‹ Balzac et ses amiesChapitre 12 sur 17 · Léon Gozlan. — Balzacintinie · texte numérisé non relu

Léon Gozlan. — Balzacintinie

A cette question, le romancier fronça le sourcil; puis, après un moment de réflexion :

— Avez -vous un garçon de théâtre intelligent, discret ?

— Parfaitement.

— Eh bien, voici ce que devra faire ce garçon, daignez m'écouter. Muni de mon bulletin de répétition, il se rendra, chaque malin, aux Champs- Elysées.

— Aux Champs-Elysées? répéta Lireux.

— Il se dirigera, poursuivit Balzac, vers l'Arc-del'Étoile, et, au vingtième arbre, à gauche, au delà du rond-point, il verra un homme qui fera semblant de chercher un merle dans les branches.

— Un merle ? s'écria Lireux.

— Un merle, ou tout autre oiseau... Alors, votre garçon s'approchera de cet homme et lui diia : Je Vai. Cet homme lui répondra : « Puisque vous lavez, qu'attendez-vous? )> Sur celte réponse, votre garçon lui donnera le bulletin de répétition et s'en ira, sans regarder derrière lui. Le reste est mon affaire.

Le directeur de l'Odéon ne fît aucune objection sur celte étrange manière d'envoyer et de recevoir un billet de répétition.

Avec Balzac, il ne fallait jamais s'étonner. On savait, d'ailleurs, qu'il aimait à faire du mystère au sujet de sa demeure.

Mais le romancier n'avait pas fini de formuler ses exigences.

— Je VOUS préviens que je veux toute la salle, pendant les trois premières représentations de Quinola.

— Alors que me restera-t-il ? demanda le directeur.

— La moitié dans les bénéfices, qui seront énormes, incalculables.

Lireux réfléchit.

— J'accepte cette condition, dit-il après quelques secondes.

Balzac expliqua ensuite qu'on prendrait les billets chez lui, où ils seraient vendus à prix d'or. On ouvrirait les bureaux du théâtre pour la forme; mais la buraliste aurait ordre de répondre que toutes les places étaient déjà louées.

Le romancier était en verve.

11 expliqua aussi la manière dont il comptait composer la salle de l'Odéon pour la première représentation.

Étrange assemblage de spectateurs, si l'on avait pu les réunir.

Au parterre, Balzac ne voulait que des chevaliers de Saint-Louis.

A l'orchestre, des pairs de France.

Les avant-scènes étaient réservées aux ambassadeurs et aux ministres plénipotentiaires. Les députés et les grands tonctionnaires de l'État devaient prendre place aux secondes galeries.

La haute finance, aux troisièmes galeries.

On abandonnerait les quatrièmes galeries à la bourgeoisie riche et choisie :

— Et les journalistes, où les placerez-vous ? de- Lireux.

— Ils payeront leur place... s'il en reste; mais il n'en restera pas.

— Je crains, ball)utia le directeur, que, si vous négligez d'envoyer aux journalistes les loges qu'ils ont l'habitude d'occuper...

— Encore une fois pardon, monsieur Lireux; depuis longtemps, j'ai rompu avec les journalistes^. C'est entre nous une guerre de sauvages ; ils veulent me scalper à la manière des Mohicans, et, moi, je veux boire dans leurs crânes, à la manière des Muscologes.

Le directeur de l'Odéon s'était sans doute promis de faire preuve d'une dociUté exemplaire avec son auteur : car le traité fut ratifié à ces étranges conditions.

Vers minuit, on quitta le restaurant Risbeck. Les répétitions commencèrent aussitôt.

Répétitions laborieuses pour l'auteur et pour les interprètes.

Balzac habitait alors rue Basse, une petite maison mystérieuse, soigneusement gardée, où l'on ne pénétrait qu'avec un mot de passe.

Au sujet du bulletin de répétition, Lireux avait

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