Lettre XC
Le duc et Balzac se connaissent déjà et sont sympathiques l'un à l'autre. Ce dernier est flatté des avances, des amabilités du beau-frère de madame de Castries. Il est cliarmé de son esprit. De son côté, le duc aime le talent, l'entretien, la gaieté du romancier; il voit en lui une recrue importante pour le parii royaliste, pour l'opposition légitimiste. M. de Fitz- James est une figure originale du moment. 11 occupe une place considérable dans l'aristocratie du faubourg Saint-Germain.
Sa physionomie est mobile, spirituelle ; sa stature élevée. Sans savoir encore son nom. on devine fpi'on est en présence de quelqu'un.
Son attitude politique fait alors le plus grand honneur à son caractère. Pair de France sous la Restauration, il a d'abord prêté serment à la monarchie de Juillet ; très libéral, malgré l'aristocratie de sa naissance, très ouvert aux idées modernes, il avait espéré que le gouvernement de Louis-Philippe apporterait quelque progrès réel. Mais, aussitôt qu'il a vu, constaté le bourgeoisisme du nouveau régime et sa répugnance pour la véritable liberté politique, il a donné avec éclat sa démission de pair de France. Il préfère être député indépendant ; il va se porter candidat aux élections générales de 1832, où il sera élu.
M. de Fitz- James cause beaucoup politique avec Balzac, qu'il est charmé de revoir.
Au milieu des distractions goûtées à Aix, la fiunille de Fitz-James médite un voyage en Italie qui durera
jusqu'en décembre. Madame de Castries accompagnera Jes siens. On propose à Balzac d'être de ce voyage. Il adhère avec empressement à cette offre. Il n'a pas encore vu l'Italie ; la présence, les relations du duc le mettront en contact avec la haute société italienne. L'itinéraire comprend Genève, Gênes, Naples, puis Rome.
Ce projet de voyage est si bien arrêté dans la volonté de Balzac, qu'il l'annonce à sa mère, à sa sœur, à madame Carraud. Le départ d'Aix s'effectua le 10 octobre.
Mais, arrivé à Genève, le romancier renonça brusquement à ce voyage d'Italie. Avait-il éprouvé dans l'intervalle un froissement intime de la part de madame de Castries, dont celle-ci n'eut même pas conscience ?
C'est probable.
Il donna à ses compagnons le prétexte d'affaires littéraires qui réclamaient sa présence à Paris.
A son retour, il se plongea dans un travail si acharné, que son médecin, M. ^'acquart. appréhenda pour lui quelque maladie cérébrale. Il n'en fut rien, heureusement.
Ce labeur opiniâtre devint comme un baume d'oubli répandu sur sa souffrance secrète.
Les lettres du romancier adressées à madame Carraud, pendant l'hiver de 1833, trahissent cet état d'àmc endolorie. Çà et là éclate un cri d'amertume, une plainte discrète. Il confesse à son amie que les cha-
grins (le tout genre vont toujours leur allure, enserrant sa vie de mille ligaments, mais qu'il travaille trop pour se livrer à ces chagrins qui dorment et font leur trou dans son cœur. Puis il ajoute ({u'il se déshabituera peut-être de ses idées sur la femme ; il aura passé sans en avoir reçu les choses qu'il lui demandait.
Madame de Castries revint d'Italie, au printemps de 1833.
Balzac fit ses visites plus rares à l'hôtel de la rue de Yarenne ; ses lettres devinrent intermittentes.
La duchesse n'était plus, avec lui, comme pendant l'hiver précédent.
Enfin le romancier écrivit la Duchesse de Langeais — 1834 — et il fit de son héroïne une nature de femme coquette, artificielle, troublante, qui offre de terribles ressemblances avec le caractère de madame de Castries,
Ce type féminin est admirablement tracé et placé dans un milieu, avec des péripéties qui font ressortir toutes ses nuances.
Avant de publier cet ouvrage, Balzac voulut mettre sa conscience à l'abri. Un soir, il se rendit à riiùlel de la rue de Varenne et lut sa nouvelle œuvre à madame de Castries.
Celle-ci écouta tranquillement la lecture, ne se reconnut pas, ou affecta de ne pas se reconnaître dans la Duchesse de Langeais^ et donna ses éloges à l'écrivain.
Lorsque Balzac fit paraître le Père Goriot^ il oublia ou négligea d'en envoyer un exemplaire à la duchesse. Elle réclama contre cet oubli par une lettre un peu mélancolique.
Le romancier lui adressa un exemplaire de son ouvrage avec quelques lignes qui ne ménageaient pas la vérité à ce cœur sec, à cette âme superficielle.
c( Je n'aime pas votre tristesse, lui écrivait-il, je vous gronderais beaucoup si vous étiez là ; je vous poserais sur un grand divan où vous seriez comme une fée au milieu de son palais, et je vous dirais qu'il faut aimer dans cette vie pour vivre ; et vous n'aimez pas, et, quand l'âme n'est pas nourrie, elle faiblit comme le corps. »
Enfin, quelques années plus tard, au cours d'une correspondance entretenue lavec une femme sympathique, grande admiratrice de ses œuvres, il lui révéla la plaie douloureuse faite à son cœur par l'étrange nature de madame de Castries ; il avoua qu'il avait composé le type de la Duchesse de Langeais avec de pénibles réalités.
Voici ce cri, voici cette plainte :
a II a fallu cinq ans de blessures pour que ma nature tendre se détachât d'une nature de fer ; une femme gracieuse, cette duchesse dont je vous parlais, et qui était venue à moi sous un incognito que — je lui rends cette justice — elle a quitté le jour où je le lui ai demandé... Cette liaison qui, quoi qu'on en dise, sachez-le bien, est restée, par la vo-
lonté de cette femme, dans les conditions les plus irréprochables, a été l'un des plus grands chagrins de ma vie ; les malheurs secrets de ma situation actuelle viennent de ce que je lui sacrifiais tout, sur un seul de ses désirs ; elle n'a jamais rien deviné... Vous me parlez de trésors, hélas ! Savez-vous tous ceux que j'ai dissipés sur de folles espérances ! Moi seul sais ce qu'il y a d'horrible dans la Duchesse d<i Langeais ^ »
Quand une coquette roule un homme comme Molière ou Balzac, la défaite de celui-ci n'est jamais absolue.
Dans les arts, elle se traduit par une œuvre.