de sa belle passion pour la comtesse Hanska.
Sur ce sujet, la causerie, les épanchements de Bal zac étaient intarissables : il avait l'esprit et le cœur si remplis de cette femme ! Cette affection était comme une obsession passionnée qui absorbait toutes ses pensées.
Avec le travail littéraire, sa vie se condensait dans la correspondance échangée entre lui et elle.
Delphine Gay recevait, écoutait toutes ces belles confidences avec une complaisance affectueuse ; elle était heureuse de voir son ami heureux. Cependant, comme elle connaissait les enthousiasmes, les emballements de ce dernier, sa pénétration féminine essayait de recomposer la physionomie, le moral, la personnalité de madame Hanska qu'elle ne connaissait pas ; et il lui semijlait que cette femme ne rendait pas à Balzac une affection égale à la sienne.
Ce doute lui mettait des réserves, des restrictions sur les lèvres ; et, aux transports du romancier, elle opposait quelquefois une souriante ironie ; alors celui-ci s'emportait, l'appelait scptique, parisienne; puis, après une tempête de paroles, il la quittait très calme, nullement entamé dans sa foi envers madame Hanska.
Balzac passa en Bussie, auprès de celle qui devait être sa femme, la majeure partie des deux ou trois dernières années de sa vie.
Madame de Girardin ne vit donc son ami que dans de courtes et fugitives apparitions qu'il faisait à Paris, et son affection s'attristait pour lui et pour elle de cette existence vagabonde. Elle souhaitait la venue de ce moment, où il se fixerait définitivement dans le petit hôtel de la rue Fortunée.
Balzac vint enfin l'habiter cet hôtel — nid amoureusement préparé — mais hélas ! ce fut pour y mourir bientôt.
Delphine Gay était à la campagne, aux environs de
Paris, quand elle apprit la mort de l'auteur de la Comédie Humaine. L'annonce de cette douloureuse nouvelle lui causa une telle émotion, qu'elle s'évanouit.
Revenue au sentiment, elle versa d'abondantes larmes sur la mort prématurée de cet ami de son cœur et de son esprit.
Théophile Gautier qui a écrit une biographie émue de Delphine Gay, rappelle que, lorsqu'elle mourut — I800' — son âme était déjà envahie par un grand, découragement moral, par une pénible déception des choses d'ici-bas.
On peut affirmer que la mort de Balzac fut au nombre des événements tristes qui découragèrent, au déclin de sa vie, l'esprit et le cœur de cette femme aimable.
Une réflexion de Balzac. — Louise. — Une correspondante anonyme. — Un roman épistolaire. — Deux années pénibles. — La Mansarde de la rue des Batailles. — L'Hôtel des Haricots.— La Chronique de Paris. — Le Lys dans la Vallée. — Un deuil de cœur. — Fin du roman épistolaire. — La nouvelle de Facino Cane.
Un jour, entre Balzac et Théophile Gautier, l'entretien tomba sur les femmes .
— L'homme de lettres doit s'abstenir du commerce des femmes, dit l'auteur de la Comédie Humaine ; elles font perdre du temps.
Gautier se récria contre la sévérité de ce jugement.
— Cependant les femmes ont été créées pour quelque chose, répondit-il; quel genre de rapports nous permettez-vous avec elles ?
— Eh bien, conclut Balzac, on doit se borner à leur écrire ; ça forme le style.
Toute sa vie, le romancier conforma sa conduite à ce précepte.
Il écrivit beaucoup aux femmes. Était-ce seulement pour former son style ? L'effusion épistolaire convenait à sa nature sentimentale.
Pendant les années 1836-1837, il engagea un petit roman sentimental et épistolaire avec une femme du monde, qui lui avait écrit la première sous le nom de Louise. Balzac avait trouvé la lettre intéressante, originale, flatteuse; il répondit, et la correspondance ainsi entamée se poursuit. Pendant deux années, cette femme, cette Louise, devint ainsi une correspondanJte anonyme, une amie inconnue pour l'écrivain.
Circonstance bizarre ! cette femme avait déclaré, dés sa première lettre, qu'elle voulait rester absolument inconnue au romancier. L'anonymat de sa part était la condition qu'elle mettait à l'envoi de ses lettres.
Eh bien, cetteé trange condition plut absolument à Balzac, qui répondit à sa correspondante qu'elle pouvait compter à cet égard sur la plus scrupuleuse obéissance.
Cette réserve convenait même à sa franchise; « car, ajoutait-il, ne dit-on pas plus de choses à une personne qu'on ne connaîtra jamais qu'on n'en dit à ses amis que l'on craint d'affliger? »
D'ailleurs, Balzac comptait déjà deux ou trois a
tics féminines d'une insatiable exigence — à l'endroit de ia correspondance — qui se seraient fâchées, si elles avaient su qu'il écrivît à une étrangère. 11 avait donc tous les motifs pour respecter l'incognito, le mystère dont l'amie inconnue voulait s'envelopper.
Cette déclaration posée et admise, le duo épistolaire commence, sympathique, amical, flatteur de la part de Louise ; plein de réflexions, semé de confidences, remph d'épanchements de la part du romancier. Mais l'amerlume de sa vie de labeur, l'angoisse de ses affaires embarrassées arrachent bien souvent à ce dernier des doléances qui, se mêlent aux pensées amicales pour la correspondante anonyme.
En effet, ces deux années 1836-1837 furent pour Balzac une époque de pénibles soucis et de travail acharné.
Sa situation — un instant dégagée — s'était de nouveau assombrie, par suite de circonstances impré vues, d'incidents mallieureux. Il dut intenter un procès à la Revue des Deux Mondes, à propos d'un de ses ouvrages : le Lys dans la Vallée, procès qu'il gagna.
11 avait fondé un recueil appelé la Chronique de Paris, qui ne prospéra pas, et dont la liquidation le greva d'une somme considérable. Son éditeur Werdet ayant fait faillil(^ il fut obligé de rembourser plusieurs billets souscrits en sa faveur; enfin des tracasseries pour infraction au service de la garde nationale troublèrent aussi son existence à cette époque.
En retour de ces confidences de vie privée, Louise envoie à l'écrivain ses effusions de sympathie, ses assurances de dévouement. Ce dernier est touché ; il envoie à l'amie inconnue ses remerciements, mais avec des restrictions qui expriment le doute, le découragement d'une âme blessée par les tristesses de la vie.
Entre deux élres )'ésolus à demeurer inconnus l'un à l'autre, une correspondance ne peut renfermer de bien grandes péripéties. Aussi les lettres de Balzac, quand elles ne versent pas dans les confidences, contiennent-elles beaucoup de réflexions sur l'amitié métaphysique.
Dans cet ordre d'idées, les aperçus se pressent sous sa plume. Voici deux pensées qui méritent d'être citées :
— L'amitié va plus loin que l'amour; elle est le dernier degré de l'amour : la quiétude et la sécurité dans le bonheur !
— Les sentiments ne peuvent se fonder que par une connaissance intime, sans rélicence ; il faut se graver dans le cœur l'un de l'autre par tous les moyens.
Puis, comme un refrain pénible, au milieu de cette métaphysique affectueuse, le sentiment de son accablante situation l'étreint au cœur et y jette ce cri d'amertume à Fàmie inconnue : ,
Exclamation d'un désespéré qui peine pour gagner sa rançon!
(( Le travail, et toujours le travail; c'est comme l'eau de la mer pour le marin ; et, comme le marin, je suis seul : voilà ma vie !
Bientôt une circonstance permet à Balzac — s'il le désii'e — d'apprendre le véritable nom, la situation sociale exacte de sa correspondante. 3Iais il résiste à ce mouvement de curiosité, et il confesse à l'amie inconnue que cette obéissance à sa volonté est très chevaleresque chez lui. Ne doit-elle pas admettre que la curiosité est une nécessité chez les imaginations vives !
Un petit revirement, à l'état de nuance qui s'efTace bientôt, se fait dans les idées de l'écrivain à propos de cet échange de sentiments et de pensées entre deux personnes inconnues ; il lui semble que ce commerce sent un peu la tromperie et engeiidre une teinte de défiance, au milieu des épanchements épistolaires.
Mais, nous le répétons, cette pensée s'envole, et les deux amis inconnus s'envoient un présent mutuel. Louise fait parvenir au romancier un Dessin à la sépia de sa composition ; et Balzac lui envoie le manuscrit d'un de ses ouvrages relié : faveur
rare de sa part, refusée à tout ce qui n'a pas touché son cœur, faveur vivement sollicitée déjà par le prince de Metternich.
Mais que l'amie inconnue ne croie pas que ce présent entraîne la nécessité de la voir, de lui être présenté. Le mystère continuera à planer sur leur liasion épistolaire.
Balzac, dans l'amitié, se laisse aller à tous les caprices d'esprit d'un amant fantasque; après cette nouvelle promesse de discrétion, il déclare à Louise qu'il vaut mieux qu'elle n'ait pas d"amitié pour lui ; sa vie est décidément trop pesante pour être jamais épousée par un cœur où il y a quelque sensibilité.
Entre les deux amis, la correspondance subit aussi des intermittences.
Après un de ces silences, Balzac reçoit une lettre où l'inconnue laisse deviner une peine, un chagrin. Similitude de destinées ! précisément lui-même traversait alors une crise dévie si aiguë, que son moral se trouvait démonté, son énergie abattue; une désespérance, comme il n'en avait jamais éprouvé une, habitait son âme. Malgré ses soucis, il envoie à Louise une plainte sur son silence. 11 a l'àme malade ; elle est souffrante, oublieuse peut-être. «Ah! pourquoi, dit-il, dans ces soupirs de détresse qui se perdent au milieu du bruit de Paris, ne devine-t-on pas les doléances des cœurs amis ? »
Quant à lui, il désire laisser ignorer toute l'étendue du désespoir qui s'est emparé de son être. Et
cependant il est arrivé à un moment de détresse, où ]e découragement et le doute sont si complets, qu'on ne se baisée même plus pour ramasser la planche de salut. Aura-t-il un réveil ?
Au cours de cette correspondance, l'éditeur Werdet fit faillite. Cet incident aggrava singulièrement la situation de Balzac, et le jeta dans ce découragement auquel font allusion les lignes plus haut.
Il avait demandé des avances à son libraire et avait obtenu de lui des billets qu'il avait mis dans la circulation .
La débâcle de AVerdet arrivant, Balzac dut rembourser ces sommes ; les créanciers de la faillite le poursuivirent pour un reliquat eacore assez important.
L'auteur de la Comédie Hmnaim fut alors contraint d'abandonner son logement de la rue Cassini et de se réfugier dans une retraite située à Chaillot, rue des Batailles. 11 occupait là un appartement agrémenté d'un salon circulaire, pareil à celui qu'il a décrit si complaisamment dans sa nouvelle la Fille aux yeux d'or.
Rapportons un détail curieux d'installation à pro-
pos du déménagement de Balzac de la i uc Cassini à la rue des Batailles. L'appartement au salon circulaire avait besoin de réparations. Pendant que ces réparations s'effectuaient, l'écrivain logea quelques jours dans une mansarde située au dernier étage de la maison.
Jules Sandeau, quelques années auparavant, avait habité cette mansarde, laquelle était blanche, propre, presque coquette. De la fenêtre, on embrassait un beau point de vue : tout cet océan de maisons qui s'étend de l'École Militaire à la barrière du trône et du Panthéon à rArc-de-l'Étoile. Dans cette retraite, sous les toits, Balzac travaillait simultanément à trois ouvrages : les Rugcjieri, V Enfant maudit, la Vieille Fille.
De temps à autre, il se levait de table, allait à la fenêtre humer l'air et contempler pendant quelques • secondes le panorama de Paris.
Dans cette nouvelle demeure, l'écrivain s'entoura de mystère, ne donna son adresse qu'à quelques intimes. Cette circonstance, cependant, n'arrêta pas les poursuites judiciaires ; et un jugement de contrainte par corps fut même rendu contre Balzac.
Dans la- correspondance de celui-ci existe un billet lamentble, adressé à son ami le marquis de Belloy, qui habitait alors une petite maison de campagagne près de Poissy. Il lui apprend donc qu'il est sous le coup d'une contrainte par corps pour Werdet ; que son agent d'affaires lui a conseillé la fuite, parce
que ]a poursuite des gardes du commerce contre sa personne est commencée. Il serait possible aloss qu'il allât demander à son ami une chambre, le secret, du pain, de l'eau, accompagnés de salades, et d'une livre de mouton, une bouteille d'encre et un lit.
A toutes ces misères s'ajouta pour Balzac un grand désespoir de cœur, la mort de madame de Berny.
A cette époque, le romancier achevait le Lys dans la Vallée ; la sentimentalité de l'ouvrage influençait aussi son esprit et lui inspirait des variations sur l'affection métaphysique et l'amitié pure, — un des rêves de sa vie.
Deux ou trois femmes seulement, dans le cours de son existence, devaient lui permettre de goûter cette félicite idéale, selon lui.
« Un attachement inconnu au monde, dans le secret duquel ne serait personne, est un de mes rêves, écrit-il à Louise. » Cependant, il lui avoue qu'elle ne pourra lui faire connaître la réalisation de ce rêve.
Le fait est que ce mystère, dont l'inconnue persistait à s'envelopper, causait au romancier cette irritation de l'enfant qui aime mieux briser son jouet que de ne pas se l'expliquer.
Les soucis avaient altéré la santé de Balzac. §on médecin, le docteur Aacquart, lui recommanda un mois de séjour en Touraine, avec le repos le plus absolu.
11 se borna à faire une courte excursion à Sache et à Chantilly.
13 i BALZAC ET SES AMIES
Au retour à Paris, un désagrément attendait Balzac. Précédemment, il avait été condamné à huit jours de l'Hôtel des haricots pour infraction au service de la garde nationale, corvée qui était un de ses cauchemars, et à laquelle il ne voulut jamais s'astreindre.
11 se croyait bien à l'abri des recherches dans sa retraite de Chaillot. Mais le sergent-major de sa compagnie, un dentiste dans la vie civile, se mit à sa poursuite; et, l'ayant trouvé, le fit conduire à l'Hôtel des haricots, où il dût rester six grands jours.
Alors l'auteur de la Comédie Humaine apprend en ces termes cette mésaventure à son amie inconnue:
(( Je ne sortirai que mirdi prochain ; cotte prison est infecte; tous les prisonniers sont en commun. Je suis dans un coin sans feu, et il fait froid. Enfin rien ne peut exprimer tout le tapage qui s'y fait; car tous ceux qui sont là ne sont que des ouvriers et des gens sans éducation. »
La malechance du romancier émeut le cœur de l'amie inconnue, et elle lui envoya un billet très amical, accompagné d'un bouquet de fleurs.
Cette attention touche Balzac, qui adresse à celleci tous ses remerciements affectueux, et il lui annonce, en même temps, qu'à force de protection et d'argent, il est dans une chambre à part, d'oi^i il peut voir le bleu du ciel; il a du feu; il travaille à son aise, en regardant son bouquet planté sur la table.
BALZAC ET SES AMIES 13o
Une bien jolie pensée à délaeher dans ce billet de remerciements :
(( Le cœur de ceux que le malheur n'a pas aigris est plein d'affection pour l'affection. »
Au cours de cette liaison par correspondance, Balzac donna à cette Louise inconnue une vraie preuve d'amitié littéraire. Il lui communiqua en épreuves le commencement du Lys dans la Vallée, Cette dernière avait lu avec intérêt et curiosité ces pages si imprégnées de tendresse ; elle réclama la fin de l'ouvrage que le romancier rabotait, polissait, prenant à peine le temps de manger et de dormir. Dan^^ cette circonstance, il se comparait à un sculpteur qui, avant de mourir, veut finir une belle et blanche statue destinée à le rendre im.mortel.
Jl parut enfin, ce Lys dans la Vallée,
Tout d'abord, le succès ne répondit pas à l'espérance de Balzac.
Sur deux mille exemplaires tirés, l'éditeur Werdet n'en vendit que djuze cents, tandis que la contrefaçon belge en écoulait trois mille. Cette piraterie littéraire, qui s'exerçait alors sans vergogne sur le territoire belge, était ruineuse pour les écrivains de cette époque.
Bref, peu d'argent et un surcroit de soucis, voilà les résultats immédiats de ce roman, qui lui avait coûté tant de veilles, tant de labeurs.
De loin en loin, une lettre, un billet de Balzac écrit en hâte, informait l'amie inconnue des misères qui harcelaient sa vie.
Celle-ci persévérait h lui envoyer des paroles réconfortantes; et comme elle peignait admirablement, paraît-il, elle lui adressa une marine à l'aquarelle, très réussie.
L'écrivain sollicite une seconde aquarelle pour faire pendant, aux deux côtés de sa cheminée.
Ces aquarelles remplaceront avantageusement deux méchantes lithographies qui ont quelquefois le don de le faire rire. A ce propos, il hasarde une réflexion esthétique :
« Depuis que je me mélancolise, j'ai remarqué que l'àme s'ennuie des figures, et qu'un paysage lui laisse bien plus de champ »
Pendant l'année 1837, la correspondance entre Balzac et Louise devient très intermittente; puis elle cesse .
Un grand chagrin, paraît-il, était entré dans la vie de celle-ci.
« Quel chagrin ? demande le romancier : nous
avons une sympathie de plus, c'est de souffrir à l'insu l'un de l'autre. »
Louise ne s'expliqua pas.
Alors l'écrivain eut la dévination que c'était la fin de ce petit roman épistolaire, poursuivi au milieu d'une des crises les plus aiguës de sa vie.
« Soyez heureuse, écrit-il à l'amie inconnue, c'est un vœu de mon cœur bien pur, bien désintéressé. Je me replonge dans le travail; et là, comme dans un combat, la lutte occupe exclusivement ; on souffre, mais le cœur s'apaise. Les amitiés sans nourriture sont destinées à tomber d'elles-mêmes. »
Le nom de Louise placé en tête de la nouvelle Facino Cane; quelques lettres insérées dans la correspondance de l'écrivain, voilà les seuls vestiges de ce petit roman sentimental.
Du reste, une amitié plus réelle, plus vivace, — qui devait bientôt se changer en tendresse passionnée — s'était déjà emparée du cœur de l'écrivain.
L'objet de cette amitié était madame Hanska qu'il avait rencontrée, connue, quatre ans auparavant, à la suite de circonstances que nous allons raconter.
Hanska. — Le Coup de foudre. — Une affection de dix-sept ans. — Voyage à Vienne. — Un billet à l'éditeur AVerdet. — Une lettre malencontreuse. — Une réponse digne.
En septembre 1833, Balzac fit un voyage à Besan çon, où il se rencontra avec Charles de Bernard, grand admirateur de ses œuvres, et directeur d'un des journaux de cette ville.
Uq but d'afïaires avait décidé l'écrivain à s'arrêter dans la capitale de la Franche-Comté ; car le terme de son voyage était Neuchâtel, en Suisse. Après une bonne journée hospitalière passée dans la compagnie de Charles de Bernard, il continua sa route.
A cette époque de l'année, la jolie ville de Neu-
châtel regorgeait de voyageurs, de touristes, d'étrangers de distinctiofi.
Balzac était descendu dans un des principaux hôtels. Trois ou quatre jours après son installation, par une claire matinée de septembre, accoudé à la fenêtre de sa chambre, il regardait avec intérêt le mouvement, l'animation de la cour de l'hôtel. En face de lui se dressait un corps de logis, dépendant de l'immeuble, destiné également à recevoir des voyageurs. Une des fenêtres s'ouvrit, une jeune femme apparut dans l'encadrement de la croisée, et se mit à regarder aussi le spectacle que présentait la cour de l'hôtel.
Les regards du romancier allèrent se fixer tout de suite sur la jeune femme, et il faut croire que le visage de celle-ei réalisait un idéal longtemps rêvé, longtemps caressé, et vainement cherché jusqu'à ce jour par Balzac, car aussitôt une émotion extraordinaire s'empara de son être; le sang lui afïïuaaucœur; il lui sembla qu'il ne sentait plus son corps. Ses regards ne pouvaient se détacher de la jeune femme; et, tous les détails du décor au milieu duquel il la voyait pour la première fois, se gravèrent si profondément dans son souvenir et dans ses yeux, que, douze ans plus tard, il se rappelait cette douce apparition avec un vrai trouble de cœur.
Balzac s'informa du nom, de la condition de cette inconnue dont la vue l'avait si singulièrement bouleversé .
On lui apprit que la jeune femme étail la comtesse Hanska, qui se trouvait alors à l'hôtel avec son mari et sa fille.
Le lendemain, un hasard de voisinage rapprocha l'auteur de la Comédie Humaine de madame Hanska et un entretien s'engagea.
Nous devons. dire que la jeune femme, qui connaissait déjà la présence de Balzac dans l'hôtel et qui était grande admiratrice de ses œuvres, se prêta de suite à l'entretien.
Une émotion, égale à celle de la veille, s'était emparée du romancier, dès les premières paroles échangées avec madame Hanska; il se sentit envahi par une timidité qu'il ne pouvait secouer. Aux propos aimables de son interlocutrice, il ne sut opposer que des réponses embarrassées.
— Que doit-elle penser de moi? se dit-il avec terreur après l'entretien.
Ce trouble ne persista pas chez Balzac; la bonne grâce de la comtesse l'eût bien vite rassuré.
Une liaison s'établit entre eux.
L'écrivain resta encore quelques jours à Neufchâtel et partagea les excursions du comte et de la comtesse dans les environs de cette jolie ville.
A cette époque, madame Hanska, qui était de naissance polonaise, comptait la trentaine. Elle avait une taille moyenne, un visage agréable avec des traits gracieux, un grand air de distinction, — cette distinction vaporeuse des jolies femmes du Nord. — La
mansii(''tuclc de sa physionomie allait jusqu'au charme; le front avait de la fierté, et les yeux une vivacité intelligente. De toute la personne de la comtesse se dégageait la dignité de la race, la grâce de la vraie aristocratie. Au moral, c'était une nature tranquille, tendre, plus susceptible d'amitié que de passion. Elle avait l'esprit ingénieux, cultivé, initié à toutes les manifestations littéraires et artistiques de son temps. Son caractère était aimable, égal, mais très imbu d'idées aristocratiques. Elle parlait facilement plusieurs langues, et notamment le français. La plupart des ouvrages de Balzac lui étaient familiers, et aussitôt qu'elle eut connu la présence de celui-ci à l'hôtel de Neuchâtel, elle avait désiré le voir et lui parler.
Les propos flatteurs de madame Hanska achevèrent de séduire le romancier, très sensible aux éloges et aux attentions des femmes du grand monde aristocratique.
Son amitié passionnée pour la duchesse de Castries — on l'a vu plus haut — avait eu pour point de départ une ingénieuse flatterie d'amour-propre.
Le mari de la jeune femme, le comte Hanska, était grand propriétaire foncier en Russie, dans le gouvernement de Kiew.
Il possédait à Vierzschovnia un domaine considérable, grand comme un de nos départements et d'un très riche rapport.
Il avait épousé une charmante fille, appartenant à une des familles les plus aristocratiques de la Pologne : la famille Rzevuski.
Une enfant était née de ce mariage.
Le comte avait présenté sa femme à l'empereur Nicolas, puis l'avait conduite à Vierzschovnia.
Plus tard, la comtesse avait obtenu de son mari l'autorisation de voyager et de faire des séjours à Vienne, à Berlin, à Dresde, où elle comptait des parents et des amis. La jeune femme se retrempait ainsi dans le mouvement mondain, s'initiait à toutes les nouvelles productions de l'esprit.
Les maris russes ne sont ni gênants, ni encombrants. Le comte Hanska avait confiance dans sa femme, et ne gênait pas chez elle ce désir dexcursions, à travers les capitales de rAllemagne.
La comtesse voyageait, toujours accompagnée de sa fille Anna et de quelques seiviteurs.
Dans ce voyage, effectué en Suisse pendant le mois de septembre 1833, le comte avait suivi sa femme et sa fille. Balzac lui plut par sa sociabilité aimable. Lorsque ce dernier quitta Neuchâtel pour rentrer à Paris, le gentilhomme russe l'invita à venir faire un séjour à Vierszchovnia. L'écrivain promit de profiter de cette invitation, aussitôt qu'une éclaircie se produirait dans ses affaires.
En attendant, il demanda à madame Hanska la permission de lui écrire, permission qui lui fut accordée. 11 était déjà avec la jeune femme en communion d'idées. Celle-ci, au cours d'une conversation, lui avait suggéré l'inspiration d'un petit roman mystique, roman qu'il devait composer quelques mois plus tard, et qui reçut le nom de Séraphita.
Madame Hanska, par son origine et par sa nature d'esprit, était portée au mystiv.isme, aux idéalités du ÎXord.
Balzac, de son côté, avec sa vive imagination, croyait aux idées surnaturelles ; la perspective d'un roman tout teinté de mysticisme et de sentimentalité le séduisit. 11 promit à la jeune femme d'écrire cet ouvrage dont elle avait été, paraît-il, la prcinièie inspiratrice.
En 1833, le retour de Neuchatel à Paris constituait un vrai voyage; Balzac, à ce propos, raconte à son amie la duchesse d'Abrantès, les détails suivants :
« Je vous écris pendant que l'on me prépare mon bain; j'ai fait quatre jours et quatre nuits de route dans une espèce de poulaillier, faute de place. Je ne sais ce qui fait que, sur les routes de Suisse, il y a des voyageurs qui attendent des places dans toutes les villes. Jamais je n'ai vu de plus ravissants pays que ceux que j'ai admirés. Le val do Travers semble fait pour deux amoureux. »
Un hasard, une rencontre de voyage commença donc entre madame Hanska et Balzac mie liaison qui devait durer dix-sept ans, et passer par toutes les péripéties de l'amitié, toutes les phases de l'affection, avant d'aboutir à un mariage ardemment désiré.
Nous voici arrivé à la période la plus intéressante de la vie morale de l'auteur de la Comédie Humaine.
Celte affection conçue pour la comtesse Hanska comprend diverses étapes.
Ce fut d'al)ord de l'amitié ; avec les années, cette amitié devint de l'affection ; puis cette affection se transforma en passion, passion dominante, exclusive. L'étude attentive de ce long attachement produit l'étonnement.
Cette fidélité et cette constance semblent d'un autre âge.
Madame Hanska méritait elle cette persistance d'affection de la part de l'écrivain ?
Le lecteur jugera.
Cependant que l'on remarque cette date de 1833.
Madame Hanska entrait dans l'amitié do Balzac
à ce moment précis, où celui-ci s'éloignait de la duchesse" de Castries, dont il avait reconnu la frivolité et la sécheresse de cœur.
Le romancier ne larda pas à profiler de la permission que lui avait octroyée la comtesse.
11 inaugura avec elle une correspondance suivie.
Il lui écrivit ses projets littéraires, ses espérances, ses déceptions, toutes les péripéties de sa vie, avec les expressions et dans les termes, qui rappellent les lettres adressées, vers la même époque, à sa sœur, madame Surville et à madame Carraud. Cette correspondance multiple n'était pas seulement pour Balzac le désir d'envoyer de ses nouvelles à des cœurs amis, c'était aussi un impérieux besoin d'expansion, étant donné son genre de vie solitaire, murée toute consacrée au travail.
Entre Balzac et madame Hanska, la correspondance commença donc dès la fm de 1833. Malheureusement les premières lettres du romancier furent détruites à Moscou, dans un incendie qui se déclara chez la comtesse.
C'est une lacune regrettable.
Dans la correspondance de l'auteur de la Comédie Humaine, la première lettre adressée à madame Hanska — et dont le lecteur ait connaissance — date du 11 août 1835.
A cette époque, la jeune femme voyageait en Autriche avec sa fdle et quelques serviteurs ; elle s'était arrêtée dans la ville d'eaux d'Ischl .
Disons qu'au mois de janvier de cette année 1835. la comtesse avait séjourné plusieurs semaines à Vienne; Balzac alla lui rendre une visite de quelques jours. Cette lettre du 11 août qui inaugure, pour le lecteur, la longue correspondance avec madame Hanska, est amicale, confiante, pleine de détails sur la vie de l'écrivain, avec des doléances sur sa situation toujours embarrassée, sur le labeur imposé par les circonstances, avec des rappels à l'amitié et des craintes de déception de cœur.
Puis Balzac parle à son amie de sa santé à elle ; de Sèraphita, ce roman qu'elle lui a inspiré et qui va paraître prochainement ; il mentionne l'attentat de Fieschi, qui vient d'effrayer Paris ; il se défend d'une liaison trop grande avec madame de Castries, — liaison dont la comtesse avait entendu parler à Vienne. — Le romancier était alors singulièrement refroidi pour le modèle de la Duchesse de Langeais ,
« Vous m'avez, je crois, parlé de madame de Castries, je suis avec elle dans des termes convenables de politesse courtoise, et comme vous pourriez souhaiter vous-même que je fusse. »
Plus loin, un ressouvenir ému de ce voyage à Vienne, exécuté quelques mois auparavant, — envolée vers ces jours rapides, passés auprès d'elle; puis enfin cette touchante confession de l'amitié qu'il lui porte :
)) Ne vous imaginez point que je cesse de penser à vous puisque, quand même je serais occupé
comme je le suis, il est impossible qu'aux heures de fatigue et de désespoir, aux heures où l'énergie se ralentit, où l'on est. dans son fauteuil, les bras pendants, la tète affaissée, le corps bas et l'esprit endolori, les ailes du souvenir ne vous emportent pas aux moments où l'on s'est rafraîchi sous des ombrages verts et frais, au jour où l'on a voyagé vers une personne qui vous sourit à travers les espaces, qui n'a rien que de pur et de sincère au cœur, qui vous inspire, qui vous anime, et qui renouvelle, pour ainsi dire par les distractions de l'âme, les forces de ce que les autres nomment le talent. Vous êtes toutes ces choses pour moi, vous le savez ; ainsi ne me plaisantez pas sur mes sentiments, comme vous avez coutume de le faire quelquefois ^ »
Trois mois plus tard, — c'est-à-dire au mois de novembre de cette même année 1835, — Balzac ramassait tout ce qu'il avait d'argent disponible, et allait une seconde fois à Vienne, où se trouvait encore madame Hanska, après avoir quitté Ischl.
Le romancier passa auprès de son amie quelques
Correspondance : lettre CLI.
jours paisibles, dont son cerveau surmené avait grand besoin.
La comtesse se montra touchée de cet empressement pour sa personne ; elle prodigua à Balzac ces bienveillances de paroles, ces affectueuses attentions, ces jolies sollicitudes qui lui allaient toujours au cœur.
Dans leurs causeries, elle se préoccupait de ses affaires, de ses travaux, des progrès de sa réputation.
Au contact de celte amitié douce, sereine, de femme intelligente, l'écrivain sentait revenir toute son imagination, toute sa verve.
11 était descendu à l'hôtel de la Poire, dans ce quartier de Vienne, appelé la Landstrass. Le matin et le soir, il abattait de la copie, comptant bien rapporter à son éditeur Werdet — lequel n'avait pas encore fait faillite — deux ouvrages achevés.
Werdet était pour lui plus qu'un éditeur ; en raison de son dévouement, il le traitait en ami.
Un billet de Balzac à ce dernier, daté de Vienne , — novembre 1835, — nous donne quelques détails sur ce rapide séjour de l'écrivain à Vienne.
« Dans mes entretiens, qui roulent particulièrement sur mes travaux, dit-il, votre nom, mon ami, a été bien des fois prononcé ici, et bien des questions m'ont été faites à votre sujet.
» J'y ai répondu par renonciation de votre dévouement, de vos bons offices, et mon ange partage
toutes mes sympathies pour vous. Elle vous aime, nous sommes par conséquent deux à vous aimer... Croyez-le bien, mon ami, nous sommes vous et moi, l'un et lautre, à la vie, à la mort; car vous êtes mon Archibald Constable ! vous avez toute sa probité et tout son dévouement.»
Le billet se termine par cette réflexion humoristique, qui dénote une fois de plus chez l'auteur de la Comédie Hu'maine\3i perpétuelle préoccupation d'une haute fortune, à brève échéance :
« Un jour, et ce jour est proche, vous aurez fait comme moi votre fortune et nos deux calèches se rencontreront au bois de Boulogne, pour faire crever de dépit vos envieux et les miens.
)) Bien à vous. »
Après un séjour d'une quinzaine à Vienne, Balzac repartit pour Paris. Encore une fois, il promit à madame Hanska, qui regagnait la Russie, de faire le plus prochainement possible le voyage de Vierzschovnia, Son existence tourmentée devait retarder encore longtemps la réalisation de ce projet.
Puis vinrent les années 1836-1837 — si pénibles, si douloureuses pour le romancier.
Les lettres adressées à madame Hanska pendant cette période ressemblent à celles écrites à Louise, cette correspondante mystérieuse qui avait engagé avec Balzac ce petit roman épistolaire dont nous avons parlé plus haut.
Ce sont les mêmes cris de désespérance les
loO BALZAC ET SES AMIES
mêmes révélations de catastrophes intimes, les mêmes plaintes contre la malchance de sa destinée.
Pendant cette période de vie malheureuse pour l'écrivain, madame Hanska n'eût pas toujours la perception exacte des angoisses de son ami.
Un jour, elle lui adressa une lettre triste, où elle exprimait quelques doutes sur son énergie morale, sur son manque d'opportunité en afTaires ; puis venaient des offres de service, des assurances de protection qui sentaient trop la grande dame.
Une telle lettre froissa douloureusement Balzac ; elle lui arrivait au moment où il était réfugié dans la mansarde de la rue des Batailles, l'esprit surmené par un travail acharné et par les mille difficultés d'une situation noire.
Sa réponse à madame Hanska fut digne, résignée, mélancolique.
Au cours de cette réponse, nous relevons ces réflexions :
« L'amitié devrait être une infaillible consolation dans les grands malheurs de la vie; pourquoi les aggrave-t-elle ? Je me suis demandé cela tristement, en lisant cette nuit votre dernière lettre. D'abord cette tristesse réagit fortement sur moi ; puis elle trahissait des sentiments blessants; elle contenait' des phrases qui me perçaient le cœur. Vous ne savez sans doute pas quelle profonde douleur est dans mon âme!... A ce mo'ment-là, votre lettre si découragée, si triste, est venue. Avec quelle avidité
je l'ai prise, avec quel abattement je l'ai serrée avec les autres, avant de prendre le peu de sommeil que je m'accorde! Je me suis attaché à vos dernières paroles comme à la dernière branche d'arbre quand on est emporté par le courant... Je suis abattu, mais non atterré; mon courage m'est resté. Le sentiment de l'abandon et de la solitude où je suis m'afllige plus que mes autres désastres. Il n'y a rien d'égoïste en moi; il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, mes sentiments à un être qui ne soit pas moi ; sans cela, je n'ai pas de force. »
Et la lettre très longue continue ainsi sur ce ton.
Madame Hanska dut regretter le sentiment critique, les paroles décourageantes de la missive qui lui méritait de la part de Balzac une telle réponse.
Éclaircie dans la situation de Balzac. — La princesse Belgiojoso. — Une aventure d'Alfred de Musset. — Achat des Jardies. — Nouvelle détresse. — Une idée de fortune. — Les mines d'argent de la Sardaigne. — Un voyage étrange. — Une amère déception. — Séjour à Milan. — Un tableau de l'amour heureux . — Les Mémoires de Deux Jeunes Mariées. — Retour à Paris,
Pendant ces deux pénibles années, — 1836-1837, — à l'exception de quelques rapides excursions en Touraine, Balzac ne quitta pas Paris, rivé au travail et au débrouillement de ses affaires.
De son côté, madame Hanska ne voyagea pas en Allemagne ; elle resta avec son mari et sa fille à Vierzschovnia.
Les deux amis s'écrivirent.
BALZAC ET SES AMIES lo3
Cette séparation devait encore se prolonger pendant toute l'année 1838. — La persévérance de son labeur, une affaire heureuse avec l'éditeur Lecou, et la vente de César Birotteau au journal l' Estafette — moyennant vingt mille francs — avaient un peu éclairci la situation pécuniaire de l'auteur de la Comédie Humaine.
Il put respirer.
Mais il avait vu l'abîme de si près, que son esprit restait encore tout imprégné de mélancolie.
Dans un fragment de lettre adressée à madame Carraud, à la date du P'" janvier 1838, voici avec quelle défiance résignée il accueille la nouvelle année :
« Salut à 1838. — quoi qu'elle nous apporte! Quelques peines qu'il y ait dans les plis de sa robe, qu'importe? Il y a un remède à tout, ce remède, c'est la mort, et je ne la crains pas.
» Mais adieu, chère amie. Mes yeux se ferment malgré moi. Ma main ne trace plus sur ce papier que des caractères à peine lisibles. Je vous embrasse et vous serre contre un cœur qui vous est dévoué. Amitié sincère et tendre en 1838, comme toujours depuis 1819, voilà dix-neuf ans ! »
A cette époque, Balzac envoya à madame Hanska son portrait peint par Boulanger.
M. Hanska savait l'amitié de sa femme pour l'écrivain ; il connaissait leur commerce épistolaire.
Cette liaison ne choquait pas sa susceptibilité de
mari ; mais il lui arrivait quelquefois de plaisanter sa femme à ce sujet, ajoutant que les auteurs sont souvent dangereux pour les cœurs féminins.
Madame Hanska rapporta le propos à son ami, qui répondit par la réflexion suivante :
« Monsieur Hanska est bien bon de s'imaginer que les femmes s'enflamment pour les auteurs. Je n'ai et n'aurai jamais rien à craindre à ce sujet; je suis non seulement invulnérable, mais encore invulnéré. »
Cependant, au cours de la lettre qui renferme cette réflexion , Balzac laisse entendre que la princesse Belgiojoso se montre très aimable envers lui, et cherche à l'attirer dans son intimité. C'était vrai.
La princesse était alors à la mode ; très mondaine, très excentrique, elle se répandait beaucoup, elle se montrait surtout chez madame de Bagration et à l'hôtel Castellane. Elle avait fait de la politique en Italie; puis avait été bannie. Sa personne, ses opinions, ses théories attiraient l'attention, soulevaient la surprise.
Elle était très pâle de teint, maigre, le visage illuminé de grands yeux pleins de lueurs ; elle se donnait volontiers les allures spectrales. L'école romantique avait pris en vogue ce genre de type féminin.
La princesse avait donc une beauté à la mode qui enflammait bien des imaginations ; elle possédait du trait, de l'acquis, et même du paradoxe. Mais elle avait le travers de trop montrer son esprit; elle
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manquait le but de sa causerie, devenait parfois fatigante.
Quelques années auparavant, BaJzac avait rencontré et. connu madame de Belgiojoso chez le peintre Gérard. Elle arrivait de Suisse, où elle s'était d'abord réfugiée; sa fortune avait été confisquée par le gouvernement autrichien. Depuis, grâce à des amis influents, elle était rentrée en possession de cette fortune ; elle avait inauguré un genre de vie conforme à son rang.
Son salon devint un des centres intelligents de. Paris.
Les amabilités de la princesse ne purent entamer Balzac.
(( Elle a le bonheur de me déplaire, écrivait-il alors à madame Hanska... Sa maison est bien tenue; on y fait de l'esprit. J'y suis allé deux samedis; j'y ai dîné une fois, ce sera tout ».
Ajoutons que la princesse était d'une coquetterie féline, qui n'était pas rassurante pour ses adorateurs et ses amis.
Alfred de Musset avait eu à se plaindre de cette coquetterie décevante.
Il lui était arrivé avec cette femme bizarre une aventure originale qu'il avait eu grand soin d'ébruiter.
Voici l'anecdote:
Balzac connaissait la mésaventure du poète; peutêtre en tirait-il un motif de défiance contre les amabilités de la princesse.
Alfred de Musset était depuis quelque temps en relations amicales avec la princesse Belgiojoso.
Il la trouvait maigre ; mais ses grands yeux étranges et ses amabilités provocantes avaient impressionné son imagination. Il flaira une aventure et voulu la tenter.
La princesse avait quitté momentanément Paris pour Versailles; elle avait loué, non loin du parc, un hôtel confortable. Un jour, le poète lui rendit visite et fut retenu à dîner; on était au commencement de l'été.
Ce soir-là, Musset était le seul hôte de madame Belgiojoso.
Après dîner, tous deux allèrent se promener dans ce grand parc solitaire de Versailles.
L'endroit était propice à l'intimité.
La princesse demanda à Musset de lui réciter des vers d'amour.
Celui-ci s'exécuta ; et, les vers récités, voulut les mettre à action.
Mais, légère et rapide comme la bergère de Virgile, la princesse s'enfuit à travers les allées et les labyrinthes ; le poète la poursuivit ; son pied buta contre
BALZAC ET SES AMIES lo7
une souche d'arbre, il se fit une entorse et tomba en poussant une exclamation de souffrance. Madame Bergiojoso revint vers Musset, et l'aida à se traîner vers un banc où elle le fît asseoir. Le voyant ainsi sous sa dépendance, elle était devenue avec lui affectueuse, caressante, presque passionnée. La vive douleur de son pied rendait le poète peu sensible aux tendresses de son amie ; celle-ci courut au logis prévenir ses gens ; deux domestiques arrivèrent tenant un grand fauteuil, sur lequel on transporta Wussct à l'hôtel de la princesse.
On le mit au lit ; un médecin vint visiter sa jambe et lui prescrivit l'immobilité pondant plusieurs jours.
— Vous êtes mon prisonnier, lui dit en riant madame de Belgiojoso, je ne vous laisse pas retourner à Paris, avant que vous soyez complètement remis.
Le poète se soumit d'autant plus docilement à cet arrêt, que le moindre mouvement lui causait à la jambe une cuisante douleur. N'ayant rien à faire, il devint presque sérieusement amoureux de la princesse.
Celle-ci dépensa contre son hôte forcé tout l'arsenal de ses coquetteries ; elle put le torturer à son aise, l'agacer, le crisper. Pendant de longues heures, le poète ne dé rageait pas. Les circonstances favorisaient le manège de madame de Belgiojoso. Elle comptait alors — outre Musset — deux fervents adorateurs — d'un rang tout dissemblable. Le premier était un personnage politique , froid , digne , — au fait ,
n'a-t-on pas dit que c'était M. Mignet, le savant, le docte Mignet? — Le second avait qualité d'artiste, un pianiste gentil garçon, très aimable, très sûr de luimême.
Tous deux faisaient une cour assidue à la princesse et excitaient chez le poète des transports de jalousie impuissante.
Cloué sur le lit par sa malencontreuse entorse, de la fenêtre de sa chambre, il apercevait son amie se promener dans le jardin avec le diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures ; ou bien il l'entendait dans le salon chanter des duos avec le pianiste.
Ces agissements de la princesse agaçaient donc singulièrement les nerfs du poète.
— Ah ! la coquette, murmurait-il, comme elle sait bien nous enfoncer ses griffes dans le cœur !
Lui faisait-il quelque reproche jaloux, lorsqu'elle s'approchait de son lit pour s'informer de son état, elle répondait en souriant :
— Eh ! mon cher poète, je m'intéresse aux affaires de l'Europe, et je veux aussi me perfectionner dans le chant.
Puis elle ajoutait qu'elle le préférait, lui Musset, à tous ses autres amis.
Celui-ci, en raison de la bonne opinion qu'il avait de lui-même, finit par s'accrocher à cette croyance.
Un matin la princesse se. fit servir à déjeunera côté du lit où reposait le poète ; elle se montrait avec
lui encore plus aimable, plus provocante que de coutume. Puis, tout à coup, elle se lève et retire sa main qu'elle avait abandonnée dans les mains du malade .
— Eh quoi ! chère amie, demanda-t-il, vous voulez me quitter ?
— Mon professeur doit être arrivé: je vais prendre ma leçon de chant.
Sur ces mots, madame de Belgiojoso disparut en riant de la chambre de son ami ; elle ne se donna môme pas la peine de refermer la porte, et la portière seule du salon retomba derrière elle.
Demeuré seul, le poète se sentit envahi par un nouvel accès de jalousie; les notes brûlantes et passionnées qu'il entendait vibrer dans la pièce voisine, augmentaient encore cette inquiétude jalouse.
N'y tenant plus, Musset rejette loin de lui sa couverture, défait le bandage de sa jambe blessée, et le voiltà qui franchit à cloche-pied la distance de son lit à la porte du salon.
Il soulève le rideau en tapisserie et apparaît comme un spectre aux deux chanteurs.
En ce moment, la princesse appuyait ses lèvres sur la joue du pianiste qui la regardait très tendrement^ tout en répétant le refrain d'amour de leur duo.
Madame de Belgiojoso eut un mouvement d'épouvante en apercevant le poète ; sa présence la mortifiait dans son orgueil ; mais elle se remit bientôt de son trouble, et dit en riant à Musset :
— Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver.
— Eh bien, princesse, répondit le poète sur le m«Miie ton, l'épreuve est faite. J'en ai assez de votre hospitalité, je m'ennuie chez vous. Toute cette musique m'empêche de dormir ; que Monsieur, qui me semble un peu le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, qu'on me mette en voiture. Je veux retourner à Paris.
Le pianiste se mordit les lèvres ; mais il fut contraint d'obéir à un homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignit à se laisser tomber sur un canapé.
La princesse fit les plus aimables mais les plus vaines instances pour retenir son hôte.
— N'essayez pas de me garder, rèpondit-il en riant, vous aimez trop la musique .
On habilla le poète ; on le mit en voiture ; au moment de partir, la princesse lui cria avec un accent de certitude, accompagné d'un sourire :
— Au revoir, vous me reviendrez ^ !
Cette prédiction ne se réalisa pas.
Musset fut plus de dix ans avant de revoir madame de Belgiojoso ; mais il s'empressa de divulguer l'aventure r.rrivée chez elle.
1. Dans son intéressant ruinan Lui, madame Colet a rapporté cette anecdote ; nous empruntons quelques traits à son récit, placé dans la bouche d'Alfred de Musset.
Tous ces traits avaient fait à la princesse une
physionomie et une légende qui la rendaient peu sympathique à Balzac.
Au commencement de 1838, l'auteur de la Comédie Humaine acheta un terrain à Yille-d'Avray, et y fit bâtir la propriété des Jardies.
Maison bizarre, fantaisiste, qu'il devait rendre célèbre. Un vrai bâton de perroquet comprenant une chambre par étage, et il y avait trois étages. Un escalier pareil à une échelle courait derrière le bâtiment, au dehors ; tout autour, jusqu'à la hauteur du premier étage, se développait une galerie soutenue par des pilastres en briques. On pouvait s'y promener à couvert.
Cette singulière construction se dressait primitivement au milieu d'un terrain nu, couché sur le revers de la colline de Saint-Cloud, mais d'où l'on embrassait un beau coup d'œil : la vallée de Yilled'Avray, Sèvres, l'immense panorama de Paris, les coteaux de Meudon et de Bellevue, enfin tout un vaste horizon de verdure et de lumière.
La nudité du terrain sur lequel Balzac avait élevé les Jardies ne l'inquiétait guère.
L'année suivante, il comptait bien — son imagination aidant — planter dans son jardin des magnolias de vingt ans, des tilleuls de seize ans, et même de grands peupliers, de grands bouleaux, transportés avec leurs mottes. Aussi, en parlant de la nouvelle propriété, écrit-il à madame Carraud :
a Quarante-cinq mille francs de dettes de plus, vous comprenez ? Oui, la folie est complète. Ne m'en parlez pas, il faut la payer, et maintenant je passe les nuits !... »
Cependant, quelques semaines plus tard, il présente à madame Hanska la réalisation de cette fantaisie, sous un autre aspect.
« Les J arches ne seront jamais une folie , et leur prix, un jour, sera doublé. J'ai la valeur d'un arpent, terminé au midi par une terrasse de cent cinquante piedè et entouré de murs. Il n'y a encore rien de planté; mais, cet automne, je compte faire de ce petit coin de terre un éden de plantes de senteur et d'arbustes! »
La vérité est que, comme spéculation, les Jardies furent une déplorable affaire pour Balzac. Cette singulière propriété lui occasionna beaucoup de dépenses, de soucis, et augmenta considérablement le chiffre de ses dettes.
Quelques années plus tard, il s en dégoûta et finit par la vendre trente mille francs environ. Les Jardies lui avaient coûté au moins trois fois cette somme.
La gêne produite dans les finances de Balzac par cette fantaisie campagnarde ne tarda pas à le talonner. Après les premières avances données à un constructeur pour commencer les travaux, il se trouva à bout, sans argent.
En mars 1838. ce nouvel accès était arrivé à l'état aigu .
Alors, pour se refaire, il médita la réalisation d'un projet qui hantait son esprit depuis un an.
Ah ! le fantastique projet !
Étonnant de conception, ce nouveau rêve do fortune ! Originale jusqu'à l'extravagance, cette nouvelle poursuite après une aubaine d'argent qui devait faire la fortune de Balzac, comme par uu coup de baguette de fée ! Du reste, — on va le voir, — ce projet reposait sur un commencement de réalité.
Balzac avait lu, dans un passage de Tacite, que l'île de Sardaigne renfermait autrefois d'abondantes mines d'argent, et que les Romains, au temps de leur domination, avaient tiré de grandes richesses de l'exploitation de ces mines.
Ce renseignement, acquis au cours d'une lecture
de Tacite, resta logé dans la mémoire de l'auteur de la Comédie Humaine.
En 1837, comme il se trouvait à Gènes pour affaires, il se lia avec un négociant de cette ville. Un jour, l'entretien entre eux tomba sur l'Italie, puis sur l'île de Sardaigne, alors abandonnée et presque inculte. Balzac, avec son expansion habituelle, se mit à parler longuement des anciennes mines d'argent de la Sardaigne, et avança l'opinion que les Romains possédant des moyens d'exploitation métallurgique très rudimentaires, il devait encore rester des débris d'argent dans les mines exploitées par eux.
Le négociant génois abonda dans ce sens :
— Voici un renseignement que je peux vous fournir, dit-il à l'écrivain, l'incurie qui règne dans la Sardaigne est telle, que, dans les environs des anciennes mines, il existe encore des montagnes de scories contenant le plomb de rebut, dont on a retiré jadis l'argent.
Cette indication frappa Balzac.
— Pouvez-vous, voulez-vous, répondit-il à son interlocuteur, m'envoyer à Paris, un échantillon de ces scories? Si l'essai confirme mes prévisions, je me rendrai à Turin, et je solliciterai l'autorisation d'exploiter ces résidus avec vous.
Le Génois promit d'adresser à l'écrivain l'échantillon demandé par lui, mais il n'envoya rien. Un an se passa.
A propos de dépenses faites pour la construction
des Jardies, l'idée des mines d'argent de la Sardaigne revînt à l'esprit de Balzac, comme une ressource à tenter.
Cependant, avant d'entreprendre ce voyage d'exploration, il parla de ce projet au mari de son amie, au commandant Carraud, homme savant et sérieux.
Celui-ci bien loin de traiter de chimère la déduction scientifique de Balzac, admit qu'elle pouvait être une réalité très tangible ; il encouragea et approuva le voyage de l'écrivain dans l'île de Sardaigne, pour aller voir ces fameuses scories argentifères.
Une autre circonstance acheva d'activer chez Balzac, l'incandescence de son projet.
Le commandant Carraud, qui était grand ami du chimiste Biot, lui apprit que ce dernier, possédait un moyen, une méthode pour retirer l'or ou l'argent de quelque manière, et en quelque proportion qu'il soit mêlé à d'autres matières, et cela sans grands frais.
Toutes ces raisons décidèrent l'auteur de la Comédie Humaine à ne pas différer plus longtemps l'exécution de son projet et à traverser le golfe du Lion pour se rendre en Sardaigne, bien que l'on fût en plein équinoxe de mars.
A cette époque, Balzac n'avait même pas l'argent nécessaire pour tenter l'aventure.
Cet obstacle ne l'arrête pas. Il engage au Montde-Piété le peu de bijoux qu'il possède; emprunte
quelque argent à sa mère et à une cousine ; voyage pendant cinq nuits et quatre jours sur une impériale de diligence, bornant son alimentation à dix sous de lait par jour.
Harassé de fatigue, il s'arrête à Marseille dans un pauvre hôtel où la chambre coûte quinze sous et le dîner trente. De cet hôtel, il envoie à sa mère, ces lignes, à titre d'impressions de voyage.
« J'ai les mains si gonflées, que je puis à peine écrire. Demain, mercredi, à Toulon ; jeudi, je pars pour Ajaccio. J'y serai vendredi, et huit jours ensuite suffiront pour mon expédition
ft Maintenant que m'y voilà presque, je commence à avoir mille doutes ; en tout cas, on ne peut risquer moins pour avoir davantage ! Je n'ai dépensé que dix francs sur la route. Je suis dans un hôtel qui fait frémir ; enfin, avec des bains, on s'en tire! »
Balzac arrive par une mauvaise mer à Ajaccio, qui lui paraît un séjour insupportable, et dont la civilisation, à cette époque, lui semble aussi primitive qu'au Groenland .
Il reste une semaine dans la ville, cherchant un moyen de passer en Sardaigne ; alors il n'existait pas de communications régulières entre ces deux îles. Pendant ce séjour, il écrit une longue lettre à madame Hanska, qui, à cette époque, étaiten Russie, et la met au courant de son aventure, sans entrer encore dans aucun détail. Mais, comme déjà il appré-
hende le résultat final , il lui dit que, lorsqu'elle aura reçu cette lettre, son ami sera un sot ou un homme d'esprit, ou tout simplement un ambitieux déçu dans une espérance ingénieuse.
Il ajoute aussi ces quelques lignes :
« Je suis si fatigué de la lutte dont je vous ai souvent parlé, qu'il faut qu'elle finisse, ou je tombe écrasé
»J ai renoncé au bonheur, mais il me faut au moins, à son défaut, la tranquillité la plus absolue. J'ai donc formé deux ou trois plans de fortune ; voici le premier. »
Enfin Balzac se décide à passer de Corse en Sardaigne, à bord d'une barque de corailleurs qui allait en Afrique.
Cette barque est tout simplement une chaloupe à rames qui met cinq jours pour atteindre le petit port d'Alghiero.
L'écrivain, pendant cette navigation, partage la vie des marins, connaît leurs privations, mange de leur exécrable soupe au poisson et couche sur le pont, en proie à une foule d'insectes incommodes.
Enfin on arrive en vue du port d'Alghiero. Là, un contretemps désappointe les hôtes de la chaloupe.
Le gouverneur de l'endroit, s'imaginant que le choléra régnait alors en Corse, imposait une quarantaine de cinq jours aux voyageurs venant du dehors.
Balzac et les marins de l'embarcation sont obligés de demeurer, pendant ce temps, en vue d'Al-
ghiéro. Ils subissent un coup de vent effroyable; les habitants ne veulent pas leur fournir de vivres. On leur défend même d'attacher leur* câble aux anneaux du port pour se mettre à l'abri de la tempête. Mais un des marins, bravant cette défense absurde, amarre la chaloupe à un de ces anneaux protecteurs.
Le gouverneur apprend cette infraction et il ordonne de détacher le câble, aussitôt que la mer sera calmée.
Enfin, au bout de cinq mortels jours, Balzac débarque dans ce port inhospitalier, et il se trouve au milieu d'une population toute nue, déguenillée, bronzée comme des Éthiopiens, qui lui donne comme une idée de l'Afrique.
Le terme de son voyage était le district d'Argentara, situé entre Alghiero et Sassari, où se rencontraient les mines abandonnées.
A cette époque, la Sardaigne était dépourvue de sérieuses voies de communication; les voyageurs, les touristes n'avaient aucune facilité pour circuler dans l'intérieur du pays. Le romancier fut obligé de gagner à cheval le district d'Argentara. Tout le long du chemin, il vit des choses étranges : un pays entier désert, de vrais sauvages, aucune culture, des savanes de palmiers, de cistes, nulle trace de culture et partout des chèvres qui broutaient tous les bourgeons, et tenaient les végétaux à hauteur de ceinture.
Une fois, il traversa une sorte de foret vierge.
plantée diî chênes verts gigantesques, d'arbres à liège, de lauriers, de bruyères. L'unique chemin, à travers cette végétation touffue, était un cours d'eau peu profond dans lequel il dut marcher, la tête penchée sur le cou de son cheval, pour ne pas être assommé ou éborgné par les branches des grands arbres qui se dressaient sur sou passage...
Une autre impression de voyage le frappa de surprise; dans un misérable contour de l'île, il vit les habitants se nourrir d'un horrible pain qu'ils faisaient en réduisant en farine des glands de chêne vert, farine à laquelle ils mêlaient de l'argile.
Enfin, au bout de toutes ces pérégrinations, Balzac atteint le district d'Argentara, où il doit se procurer des échantillons de scories; mais, là, uneamère déception — déjà appréhendée — l'attend. Le négociant de Gênes avec lequel, un an auparavant, il s'était ouvert sur son projet, avait résolu de tenter l'entreprise pour son compte : de là le motif de son silence.
Flairant une bonne affaire, le Génois avait sollicité et obtenu de la cour de Turin le droit, le privilège d'exploiter les scories argentifères.
Quand Balzac arriva sur les lieux, il trouva donc la place prise.
Il annonce ainsi à sa sœur la déconvenue de son voyage.
« Quant à l'objet principal de mon voyage tout était comme je le présumais ; mais le retard de mon arrivée m'a été fatal. Le Génois a un contrat en
bonne forme avec la cour de Sardaigne ; il y a un million d'argent dans les scories et dans les plombs. Une maison de Marseille, avec qui il s'est entendu, les a fait essayer. Il fallait, l'année dernière, ne pas lâcher prise sur l'idée et les devancer. »
A son amie, madame Carraud, il ann(;nce sa déception à peu près dans les mêmes termes.
(( J'ai été en Sardaigne; je ne suis pas mort! J'ai trouvé les douze cent mille francs que j'avais devinés. Mais le Génois s'en était déjà emparé par un higlietto reale expédié trois jours avant mon arrivée.
» J'ai eu comme un éblouissement, et tout a été
dit. »
Après avoir ainsi pris philosophiquement son parti d'une déception cruelle pour ses intérêts, Balzac se dirigea vers Cagliari et s'embarqua pour Gènes.
Arrivé à Gênes, — avril 1838, — le romancier dut rester quelques jours dans la ville, pour aplanir les difficultés relatives au visa de son passeport.
11 avait dépensé, pendant cet étrange voyage^ tout l'argent emporté de Paris ; il avait besoin de se rendre à Milan pour y trouver les ressources nécessaires au retour.
Mais, une fois dans la capitale de la Lombardie, des circonstances forcèrent Balzac d'y séjourner plusieurs semaines.
Pendant cette étape en Italie, sa plus chère distraction est d'écrire à madame Hanska, de lui envoyer le journal détaillé de ses pensées, de ses impressions, de ses projets d'avenir.
Ces confidences reflètent sa disposition d'esprit présente, et les circonstances font mélancolique le co?ur de l'écrivain.
Chez lui, le point d'appui moral et le point d'appui matériel ne font-ils pas défaut cà la fois? 11 est séparé encore pour longtemps de l'amie qu'il aime, et le projet de fortune auq^jfel il voulait s'accrocher vient d'avorter. Ces pensées décourageantes l'assaillent, surtout au jour anniversaire de sa naissance — 20 mai 1838.
Les faits l'obligent à un retour sur lui-même qui l'attriste, et ces plaintes tombent de sa plume :
«Milan, 20 mai 1838.
» Chère comtesse, » Vous savez tout ce que dit cette date, je commence Tannée au bout de laquelle j'appartiendrai au grand et nombreux régiment des résignés; car je me suis juré, dans les jours de malheur, de combats et de foi qui ont rendu ma jeunesse si misérable, que je ne lutterais plus contre rien, quand j'aurais atteint l'âge de quarante ans. Cette année terrible a com-
mencé ce matin, loin de vous, loin des miens, dans une amère tristesse que rien n'a dissipé; car, de moi-même, je ne puis changer mon sort et je ne crois plus qu'il puisse être modifié par n'importe quel événement heureux. Ma philosophie sera fille de la lassitude et du désespoir. »
Pendant ce séjour à Milan, deux circonstances jetaient Balzac dans un courant de pensées mélancoliques.
11 avait bien la distraction d'écrire à madame Hanska ; mais il n'avait pas la joie de lire les lettres de cette dernière, qui restaient à Paris, en attendant son retour.
Et il avait sous les^yeux le spectacle de deux amants heureux, riches, libres de se voir à leur gré. A Milan, le romancier logeait dans le palais d'un ami : un noble italien, Alfonso Serafino, prince de Porcia, du même âge que lui, très amoureux de la comtesse Bolognoni, laquelle était séparée de corps et de biens avec son mari.
Le prince de Porcia était très fastueux, très riche; la comtesse, jolie femme et très spirituelle. Rien ne gênait donc ces deux amoureux qui savouraient leur amour dans une parfaite indépendance. Leur vie inspirait à Balzac de tristes pensées sur son isolement de cœur. 11 confesse à madame Hanska l'envie que lui cause l'existence heureuse, menée par le prince de Porcia, qui logé là, sur le Corso de j^orta Orientale, à dix maisons de celle de la comtesse.
Comme copendant la mélancolie ne chasse jamais chez lui la préoccupation du travail, il raconte à son amie — au milieu de toutes ces confidences — qu'il commence un ouvrage dont il a cherché longtemps l'inspiration, et dont il vient de trouver le sujet.
Cet ouvrage sera un tableau de l'amour vraiment heureux.
Selon lui, l'amour satisfait n'a jamais été peint, et il énumère les écrivains qui ont déjà tenté ce thème. Rousseau a trop de rhétorique ; Richardson trop de prédication ; les poètes sont trop esclaves des faits.
Cet ouvrage sur l'amour heureux, que Balzac commençait à Milan dans de telles dispositions, devait s'appeler : Mémoires de Deux Jeunes Mariés.
Enfin, au commencement de juin 1838, une circonstance permit au romancier de revenir à Paris dans des conditions favorables à ses goûts.
Son retour s'effectua par les Alpes; il y rassasia ses yeux d'admirables spectacles; le Mont-Cenis, le Saint-Gothard et la vallée de la Reuss le ravirent par leurs splendides points de vue.
A sa rentrée, Balzac trouva la maison desJardies à peu près terminée ; il alla s'y installer tout de suite, malgré l'avis de son médecin, qui lui défendait d'habiter les plâtres neufs.
Ce voyage en Italie, dont l'objet était la visite aux mines abandonnées delà Sardaigne, avait duré plus de trois mois ; mais ne résume-t-il pas une des phases les plus originales de la vie de l'écrivain ?
Ouviagcs de Balzac de 1838 à 1842. — Huit mille francs de iiiurs. — Une pièce à l'Odéon, — Comment Balzac se faisait adresser ses bulletins de répétition. — Les Ressources de Qiiinola. — Une chute retentissante.
Passons rapidement sur ces années de la vie de Balzac qui s'étendent de 1838 à 1842.
Années de labeur persévérant; car, dans cette période, le romancier écrit, entre autres ouvrages : une Fille d'Eve, la Femme supérieure, Pierre Grassou, les Secrets de la Ptincesse de Cadignan, Pierrette, Marcas, Ursule Mirouet, la Fausse Maîtresse, Albert Savarus, un Début dans la vie.
Tous ces ouvrages augmentèrent encore la renommée de l'écrivain.
Pendant ces années, les soucis d'argent, les embarras d'affaires tourmentèrent encore cruellement sa vie.
Les Jardies devinrent une source de dépenses désastreuses.
Balzac désirant étendre son petit domaine, dut acheter cher les terrains qui l'avoisinaient.
Il fut exploité, volé par les entrepreneurs auxquels il s'était confié.
Il rencontra surtout un constructeur bien étonnant : celui qui édifia les murs de sa propriété. ■ Les terrains des Jardies s'étendaient en pente ; le constructeur éleva les murs, sans prendre la peine de creuser des fondations.
Pendant une nuit d'orage, un grand coup de vent souffla et mis les murs bas par terre.
Cet accident coûta la bagatelle de huit mille francs à Balzac, qui regretta amèrement de n'avoir pas mieux surveillé son constructeur fantaisiste.
« Tous les murs des Jardies, écrit-il à ce propos à madame Carraud, se sont écroulés par la faute du constructeur, qui n'avait pas fait de fondations ; et tout cela, quoique de son fait, retombe sur moi, car il est sans un sou. »
Une autre circonstance compliqua les affaires de Balzac, et lui fit perdre du temps.
Encore une fois, — c'était en 1840, — il céda au désir de fonder un recueil littéraire ; toujours dans l'espérance de gagner de l'argent.
Il créa donc la Revue Parisienne, dont il fut l'inspirateur et le principal rédacteur.
Pendant quelques mois la Revue parut dans le format d'une petite brochure assez compacte ; mais ce nouveau recueil ne fit pas ses frais et Balzac renonça à l'entreprise.
Toutes ces spéculations intempestives créaient à l'écrivain une vie semée de dettes aiguës, et de perpétuelles angoisses.
Au milieu de tous ces embarras, il ne négligeait pas son commerce épistolaire avec madame Hanska. La correspondance restait toujours sur le ton de l'amitié, de l'afïection, de la confidence.
Pendant ces années, Balzac vit peu son amie, retenue eu Bussie par les soins à donner à sa fille qui grandissait, et à son mari devenu maladif.
Son cœur était définitivement fixé dans cette amitié, malgré l'absence et les difficultés du rapprochement.
L'affection de l'écrivain se trouvait encore fortifiée par sa confianr.e dans le jugement, l'intelligence, le sens littéraire de la comtesse.
Elle était son guide, guide éclairé, affectueux; par la sagacité de ses conseils ; elle avait pris la place de madame de Berny.
« Mettez dans ce beau front, qui brille d'une si haute intelligence, lui écrivait Balzac, dès 1838, que j'ai dans votre jugement littéraire une confiance aveugle ; que je vous ai faite, sous ce rapport, l'hé-
ritière de l'Amie que j'ai perdue ; que ce que vous m'écrivez devient aussitôt l'objet de longues méditations. )^
Affection et confiance littéraire, voilà les deux termes de la liaison de l'écrivain, à cette époque.
L'heure de la passion n'était pas encore arrivée.
Au commencement de l'année 1842, nous rencontrons un épisode de la vie littéraire de Balzac qui mérite qu'on s'y arrête.
C'est la première représentation, à l'Odéon, des Ressources de Quinola.
Représentation orageuse qui aboutit à une chute retentissante.
La pièce fut précédée de péripéties curieuses à rapporter.
C'était réellement la première fois que l'écrivain tentait de s'affirmer, comme auteur dramatique *.
En 1842, les destinées de l'Odéon étaient confiées aux mains d'Auguste Lireux — un directeur littéraire, oseur et chercheur.
Un jour, il convoqua tous ses artistes — ma-
1 . Nous avons déjà dit que Vautrin fut l'œuvre non de Balzac, mais de trois ou quatre de ses amis.
dame Dorval était du nombre — pour entendre, le lendemain, au foyer du théâtre, la lecture d'une grande pièce nouvelle.
Ceux-ci furent exacts au rendez- vous.
Ils se trouvaient réunis au foyer depuis quelques instants à peine, quand ils virent entrer leur directeur, accompagné d'un homme épais, robuste, aux cheveux encore noirs, à la physionomie monacale.
Les artistes de l'Odéon reconnurent aussitôt Balzac.
Ce dernier, après avoir salué l'assistance, dénoua un rouleau assez volumineux ; puis, au lieu de s'asseoir selon l'usage traditionnel, il se tint debout à l'extrémité de la table, prêt à commencer la lecture de sa pièce.
La chute orageuse et l'interdiction arbitraire de Vautrin n'avaient pas nui à l'auteur de la Comédie Humaine, bien au contraire. Aussi avait-il trouvé le directeur de l'Odéon très disposé à monter, à jouer tout de suite une comédie fantaisiste en cinq actes qu'il venait de terminer: les Ressources de Quinola.
La lecture commença devant un auditoire favorablement prévenu.
Pesante d'abord, pâteuse, embarrassée, la voix de Balzac s'éclaircit à mesure qu'il avançait dans sa lecture.
L'écrivain lisait surtout avec une grande conviction; il s'emballait faisant rire ou pleurer, selon qu'il riait ou pleurait lui-même.
Particulièrement dans le rire, il déployait une grosse gaieté communicative qui empoignait. Aussi les artistes de l'Odéon écoutèrent-ils avec un vif intérêt les quatre premiers actes des Ressources de Quinola. Alors Balzac s'arrêta, se moucha^ s'essuya le front, puis passa la main dans un vaste gilet blanc entr'ouvert, pour serrer ses bretelles et remonter son pantalon, descendu de plusieurs crans, pendant la chaleur du débit.
— Maintenant, le cinquième acte, Monsieur de Balzac, demandèrent en chœur les artistes.
— Le cinquième acte, mes enfants, je ne l'ai pas fait, ou plutôt je ne l'ai pas écrit ; mais je vais vous le raconter.
Alors la stupéfaction se peignit sur le visage des auditeurs.
Raconter un cinquième acte, cela ne s'était jamais vu au foyer de l'Odéon.
Cependant le romancier tâcha de le raconter ; mais l'improvisation ne lui fut pas heureuse. Déjà fatigué par la lecture des quatre actes précédents, il s'embrouilla. Son dénouement parut manquer de clarté. Bref, en un instant, il perdit plus de la moitié du terrain qu'il avait conquis dans l'estime de ses auditeurs.
Son improvisation terminée, Balzac fourra son manuscrit dans sa poche, salua, et sortit du foyer en compagnie de Lireux.
— Il y a bien de belles choses dans qh que vient
de nous lire M. de Balzac, dit alors madame Dorval ; mais je ne vois pas de rôle pour moi dans sa pièce.
Et elle sortit à son tour.
Cinq minutes après , il ne restait plus personne dans le foyer de l'Odéon.
Quelques heures plus tard, Balzac, en compagnie de Léon Gozlan ^, achevait de dîner dans un cabinet du restaurant Risbeck. Au dessert, le directeur de rOdéon vint les retrouver.
— Votre pièce me plait, dit-il à l'auteur de la Comédie Humaine ; ses allures m'ont empoigné; je désire la jouer le plus tôt possible, vous allez vous mettre de suite au cinquième acte.
— N'en doutez pas.
— Arrêtons la distribution.
Après quelques pourparlers, on tomba d'accord sur le choix des acteurs.
— Commençons-nous les répétitions demain ? demanda Lireux.
— Demain, soit, répondit Balzac.
— Où vous enverra-t-on le bulletin de répétition ?