‹ Balzac et ses amiesChapitre 6 sur 17 · AVANT-PROPOS VII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VII

Ta-t-il vu, rencontré? A-t-il été créé par son imagination ? — Non ! il est sorti de sa liaison avec madame de Castries, une grande et noble coquette qui s'amusa de lui, qui aimait ses romans, mais ne voulut pas en faire un avec lui. Douloureuse déception qui lui mit longtemps l'amertume au cœur. Mais, quand une coquette roule un homme comme Molière ou Balzac, la défaite de celui-ci n'est jamais absolue : dans Tart, elle se trahit par une œuvre.

George Sand elle-même devint un des modèles du romancier. Elle a sa place dans Béatrix, sous le nom de Camille Maupin : intéressante création d'une femme artiste qui allie la subtilité de l'intelligence à la beauté du visage.

Ces amies de cœur qui lui firent cortège, comment le romancier les connut-il? Quel jeu du hasard et des circonstances les jeta dans sa vie?

Madame de Berny, madame Carraud étaient intimement liées avec la famille de Balzac. Leur âge correspondait à celui du fils de la maison; une sympathie mutuelle, née, développée au contact de relations presque quotidiennes, se déclara et se perpétua entre eux !

Un commencement de correspondance en-

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flamma Balzac pour la duchesse de Castries.

Un jour, George Sand, après la publication à'Indiana, pria un ami commun de la présenter à l'auteur de la Peau de Chagrin^ déjà célèbre ; et presque aussitôt une franche et affectueuse camaraderie littéraire unit les deux écrivains.

Le hasard d'une rencontre en Suisse, dans un hôtel, pendant le mois de septembre 1833, mit en présence la comtesse Hanska et Balzac, et celui-ci éprouva le coup de foudre à la subite vision de cette femme, qui répondait à un idéal de perfections physiques longtemps désiré, longtemps cherché.

Redisons-le : Il y a chez l'auteur de // Comédie Humaine un côté intime que la génération actuelle connaît peu; c'est cette face de son portrait que nous allons tâcher de mettre en lumière, par l'étude de quelques-unes des femmes qui l'ont aimé.

Gabriel Ferry.

La mère et le fils. — L;i mansarde de la rue Lesdiguières. — La sœur de Balzac. — La tragédie de Cromwell. — Un insuccès de lecture. — Le premier roman de Balzac. — État du roman en 1820.

Un soir du mois de mars 1819, la scène suivante se passait dans le salon d'un appartement de Paris, entre une femme paraissant jeune encore et un tout jeune homme. C'était la mère et le fds.

Ils étaient seuls, assis l'un près de l'autre. Une lampe garnie d'un abat-jour, placée sur une table voisine, les enveloppait d'une lueur douce.

Le silence régnait entre eux.

La physionomie de la mère était songeuse ; le

regard du fds interrogateur. On devinait qu'une conversation décisive allait s'engager entre eux. Bientôt la voix de la mère — une voix au timbre doux, affectueux — rompit le silence qui planait dans la pièce.

— M'écoutes-tu attentivement, mon cher enfant? dit-elle.

Le fils eut un bon sourire.

— Eh ! mère, est-ce que je ne suis pas toujours attentif à tes paroles? Tu sais combien je t'aime. Je vois à tes regards, au sérieux de ta physionomie, que tuas quelque grave communication à me faire... Parle-moi donc avec confiance, je t'écoute de tout cœur.

— Tu as deviné juste : j'ai à t'annoncer une résolution importante de ton père, — résolution qui me peine un peu. — Tu le sais, dernièrement, nous avons fait de sérieuses pertes d'argent. 11 faut restreindre notre train de vie. Ton père vient d'acheter une petite maison de campagne à six lieues de Paris, dans un endroit appelé Villeparisis. Nous allons y habiter la semaine prochaine.

— Et mon père veut-il que j'aille avec vous? demanda le jeune homme avec quelque hésitation.

— Nous partons sans toi ; — c'est ce qui me contristc un pei>. — Ton père se rend à tes sollicitations ; il t'accorde un délai de deux ans pour t'essayer dans la littérature. Ah ! il ne s'est pas déterminé tout de suite à ce parti ; tes sœurs et moi.

nous l'avons bien sollicité en ta faveur. Enfin, nous avons triomphé de ses résistances, et tu n'entreras pas chez un notaire, comme il le voulait.

Le jeune homme prit avec effusion les mains de sa mère.

— Ah ! que je vous remercie d'avoir brisé la résistance de mon père à l'endroit de mes projets. Ce pauvre père ne croit pas à mes aptitudes littéraires ; comme je vais travailler pour lui prouver qu'il a tort de douter de moi !

— Ton père ne doute ni de ton intelligence ni de ton futur talent ; mais la carrière des lettres ne lui semble pas une profession sérieuse ou utile.

— Tu dis vrai : c'est là un préjugé bien enraciné dans son esprit. Ainsi, l'autre jour, nous discutions une de ces idées de progrès qui méritent d'être jetées à tous les vents de la publicité. Mon père s'arrêta en souriant au milieu de notre discussion. — a A quoi bon nous échauffer sur ces sujets ? ajoutat-il ; quel philosophe a jamais corrigé Thumanité ! cette patraque toujours jeune, toujours vieille, qui va toujours heureusement pour nous et nos successeurs. » Mais, si une telle théorie était adoptée par tous, poursuivit le jeune homme, que deviendrait la culture des lettres, le progrès littéraire? En ce qui me concerne, je ne parviendrai peut-être pas à devenir un homme de lettres de talent, mais je suis bien persuadé d'avance que je n'aurais pas manqué de faire un déplorable clerc de notaire.

La mère regarda son fils avec sollicitude.

— Je crois si bien à Ion talent, mon cher enfant, que j'ai sollicité ton père de t'accorder ce délai de deux ans, pour que tu en fournisses les preuves. Mais ce qui me contriste, c'est que nous allons être séparés, et cette séparation va apporter dans ta vie un changement d'habitudes qui, je le crains, te paraîtra pénible, au moins dans les commencements..

— Eh ! ne vous inquiétez pas de cela ; votre fils n'a jamais été difficile. Que me font les matérialités de la vie ? Je viendrai vous voir à Villeparisis, et puis je vous écrirai souvent, très souvent.

La mère continua ainsi :

— Ton père ne peut que te faire une très modique pension ; tu devras vivre avec une grande économie jusqu'à ce que ta plume te procure des ressources. Quant au logis, je t'ai loué une chambre, rue Lesdiguières, près la bibliothèque de l'Arsenal, où tu pourras aller étudier une partie de la journée. Je vais faire transporter dans cette pièce quelques meubles empruntés à notre appartement, et cela te constituera la mansarde du poète.

Le jeune homme serra les mains de sa mère avec une nouvelle effusion .

— Cette perspective me ravit infiniment. D'abord, à mon âge, on est toujours bien dans une mansarde ou dans un grenier ; c'est Déranger qui la dit.

La conversation se poursuivit ainsi, intime, affectueuse, attendrie entre la mère et le fils, pendant

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les heures de la soirée. — Cette femme était madame de Balzac ; ce jeune homme était son fils aîné, le futur auteur de la Comédie Humaine.

Né à Tours le 16 mai 1799, Balzac avait donc vingt et un ans à l'époque de cet entretien avec sa mère.

Il avait fait d'excellentes études au collège de Vendôme ; il avait suivi son droit à Paris.

Son père — pour le rendre familier avec les affaires — l'avait placé d'abord chez un avoué, puis chez un notaire. Le père de Balzac était un homme très positif, très pondéré, mais avec une pointe d'imagination dans le caractère. Il s'était marié tard — en 1791 — et avait été pendant de longues années employé dans les fournitures de la guerre. Le temps avait fait de lui un vieillard vert, bien conservé, gardant dans son accoutrement les modes du Directoire. Il aimait la vie sage et réglée; sa préoccupation était de vivre très vieux, de devenir même centenaire. Il avait calculé, d'après les années qu'il faut à l'homme pour arriver à l'état parfait, que sa vie devait mesurer au moins un siècle... Pour atteindre ce résultat si désiré, il prenait des soins extraordinaires de sa santé, et veil-

lait sans cesse à établir ce qu'il appelait l'équilibre des forces vitales. La gloire d'être centenaire lui fut refusée; il mourut par accident en 1829, à l'âge très respectable de quatre-vingt-trois ans. Balzac avait traversé la bazoche pour obéir à son père. Mais la manipulation des dossiers, la rédaction des inventaires, des contrats, lui avaient inspiré un vrai dégoût de la chicane, des affaires et du notariat.

L'imagination vibrait en lui; il aspirait secrètement à la gloire littéraire. Une circonstance lui fournit bientôt l'occasion de révéler à son père le but de ses aspirations. Ce dernier avait protégé autrefois un homme qu'il retrouva, en 1814, établi notaire à Paris. Celui-ci, en mémoire des services reçus jadis, offrit au père de Balzac de prendre son fils dans son étude, et de la lui céder, après quelques années de stage.

M. de Balzac fit aussitôt part à son fils de cette brillante position. Le jeune Honoré répondit que le notariat ne le tentait pas, et qu'il voulait essayer de devenir homme de lettres. Grande fut la surprise du père à cette révélation.

Une discussion s'engagea, le jeune Balzac s'anima, réfuta tous les arguments que l'auteur de ses jours lui opposait en faveur du notariat.

La discussion fut continuée et débattue en famille. La mère et les deux sœurs du jeune homme prirent son parti et parvinrent à persuader le père d'accor-

der à son fils un délai de deux ans pour faire sa trouée dans les lettres.

Quelques jours après cet entretien, toute la famille, qui, en dehors d'Honoré, comptait encore deux filles et un garçonnet, quittait Paris et allait s'installer dans la petite maison de campagne, achetée à Villeparisis. — Balzac prit possession de la chambre louée par sa mère, rue Lesdiguières, n° 9,

Cette pièce était située au dernier étage de la maison, très sommairement meublée. La transition d'un intérieur confortable à la solitude d'une chambrette sous les toits, ne parut pas trop pénible au jeune homme.

Désormais, il se sent hbre; l'espérance chante en lui. Cependant, avant de se mettre à l'œuvre, il arrange son réduit; il bouche les interstices de la porte et de la fenêtre qui lui envoient du vent. Il range soigneusement son linge dans une armoire qui se dresse à côté de la cheminée. Avec du papier bleu et de la bordure qu'on lui a donnés, il se confectionne un paravent. Il peint les murs de la chambre en blanc. Si le cadre qui entoure le futur romancier n'est pas encore élégant, au moins est-il propre et décent.

A quelle première œuvre va-t-il s'atteler? Quel ouvrage médite-t-il pour son début dans ce dur métier d'homme de lettres ? 11 a en tète deux idées de roman qui devront s'appeler Stella et Coqsigrue. Mais, après réflexion, il abandonne ces deux sujets.

Il reconnaît qu'ils dépassent présentement ses forces. Alors des projets de théâtre hantent son esprit.

Un succès à la scène, n'est-ce pas la notoriété, peut-être même la gloire , acquise dans l'espace d'une soirée?

11 commence un opéra-comique, puis l'abandonne, à l'idée qu'il ne trouvera jamais dans son trou un collaborateur pour composer la musique de son ou\Tage. Après toutes ces tergiversations d'esprit, il s'arrête définitivement à un projet de tragédie, dont Cromwell est le héros.

« Je suis arrêté au sujet de Cromicell, écrit-il à sa sœur Laure dans une lettre datée du 6 septembre 1819, et je l'ai choisi parce qu'il est le plus beau de l'histoire moderne. Depuis que j'ai soulevé et pesé ce sujet, je m'y suis jeté à corps perdu. »

Parlons de cette sœur de Balzac — qui devint madame Surville ; — elle ne fut pas seulement une sœur dévouée, affectueuse pour l'auteur de la Comédie Humaine, elle fut sa première amie littéraire, la première confidente de ses projets .

Dès le principe, elle crut à la destinée, au génie, à la gloire de son frère. Pendant toute la vie de celui-ci, cet attachement, cette confiance, cet enthousiasme ne se démentirent pas. Balzac, dans sa correspondance, l'appelle souvent Aima Soroi\ Comme il avait lui-même grande confiance dans la sûreté de son jugement, dans la perspicacité de son esprit, il lui soumettait ses idées d'ouvrages,

la consultait sur ses projets littéraires, réclamait ses observations, ses critiques, et en tenait quelquefois compte.

Aux heures sombres, — et elles ne furent pas épargnées au romancier! — madame Sur ville savait toujours trouver des paroles, des arguments pour réconforter le courage abattu de son frère.

Le meilleur moyen de l'arracher à ses tristesses présentes, c'était de faire semblant de partager ses illusions, ses espérances d'avenir. Au milieu de courses d'affaires, Balzac aimait volontiers à rendre de rapides visites k sa sœur, pour échanger quelques mots affectueux, ou même pour corriger des épreuves chez elle. Quand les veilles de travail l'avaient trop fatigué ; ou que les embarras d'argent lui suscitaient trop d'anxiétés, il arrivait le visage défait, les yeux mornes, se traînant à peine. Il tombait sur un siège, muet, accablé. A cet aspect affligeant, madame Surville cherchait des paroles réconfortantes : Balzac l'arrêtait aussitôt.

— Ne me console pas. murmurait-il, je suis un homme mort.

Et il commençait d'une voix dolente le récit de ses tristesses, le défilé de ses embarras. Ensuite, il lirait de sa poche un paquet d'épreuves et se mettait en devoir de les corriger.

— J'ai beau faire, je sombrerai, ma sœur.

— Aie bon espoir; on ne sombre pas avec des ouvrages comme ceux que tu corriges.

Ces paroles éperoiinaient Tainour-propre de l'auteur de la Comédie Humaine.

11 relevait la tète, sa taille se redressait, ses yeux devenaient brillants.

— Tu as raison ! De par Dieu ! ces livres-là font vivre. D'ailleurs, l'aveugle hasard n'est-il pas là? 11 peut protéger un Balzac, aussi bien qu'un vulgaire imbécile !

Lancé dans cet ordre d'idées, il s'emballait vite ; il prévoyait, à brève échéance, ce hasard bienheureux qui lui donnerait de l'argent, des ressources, pour payer ses dettes, rendre sa plume libre de tout souci.

Sa sœur abondait dans ce sens, faisait chorus. Balzac, réconforté, achevait de corriger ses épreuves, et se retirait, alerte, presque joyeux.

Combien de fois cette scène s'est-elle renouvelée ! Cette union intellectuelle du frère et de la sœur, qui dura plus de trente ans, est un des faits les plus in téressants de la correspondance de l'auteur de la Comédie Humaine.

Pendant tout l'hiver 1819-1820, Balzac demeure attelé à sa tragédie de CromivelL

Ce premier essai d'ouvrage dramatique lui coûte beaucoup de veilles, de perplexités; la science scé-

nique lui fait défaut. Il éprouve d'abord une peine infinie à échafauder le plan de son ouvrage; puis le travail de la versification lui est peu familier, et il faut aligner au moins deux mille vers.

Ces anxiétés de l'enfantement lui arrachent cette réflexion qu'il envoie à sa sœur.

(( Ah! Lauiri soror ! que j'ai de tourments!... Je ferai une pétition au pape pour la première niche de martyr vacante. Je viens de décou\Tir à mon régicide un défaut de conformation, et il fourmille de mauvais vers ; je suis aujourd'hui un vrai j)Oiter dolorosa. »

Dans cette petite chambre de la rue Lesdiguières, Balzac prend déjà des habitudes de claustration littéraire qui se continueront pendant toute sa vie.

Ses distractions, à cette époque, consistent dans des visites rendues à quelques amis de la famJlle, des séances à la bibliothèque de l'Arsenal. Quand il sent sa tête alourdie par le travail, il va faire des promenades lointaines au Jardin des Plantes, au cimetière du Père-Lachaise où a il piff'e de bonnes grosses réflexions inspiratrices », oii il ne remarque, dans la foule des tombes qui s'étalent à ses regards, que ces trois épitaphes : Molière, Lafontaine, Masséna.

Enfin, au mois d'avril 1820, Cromicell fut terminé.

Balzac est content de son ouvrage; il le regarde comme une preuve d'aptitude littéraire, et il se

rend à Villeparisis pour lire sa tragédie à ses parents. Cette lecture se fait avec une certaine solennité ; on a invité pour la circonstance quelques amis de la famille, uens frottés de littérature qui donneront leur avis sur la première œuvre du fils de la maison. Au nombre des assistants se trouve un des amis du père de Balzac, qui a même fortement dissuadé celui-ci de permettre à son héritier de tenter la carrière des lettres. Le jeune auteur voudrait remporter un succès pour donner tort, aussi, à ce fâcheux. La lecture de la tragédie commence, se poursuit, s'achève.

Les amis ont d'abord écouté attentivement ; mais les péripéties de Cromwell ne les empoignent pas ; ils deviennent froids, glacés.

Balzac est décontenancé

Son ouvrage n'a produit aucune impression ; l'attitude des auditeurs lui démontre clairement son insuccès

En effet, ce CromiveU était médiocre, froid, alisolument dépourvu d'intérêt.

Alors l'ami de la famille qui n'a jamais cru au talent littéraire du jeune Balzac, se lève et dit son opinion, sans aucun ménagement, sur la tragédie.

Le jeune auteur se récrie, décline le juge. Les autres auditeurs, moins sévères dans leurs propos, s'accordent à trouver, cependant, très imparfait l'ouvrage soumis k leur jugement.

Le père de l'auteur, — connue moyen terme, —

propose (le faire lire Cromwell à une autorité compétente et impartiale. — Alors, M. Surville qui est presque de la famille, — il est fiancé à Laure de Balzac; — indique, comme juge en dernier ressort, son ancien professeur à l'École polytechnique, un homme compétent et lettré.

Balzac accepte cet arbitre .

L'ancien professeur, après une lecture consciencieuse de la tragédie, déclare que l'auteur doit faire quoi que ce soit, excepté de la littérature.

Cet arrêt ne décourage pas le futur auteur de la Comédi e H umaine .

Un essai malheureux de tragédie ne prouve rien contre la vocation qu'il sent en lui.

— La tragédie n'est pas mon fait, s'écrie-t-il, j'écrirai autre chose.

Mais la mère a remarqué que ces quinze mois passés dans la petite chambre de la rue Lesdiguieres, ont changé, maigri son fils ; elle ne lui permet pas d'y retourner, elle le garde à Villeparisis.

Quelques mois plus tard, Balzac écrit son premier roman : l Héritière de Birague.

Jl vit toujours en famille à Villeparisis ; dans cet intervalle, sa sœur Laure s'est mariée, et à suivi son

inari k Baveux. Le mariage, la distance, l'éloignement n'interrompent pas l'union littéraire de la sœur et du frère .

Celui-ci l'initie à tous les petits incidents de famille qui s'accomplissent pendant son absence; il lui fait toujours part de ses idées, de ses perplexités littéraires. Comme l'horizon de sa vie lui apparaît voilé de nuages ! Et des réflexions mélancoliques dans le genre de celles-ci tombent de sa plume :

« Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide existence î Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans la saison où elles s'épanouissent. A quoi bon la fortune et les jouissances, quand ma jeunesse sera passée? Qu'importent les habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle ? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger ; et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim ! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs: être célèbre et être amé, seront-ils jamais satisfaits? »

Mais, quelques jours plus tard, Balzac exulte de joie, « parce que VHèriiière de Birague a été vendue huit cents francs et qu'il est sûr du débit du premier exemplaire, qui doit être acheté par u bonne maman » . Le jeune auteur, pendant son séjour à Paris, s'était lié avec un garçon de quelques années plus âgé que lui, et s'essayanl aussi à la littérature.

Le nouvel ami s'appelait Le Poitevin-Saint-Alme ; actif, remuant, doué de beaucoup d'entregent, il avait

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procuré à Balzac un éditeur pour son premier roman.

Plus tard, Le Poitevin-Saint-Alme prétendit qu'il avait collaboré à ces premiers ouvrages, que l'auteur, de la Comédie Humaine écrivit sous différents pseudonymes, de 1821 à 1827. Mais la moralité équivoque de cet écrivain, qui devint dans la suite un vrai llibustier de lettres, rend cette affirmation très douteuse.

En 1821, le roman tenait dans le domaine des lettres une mince place. Le goût du public à cette époque était à la poésie, à l'bistoire, à la critique. Là se rencontraient les vrais succès , les réputations solides.

Le roman ne devint un genre classé dans la littérature du xix^ siècle qu'à partir de 1830.

Sous le premier Empire, le roman se manifeste par les fictions sentimentales de madame Cottin, et les inventions candides de Ducray-Duminil. En 1814, Sophie Gay écrit Anatole, roman touchant, intéressant, qui eut le privilège, dit-on, de distraire >'apoléon dans cette dernière nuit passée à Fontainebleau, en 1814, avant les pathétiques adieux faits à sa garde.

Anatole est l'histoire dun muet aimé d'une jeune tille auquel celle-ci essaye d'apprendre à parler, pour avoir la joie de lui entendre dire : « Je vous aime ! »

Quelques années auparavant, Sophie Gay avait déjà écrit un autre roman, accueilli aussi par un grand succès : Léonie de Monhreuse, étude fidèle du

monde, des mœurs du Directoire, que l'auteur avait beaucoup connus.

Au commencement de Ja Restauration, l'étonnant vicomte d'Arlincourt eut un moment de grande vogue,

11 passa vite.

»Le style de l'auteur dlpsiboé a laissé dans les lettres le souvenir d'une douce Iiilarité.

Vers 1818, le roman gaulois, égrillard, ressuscite sous la plume de Paul de Kock. Ce gai roman qui s'appelle Monsieur Dupont, fut un succès de l'année 1824. Succès de rire et de bonne humeur.

Tous ces essais individuels ne parvinrent pas à donner au roman, avant 1830, l'importance et la faveur d'un genre reconnu, adopté, classé.

Alors la supériorité de Walter Scott écrasait les écrivains qui s'adonnaient au roman.

Le traducteur Defauconpret gagna à cette époque une fortune et de la réputation, avec la manipulation des œuvres du grand romancier anglais.

On ne peut se faire une idée de l'impatience avec ]aquen<^ était attendue la publication d'un nouveau roman de Walter Scott. Aussitôt l'ouvrage paru, le public se ruait aux boutiques des libraires, et les éditions s'enlevaient.

Cet engouement très mérité dura plusieurs années et eut une puissante influence sur le mouvement romantique, qui se manifesta à la fin de la Restauration.

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Balzac partageait l'ardent enthousiasme de ses contemporains pour le romancier anglais. En 1821, il écrivait ces lignes à sa sœur Laure :

« Je t'engage aussi à lire Kenilworth, le dernier roman de Walter Scott ; c'est la plus belle chose du monde ! »

L'échec de la tragédie de Cromwell avait servi le futur auteur de la Comédie Humaine: — il lui fournit l'idée, le désir, la volonté d'essayer ses forces dans le roman, où il y avait tant do découvertes à faire.

Premiers ouvrages : Jean-Louis, le Centenaire, Clotilde^ Jane la Pâle. — Pseudonymes de Balzac. — Liaison avec madame de Berny. — Le salon de Sophie Gay. — Balzac dans le monde. — Un portrait par Lamartine.

Dès l'année 1822, Balzac écrit, après l'Héritière de Birague, le Vicaire des Ardennes, Jean-Louis, Cloiilde de Lusignan, Jane la Pâle.

Il signe ces productions des pseudonymes : Horace de Saint-Aubin, Lord R'hoone. Le jeune auteur ne se fait aucune illusion sur la qualité de ces différents ouvrages. Il écrit k madame Surville qu'il ne lui envoie pas VHénlière de Birxigue, parce qu'il sent que c'est une « vraie cochonnerie littéraire ». Il exerce ainsi contre lui-même son sentiment critique. Il n'est pas moins sévère pour son second roman, Jean -Louis, qui contient sans doute quelques

plaisanteries assez drôles, des espèces de caractères, mais dont le plan est mauvais. Enfin le vrai mérite de ces deux ouvrages est le millier de francs qu'ils lui rapportent.

Et il trouve triste d'ctje obligé d'entasser de mauvais romans pour arriver à gagner quelque argent . Il sent qu'il vaut mieux que les inepties auxquelles il se livre.

Ah ! s'il avait la palée, — son idéal était alors quinze cent francs par an assurés, — il aurait vite la niche, et il écrirait des livres qui resteraient peutêtre ! Dans cette genèse littéraire de Balzac se place un petit trait de cette probité en affaires dont il devait toujours faire preuve.

11 a signé à l'éditeur Pollet un traité par lequel il s'engage à lui livrer, le 1^'" octobre 1822, deux romans :

Le Centenaire.

Le Vicaire des Ardennes.

Ces deux ouvrages, qui seront mis sous presse ensemble, lui sont payés deux mille francs, dont six cents comptant, et le reste en billets à huit mois. Balzac s'attelle d'abord au Centenaire. Même à cette époque, il a le travail facile. Le plan ne l'embarrasse guère, et il y a des jours où il abat soixante pages de copie. Ce premier roman à livrer ne l'inquète donc pas ; mais voilà qu'il apprend que le romancier Auguste Ricard prépare, lui aussi, un Vicaire dans un genre différent du sien.

Cette similitude de titre le rend perplexe et alarme son éditeur ; il faut que son vicaire paraisse six mois avant celui de Ricard. Comme il se sent débordé par la besogne, il réclame la collaboration de sa sœur Laure. Il lui soumet un plan de l'ouvrage, il lui adresse lettre sur lettre à Bayeux, pour qu'elle lui envoie un manuscrit du Vicaire. Qu'elle fasse seulement un premier volume, il se mettra au second, et quelques jours lui suffiront pour fondre le travail commun.

« Sur tout ce que tu as de plus cher, lui écrit-il, et si tu as quelque souci de l'intérêt, de la gloire, de l'amour-propre de ton frère... envoie-moi le manuscrit du Vicaire... le Vicaire!... le Vicaire! courrier par courrier; car je vais y travailler; je commencerai le deuxième volume. >)

Enfin le Vicaire put être remis en temps opportun à l'éditeur.

La perspective d'obtenir deux mille francs par roman modifie les idées de Balzac et lui inspire des projets d'avenir. Lorsqu'il sera coté à ce chiil're, il écrira six romans par an pour se constituer un revenu de douze mille francs, et... il se mariera.

« Je prendrai, écrit-il à sa so^ur, une épouse sage et fidèle, si faire se peut, et je m'encaquerai dans un joli petit ménage tout neuf et tout verni comme un joujou d'Allemagne. »

Dès cette époque, Balzac nous apparaît donc comme un garçon d'un esprit pratique, tout à son affaire.

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avec un Ijut devant les yeux, marchant droit à lui, sans se laisser distraire par les incidents ambiants. Il ne s'occupe que pour les mentionner dans sa correspondance avec sa sœur, des événements qui agitent l'année 1822 : l'élection des députés libéraux, la conspiration du général Berton, le grand succès de la tragédie de Sylla, au Théâtre-Français, où Talma s'était fait la tête de Napoléon .

JJ

Ces premiers romans furent un excellent exercice pour Balzac ; ils assouplirent sa plume et lui apprirent le métier... 11 les écrivit au milieu de sa famille, tantôt à Paris, tantôt dans la petite maison de campagne de Villeparisis.

La famille de Balzac avait de très agréables relations; parmi ces relations, se trouvèrent plusieurs femmes agréables, d'une grande distinction d'esprit. Elles assistèrent aux débuts du jeune auteur, devinrent ses amies littéraires... puis ses admiratrices. Celui-ci rencontra quelquefois de bonnes inspirations dans leurs conseils et leurs critiques.

Au nombre de ces femmes rencontrées, connues au foyer domestique, deux surtout devinrent ses amies affectueuses, ses confidentes littéraires pen-

dant tout le cours de leur vie : ce furent madame Carraud et madame de Berny.

Occupons-nous ici de cette dernière.

Elle porta à Balzac l'affection la plus tendre, la plus dévouée. Le romancier a mis beaucoup de traits empruntés à la personnalité morale et physique de cette aimable femme dans la création du type de madame de Morsauf. l'héroïne si touchante du Lys dans la vallée. Madame de l^erny habitait avec son mari une maison à Yilleparisis pendant le séjour de la famille de Balzac, dans ce coin de campagne.

On se connaissait déjà ; le voisinage eut vite établi l'intimité. Madame de Berny avait alors quelques années de plus qae le futur auteur de la Comédie Humaine.

Toute sa personne était éminemment sympathique ; elle possédait une figure intéressante, éclairée par de jolis yeux annonçant la sensibilité, un cœur chaud, affectueux, une imagination vive, exaltée.

Son mari et elle avaient une petite fortune foncière, représentée par des terres, des fermes dans les départements de l'Oise et de Seine-et-Marne.

M. de Berny était beaucoup plus âgé que sa femme; il avait la vue mauvaise, l'humeur morose, le caractère impatient, irascible. La concorde régnait dans le ménage par la soumission et la douceur de madame de Berny. Cet intérieur triste, contraint, ne put étouffer les facultés expansivej de

celle-ci : elle les reporta sur ses enfants et ses amis. L'amitié passionnée était la vertu dominante de cette aimable femme. Elle avait alors un petit garçon du même âge que le jeune frère de Balzac... Ce frère s'appelait Henri ; il devait causer par la suite beaucoup de soucis à sa famille. Comme il était d'une santé frêle, on l'avait gardé à la maison. Balzac concourait à son instruction, et lui donnait des leçons. Bientôt le jeune de Berny partagea ses leçons, et cette circonstance augmenta la liaison du professeur avec les parents de son élève.

Madame de Berny avec sa nature affectueuse s'intéressa vivement au débuts littéraires de Balzac. Douée d'un esprit orné, d'une imagination lucide, elle lui donna souvent des conseils, des avis, des aperçus dont il profita pour ses ouvrages. De part et d'autre, l'amitié devint vive. Balzac s'était bien fait venir de M. de Berny en entrant avec docilité dans ses opinions, en flattant ses manies. Il lui servait de partenaire complaisant pour sa partie. La rondeur, la franchise, la gaieté du jeune homme avaient écarlé toute idée de jalousie chez le mari.

Vint une circonstance qui permit à madame de Berny de prouver à son jeune ami sa sollicitude, son dévouement. En 1827, Balzac fit de mauvaises affaires dans une double entreprise d'imprimerie et de fonderie. Il frisa de près la faillite. Pour éviter ce désastre, ses parents durent lui avancer une

somme relativement considérable, mais ils ne se décidèrenl pas tout de suite à cette résolution.

Le père de Balzac récrimina, gronda beaucoup avant de desserrer les cordons de sa bourse. Madame de Berny — aidée aussi par madame Surville — s'interposa, plaida la cause- du fils, et obtimt en sa faveur l'aide de la famille.

Dans sa correspondance. Fauteur de la Comédie Humaine aime à rappeler le dévouement de cette femme dévouée pendant les années calamiteuses de sa vie.

« Quand je sombrai une première fois, écrit-il dans une lettre en date d'octobre 1836, c'était en 1828, je n'avais pas vingt-neuf ans, et j'avais un ange à mes côtés. »

Dans une autre lettre, il exalte ainsi l'affection de madame de Berny :

« Pendant douze ans, un ange a dérobé au monde, à la famille, aux devoirs, à toutes les entraves de la vie parisienne, deux heures pour les passer près de moi, sans que personne en sût rien ; douze ans, entendez-vous ?

Entre Balzac et madame de Berny, l'amitié restât-elle toujours platonique? Cette idéalité de sentiments est douteuse; évidemment l'affection entre cet homme jeune, ardent, et cette femme agréable, aimante, devint de l'amour.

Balzac, si débordant, si expansif, quand il s'agissait de projets littéraires ou d'idées d'affaires, fut

BALZAC ET SES AMIES 2o

toujours 1res discret sur ses amitiés féminines. Il ne pécha jamais par ]a fatuité. Mais, çncorc une fois, les termes émus, reconnaissants, qui tombent de sa plume, quand il parle de madame de Berny. prouvent — selon nous — que cette .dernière fut plus qulune amie pour lui.

Jusqu'en 183 i, cette aimable femme fut mêlée à toutes les péripéties de l'existence de l'écrivain.

Plus tard, lorsque son amie sera morte et en pensant à sa jeunesse malheureuse, à la femme qu] avait adouci la détresse de ces années noires, Balzac s'écriera :

« J'ai été bien malheureux dans ma jeunesse, mais madame de Berny a tout soldé par un dévouement absolu, qui n'a été compris, que quand la terre. a eu repris sa proie. Oui, j'ai été gâté par cette femme admirable ; je le reconnais, en travaillant à perfectionner ce qu'elle n'a fait qu'ébaucher en moi. »

Quand les parents de Balzac vendirent leur propriété de Villeparisis, madame de Berny et son mari quittèrent également ce coin de campagne. Ils habitèrent alternativement Paris, l'hiver ; Saint-Rémy, l'été. Ce dernier endroit est un village de l'Oise, oii ils possédaient une maison et des terres.

Balzac allait souvent faire de courts séjours à Saint-Rémy. Pendant une de ces visites, en 1832, il écrivit la première partie des Célibataires : — le Curé de Tours.

Elle était alors bien heureuse, cette femme ai-

mante ! Ne voyait-elle pas son ami connu, célèbre, moins tourmenté par le souci de ses afîaires ? Et son dévouement avait été trop désintéressé , trop profond, pour qu'elle s'attribuât une part quelconque dans ce résultat.

Le bonheur qu'elle puisait dans la contemplation de la gloire et de la célébrité du romancier, fut de courte durée.

En 1834, madame de Berny, dont la santé n'avait jamais été bien vigoureuse, fut atteinte d'une maladie de langueur. Elle végéta deux ans, secouée par des alternatives d'amélioration et de rechute. On l'avait transportée à la campagne. Balzac alla voir son amie à la fin de décembre 1835.

Il vit avec douleur qu'elle était perdue, sans retour ; il eut un désespoir de cœur qu'il exprime en ces termes à sa mère dans une lettre adressée à elle, le l^-- janvier 1836 :

« Ah ! ma pauvre mère, je suis navré de douleur. Madame de Berny se meurt ! 11 est impossible d'en douter. 11 n'y a que moi et Dieu qui sachions quel est mon désespoir. Et il faut travailler, travailler en pleurant ! »

Madame de Berny vécut encore jusqu'au mois d'août 1836. Elle mourut pendant une absence de Balzac, qui avait été faire une rapide excursion en Italie. A son retour, il trouva une lettre qui lui apprenait la mort de son amie.

« La douleur effroyable qui m'attendait est vc-

nue, écrit-il alors ; elle était là parmi toutes les lettres, la lettre de deuil.... La personne que j'ai perdue était plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature peut être pour une autre. Elle ne s'explique que par la divinité. Elle m'avait soutenu de parole, d'action, de dévouement pendant les grands orages. Si je vis, c'est par elle ; elle était tout pour moi ; quoique, depuis deux ans, la maladie, le temps nous eussent séparés, nous étions visibles à distance l'un pour l'autre ; elle réagissait sur moi , elle était un soleil moral. Madame de Morsauf, du Lys, est une pâle expression des moindres qualités de cette personne ; il y a un lointain d'elle, car j'ai horreur de prostituer mes propres émotions au public, et jamais rien de ce qui m'arrive ne sera connu. Eli bien, au milieu des nouveaux revers qui m'accablaient, la mort de cette femme est venue ! »

Le souvenir, la vision de madame de Berny restèrent toujours dans le cœur, dans les yeux de Balzac.

Bien des années plus tard, il se complaisait à invoquei' la mémoire de cette femme généreuse, dévouée, qui éclaira ses premières années et ses premières œuvres. Dans une lettre datée de 1837, il s'écrie :

ft Je suis seul contre tous mes ennuis, et, jadis j'avais pour les combattre avec moi la plus douce, la plus courageuse personne du monde ; une femme

qui, chaque jour, renait dans mon cœur, et dont les divines qualités me font trouver pâles les amitiés qui lui sont comparées. Je n'ai plus de conseil pour les difficultés littéraires. Je n'ai plus d'aide dans les difficultés de la vie; et, quand je doute de quelque chose, je n'ai plus d'autre guide que cette fatale pensée.

» Que dirait-elle, si elle vivait?... >>

La mère, la sœur de Balzac et deux ou trois intimes connurent seuls cette longue liaison avec madame de Berny. Théophile Gautier y fait aussi allusion :

i Dans le cours de notre intimité, dit-il. qui dura de 1836 jusqu'à sa mort, une seule fois Balzac fit allusion, avec les termes les plus attendris à un attachement de sa première jeunesse et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait les yeux humides... »

Cette liaison de Balzac avec madame de Berny donne la clé de bien des détails du Lys.

Les biographes de l'auteur de la Comédie Humaine n'ont donc pu parler de cette affection. Il faut laborieusement chercher sa trace dans la correspondance du romancier.

Quoiqu'ils fussent écrits sous différents pseudonymes, ces premiers romans créèrent des relations littéraires à Balzac, et lui donnèrent un commencement de notoriété.

Cette situation naissante lui ouvrit le salon de Sophie Gay.

Cette femme d'esprit occupait un entresol, rue Gaillon, où, aidée de sa fdle Delphine, elle recevait deux fois par semaine une partie des célébrités littéraires, artistiques et politiques de l'époque. C'était un salon où l'on faisait de l'opposition au gouvernement des Bourbons.

Sophie Gay, par ses antécédents, appartenait à la Société du Directoire, au monde de l'Empire. On causait donc beaucoup chez elle. Les beaux parleurs de son salon s'appelaient de Jouy, Béranger, Arnault (l'auteur de Sylla), Benjamin Constant, Pages (de l'Ariège), — un publiciste oublié ; — quelquefois Spontini, l'auteur de la Vestale, et bien d'autres, tombés dans l'oubli.

Pendant la soirée, des intermèdes de poésies coupaient les causeries.

Madame Desbordes-Yalmore, ou Delphine Gay récitait des vers sonores, vibrants, en l'honneur de

l'indépendance de la Grèce ; car tout ce monde était philhellène enthousiaste.

Dans ce milieu, Balzac se lia avec Henri de Latouche et Philarèle Chastes ; pendant plusieurs an ■ nées, les relations furent cordiales entre eux, puis se terminèrent par une brouille.

Dès cette époque, le futur auteur de la Comédie Humaine se préoccupait peu dans sa tenue des élégances mondaines. Il allait dans les salons avec le négligé de toilette d'un homme qui n'a pas le temps de se consacrer aux détails de la mode, aux minuties de la correction. Son vêtement manquait d'allure, était le plus souvent vulgaire, grossier.

— Balzac allait mal tenu dans le monde, et faisait pou d'effet, quand on ignorait son nom, disait un jour l'aimable et regrettée madame de Bassan ville, à celui qui écrit ces lignes.

Lamartine, qui vit beaucoup l'auteur de la Comédie Humaine chez madame de Girardin, a laissé de lui un éloquent portrait; il constate également son dédain du vêtement.

« Il portait un costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparences d'un écolier en vacances qui a grandi pendant l'année et dont la taille fait éclater le vêtement, voilà l'homme qui valait à lui seul une bibliothèque de son siècle. »

Comme tous les grands travtaïUeurs , Balzac ne

BALZAf: ET SES AMIES 31

savait pas toujours secouer, au milieu du monde, les préoccupations de sa pensée, ou se laissait absorber par les motifs d'observation qui se déroulaient devant lui. L'écrivain ne se répandait pas au dehors dans un but de distraction; aller dans les salons était sa manière d'aller à la chasse au roman. Très souvent, le soir, il rentrait dans son logement, après avoir rempli les casiers de sa mémoire; il rangeait ces documents humains en ordre, à l'aide de notes accompagnées de dates, de noms, afin qu'à un moment donné il n'eut qu'à mettre la main sur son travail pour l'achever.

Cependant l'auteur de la Comédie Humaine ne se montrait pas toujours dans le monde enveloppé de réserve, absorbé par le sentiment de l'observation. Le bruit, la causerie, l'éclat des lumières, la sensation du plaisir allumaient sa gaieté, mettaient en joie sa bonne humeur naturelle; alors toute sa personne se redressait, sa voix sonore vibrait, sa pantomime retenait les regards, il devenait un causeur brillant, intéressant, amusant, déversajit autour de lui les idées, l'esprit, avec une vraie abondance.

Plus tard, lorsqu'il eut écrit ses romans à succès, divers salons s'arrachèrent Balzac ; il alla souvent chez la princesse de Bagration, dont le salon fut célèbre, à la fm de la Bestauration et au commencement du règne de Louis-Philippe.

Il rencontrait chez la princesse un cercle de femmes aimables avec lesquelles il aimait à causer. Celles-ci

aimaient aussi son entretien et ne dédaignaient pas de poser un peu devant le romancier en vogue .

Un soir, il se trouvait dans ce salon en petit comité.

Il avait parlé de beaucoup de choses, et notamment des subtilités féminines.

— Ah! monsieur, comme vous connaissez bien les femmes! s'écria une jeune dame placée à côté de lui.

— Si bien, répondit Balzac en souriant, que, rien qu'en les regardant un instant, je pourrais raconter leur histoire depuis le jour de leur naissance. Voulezvous quo je vous dise la votre, madame?

— Pas tout haut! exclama l'étourdie en reculant avec effroi.

Et tout le monde de rire autour d'elle.

La demande et la réponse ne sont-elles pas jolies?

Les entreprises commerciales de Balzac. — Un désastre commercial. — Les années de détresse. — Les Choiians.

Les premiers romans de Balzac — peu ou ma payés — ne changèrent pas sensiblement sa position, et no lui donnèrent pas une vraie indépendance.

Il vivait toujours chez ses parents, et M. de Balzac père estimait que son fils n'avait pas un avenir sérieux devant lui. Aussi recommençait-il à parler d'une étude de notaire. Ces allusions horripilaient le jeune homme. Pour sortir de cet état de dépendance, il résolut de tenter une spéculation qui lui donnerait sécurité et liberté.

Cette illusion devait être l'origine des embarras de toute sa vie. Le hasard mit sur son chemin un

homme d'aflaires qui lui conseilla de s'établir éditeur, et lui fournit même les fonds pour tenter l'aventure.

Abandonnant momentanément la littérature, voilà Balzac éditeur-libraire; le premier, il a l'idée de ces éditions compactes qui, plus tard, enrichiront différents libraires. 11 publia d'abord en un seul volume les œuvres complètes de Molière, et ensuite celles de La Fontaine.

Un renseignement à l'adresse des chercheurs de curiosités bibliographiques : l'édition de Molière établie par Balzac était ornée de dessins de Déveria, gravés par Godart fils.

Mais les libraires ne poussaient pas ces ouvrages publiés par un jeune éditeur inconnu, et le public n'acheta pas ces classiques qui s'offraient à lui sous un format nouveau.

Quelques mois plus tard, Balzac — pour ne pas continuer à payer le loyer où il avait entassé ses exemplaires — les vendait au poids du papier. Comme il allait demander à son bailleur de fonds du temps pour s'acquitter, celui-ci lui répondit :

— Eh! jeune homme, ne vous découragez pas pour si peu ; je vais chercher une autre affaire qui vous indemnisera de vos pertes.

Il le mit donc en rapport avec un de ses parents qui dirigeait une imprimerie prospère. Balzac, séduit par le fonctionnement, les affaires, la clientèle de cette imprimerie, désira en devenir propriétaire. Le

BALZAC ET SES AMIES 3o

bailleur de fonds encouragea le projet, fit des démarches dans la famille et obtint de M. de Balzac père une certaine somme pour acheter l'imprimerie et payer le brevet. Sous la Restauration, un brevet d'imprimeur coûtait environ quinze mille francs.

— Pourvu que mon fils devienne un commerçant intelligent! avait répondu le vieillard, prêt à desserrer les cordons de sa bourse.

Ces formalités remplies, Balzac s'associe avec un jeune prote, dont il a remarqué l'entrain, l'habileté dans une imprimerie où étaient composés ses premiers romans. Mais ce dernier manquait absolument de capitaux; il n'apporta à l'association que les connaissances de typographie qui faisaient défaut à Balzac.

L'établissement des deux imprimeurs était situé rue des Marais-Saint-Germain, aujourd'hui rue Visconti.

Dans le désir de nouer des affaires, les deux associés acceptent des clients au hasard ; les recettes rentrent difficilement; les frais dépassent le gain , la gène se fait bientôt sentir.

Le futur auteur de la Comédie Humaine imagine toujours, pour se relever, — de joindre une fonderie de caractères à son imprimerie. Mais les circonstances trompent ses calculs, la fonderie ne donne pas les bénéfices espérés et le passif s'augmente.

Alors l'angoisse saisit Balzac; il voit la faillite prochaine ; il supplie sa sœur et madame de Berny

d'intervenir auprès de son père afin que celui-ci avance encore quelques capitaux.

— Mon père ne laissera pas sombrer Honoré, dit la sœur Laure.

— Monsieur, ajoute madame de Berny, ne souffrez pas que votre fils devienne la proie d'une faillite qui atteindrait votre nom.

D'abord, M. de Balzac père parut comprendre la gravité de la situation ; il vint en aide à son fils, mais de façon insuffisante. Puis, après quelques mois de sacrifices, craignant d'être entraîné dans la ruine de ce dernier, il refusa de subvenir aux frais de l'entreprise. Alors, lassé, découragé par ces luttes stériles, Balzac vend à vil prix ses deux établissements, où, par la suite, ses successeurs firent une belle fortune.

Le futur auteur de la Comédie Humaine, dans ces tentatives industrielles, récolta un passif de cent vingt mille francs.

Toute la vie, il devait traîner le boulet de la dette.

Avec quelques meubles et ses livres, Balzac, après cette débâcle , se réfugia dans une petite chambre de la rue de Tournon.

Madame de Berny vint fy voir et lui apporter des paroles consolantes. Cette aimable femme sut relever le courage de son ami.

Henri de Latouche, un de ses premiers appuis littéraires, vint visiter aussi Balzac dans la chambre de la rue de Tournon.

— Maintenant, mon ami, qu'allez-vous faire ? lui demanda- t-il.

— Pardieu ! reprendre ma plume, non potir acquérir

de la gloire, mais pour essayer de payer mes dettes.

Oublié aujourd'hui, Henri de Latouche était presque

célèbre alors ; il se montra amical envers Balzac à

l'époque de son désastre.

Déjà ii avait révélé au monde littéraire les poésies inédites d'André Chénier; plus tard, il devait lancer George Sand, sa compatriote. Cet écrivain eût une destinée singulière ; alors que ses protégés devenaient des maîtres, lui restait toujours au troisième plan. Cette fatalité de situation l'aigrit, le rendit jaloux, acerbe. C'est au sujet de Latouche que l'auteur de Lélia écrivit ses lignes :

« Il montrait la terre promise aux autres, mais ne parvenait jamais à y entrer. »

Pendant que le nom de ce personnage est au bout de notre plume, ajoutons qu'il fonda, en 1830, le premier Figaro, où il put critiquer et dénigrer à l'aise les arrivés, les victorieux de son époque. Plus tard, ses agissements inspirèrent à Gustave Planche — le critique de la Revue des Deux Mondes — son célèbre article les Haines litléraires.

Pendant cette année 1828, Balzac, harassé de corps et d'esprit, alla faire un séjour chez des amis de sa famille, à Fougères, en Bretagne. Il partit de Paris avec juste l'argent du voyage. L'éloignement, le changement d'horizon lui rendirent une partie de sa

l^aieté, de son entrain. 11 trouva dans ce coin de Bretagne l'idée et les matériaux de son prochain roman les Chouans. Ses hôtes le gardèrent deux mois; puis il revint dans la petite chambre de la rue de Tournon, et se mit à l'œuvre.

Alors commence pour lui une vie noire, pleine d'angoisses et de difficultés ; il traverse des moments si désespérés que quelquefois, le soir, en passant les ponts, il contemple les flots de la Seine, et le vertige du suicide lui monte au cerveau. Mais sa nature énergique a raison de ces rapides défaillances. D'ailleurs, sa vie ne lui appartient plus : n'est-elle pas le gage de ses créanciers ?

11 est si pauvre, qu'il avoue à sa sœur Laure qu'un port de lettre, un omnibus, sont des dépenses qu'il ne peut se permettre ; il s'abstient de sortir pour ne pas user d'habits. Il souhaite même que quelque créancier le fasse mettre secrètement à Sainte-Pélagie ; il y sera plus heureux et sa vie ne lui coûtera rien !

C'est dans une telle situation morale et matérielle que Balzac met au jour le premier ouvrage, qu'il sent assez parfait pour le signer de son vrai nom : ^^5 Chouuns,

Pendant trois ans, de 1828 à 1831, Balzac se débattit dan<^ cette horrible situation, résultat de ses fâcheuses entreprises industrielles.

Quelle vie que celle du malheureux écrivain !

Existence de lièvre traqué, — l'expression est de lui, — toute remplie par les courses à l'argent, les visites

BAL ZACETSESA MIES 30

aux créanciers, les démarches pour les renouvellements de billets, les négociations avec les journaux, les assauts aux libraires -Désormais, il connaîttoutes les angoisses de l'échéance ; tous les gains de sa plume vont aux créanciers. Pour suffire au labeur de l'esprit, au milieu de telles difficultés, Balzac adopte un genre de vie étrange.

Il dîne à cinq heurei , se couche à six , dort jusqu'à minuit. Puis, à partir de ce moment, il travaille quatorze ou seize heures sans interruption.

Le café, absorbé à profusion, lui garde le corps et l'esprit en éveil. Ses amis s'étonnent de cette séquestration littéraire, dont l'héroïsme leur échappe; les tièdes se détournent de lui; seuls, quelques intimes lui restent fidèles.

Le romancier constate sans trop d'amertume ces défaillances d'amitié, suscitées par sa détresse.

« Les amitiés faibles s'en vont, les vraies restent, écrit-il alors à la duchesse d'Abrantès ; j'ai compté sur la vôtre... J'ai juré d'avoir ma liberté, de ne devoir ni un sou, ni une page, et, dussé-je crever comme un mousquet, j'irai courageusement jusqu'à la fin. »

Il ne succombe pas au cours d'une crise si aiguë ; son labeur effréné éclaircit graduellement sa situation ; la dette devient moins âpre. Mais que d'heures tristes I que de moments pleins de morne découragement, pendant ceè années calamiteuses !

La sollicitude de la sœur Laure et le dévouement

de madame de Berny relevaient le moral du malheureux forçat de la plume, entretenaient sa foi dans Tavenir. Sans l'affection de ces deux femmes, son énergie n'aurait pas suffi à le sauver.

Ainsi fouetté par les circonstances, ainsi ramassé sur lui-même, le romancier demande à sa plume une incessante production. Il boit de l'encre ; il tue des rames de papier ; il secoue en tout sens « cette câlin d'humeur difficile » qu'on appelle la muse.

Après les Chouans, il écrit une sorte d'étude historique — dont le sujet l'avait séduit : — Catherine de Médicis. L'œuvre est intéressante, mais pas lue du tout. Balzac était trop moderne, il avait dans les yeux une vision trop intense du relief et de la réalité pour s'adonner longtemps au genre historique.

Il s'attaque donc à la Physiologie du Mariage et aux premiers récits des Scènes de la Vie privée. Dans le principe, la Physiologie du Mariage ne devait être qu'un article amusant. Par hasard, Balzac lit ce badinage à l'éditeur Levavasseur.

— Mais, dit ce dernier, très frappé de cette lecture, il y a matière d'un volume ou deux dans votre article.

— Peut-être avez -vous raison : je vais essayer d'écrire sur le mariage, comme Brillât-Savarin a écrit sur la Gastronomie.

Son sujet s'empare de lui jusqu'à l'obsession ; il ne rêve, il ne pense qu'à ce thème du mariage. Du l^"" septembre au 10 novembre 1829, le premier

volume est composé. La Physiologie obtint un grand succès ; l'écrivain avait su rajeunir un sujet tant soit peu usé, par dos pensées, des traits, des aperçus très modernes.

Jamais on n'avait mieux déshabillé le mariage, tel que nos mœurs l'ont fait.

Les premiers récits des Scène i de la Vie piivée, entre autres le Bai de Sceaux, la Paix du ménage, la Vendetta, la Double Famille, Gobseck, datent de 1829 et de 1830. Ces travaux n'empêchent pas Balzac de fournir de nombreux articles aux différents recueils de l'époque : la Revue deParis,la Mode, la Silhouette. ' Une telle fécondité lui fatigue énormément le cerveau. iNimporte ! il ne s'arrête pas.

— La vie, c'est du courage, répond-il à un ami qui l'invitait à prendre quelque repos.

Arrivé l'été de 1830.

Le malheureux romancier se sent bienharrassé; ses forces sont à bout ; sa cervelle est surchauffée. Il n'a pas quitté Paris depuis cinq ans ; un rapide voyage, un changement d'horizon lui est nécessaire. Après de multiples démarches, il ramasse quelque argent, s'enfuit en Touraine. Une gentille maison — la Grcnadière — située près de la Loire, tout enveloppée de fleurs et de chèvrefeuilles, avec une vue sur de jolis paysages, abrite pendant quelque temps Balzac.

L'épanouissement de la vie le ressaisit ; il se sent heureux.

(( La vertu, le bonheur, la vie, écrit-il à Victor

Raticr, le directeur de la Silhouette, c'est six cents francs de rente au bord de la Loire.

Heureuse époque où, moyennant cinquante francs par mois, on pouvait s'esjouir sur les bords de la Loire! Dans cette retraite fleurie de la Grenadiêre, le romancier compose la Peau de Chagrin, ouvrage qui fait entrer son auteur dans la grande célébrité, suivant l'expression de Sainte-Beuve.

En dehors de l'intérêt qui se dégage de son sujet, de ses caractères, de ses développements, la Peau de Chagrin renferme une poignante peinture de la maladie de l'argent.

Jamais aucun romancier avant Balzac, n'avait introduit dans sa fiction le rôle de l'argent sous une forme aussi moderne, aussi réelle, aussi aiguë. Les romanciers du xvni^ siècle, et ceux des premières années du xix^ n'avaient pas eu à s'occuper de l'argent.

Pour quoi faire? La vie était facile, les besoins restreints, la civilisation peu compliquée : l'argent ne comptait pas. On narguait même l'argent. Comme il a pris sa revanche depuis !

Un type de femme d'une exquise suavité occupe, domine toute l'action de la Peau de Chagrin.

Le type de Pauline Gandin émut bien des cœurs à l'apparition de l'ouvrage. Balzac a dessiné, décrit avec amour ce joli caractère de femme aimante. Mais, pour exécuter ce portrait, combien de détails lui furent donnés par la tendresse et le dévouement de madame de Bernv I

— Pauline n'est pas vraie, n'est-ce pas ? demanda un jour au romancier la duchesse de Castries, — une coquette de haut vol.

— Oh ! Madame, répond-il, pour moi, Pauline existe, et plus belle même. Si j'en ai fait une illusion, c'est pour ne rendre personne maître de mon secret.

Balzac et la duchesse d'Abrantès. — Une camaraderie littéraire. — Portrait de Balzac par lui-même. — L'Avoué de madame Junot. — Une mort pénible.

La duchesse d'Abrantès fut aussi pour le romancier, une amie affectueuse dans les mauvais jours.

Elle était très liée avec Sophie Gay ; ce fut dans son salon qu'elle rencontra et connut Balzac.

Leurs natures sympathisant ensemble, une bonne et franche camaraderie littéraire s'établit entre eux. La duchesse d'Abrantès — ou madame Junot, comme on l'appelait plus ordinairement, — comptait environ quinze ans de plus que l'auteur de /« Comédie Humaine. Elle avait la quarantaine à l'époque de leur rencontre ; elle gardait encore dans sa personne des vestiges de jolie femme : une taille mince, des traits

BALZAC ET SES AMIES 4o

agréables, des cheveux châtains. Sur son nom s'accumulaient de glorieux souvenirs ; pendant toute la durée de l'Empire, elle avait mené une grande et fastueuse vie. Elle avait été une des reines du monde impérial ; son salon fut un des plus brillants de cette époque.

Femme de courage et d'énergie, elle suivit Junot. son mari, en Espagne, et dans son aventureuse expédition de Portugal ; elle fit même à Lisbonne une entrée quasi royale. A la mort de son époux, à la chute de l'Empire, il ne lui restait que les épaves d'un grand luxe. Pendant la première Restauration, la duchesse ne changea rien à son train de vie et reçut chez elle toutes les illustrations de ce temps. Se faisant un titre de l'espèce de disgrâce dans laquelle Napoléon l'avait tenue, pendant les derniers mois de l'Empire, elle sollicita de Louis XVlll le maintien du majorât attribué à son fils aîné.

Le Gouvernement se borna à fair(^ racheter par le ministre de Portugal — moyennant trente mille francs — une Bible splendide que Junot, grand amateur de livres, avait empruntée à la bibliothèque de Lisbonne. Bientôt dénuée dé\ressources, madame d'Abrantès fit appel à son imagination, à ses souvenirs; elle devint femme de lettres ; sa plume produisit abondamment des contes, des récits, des romans. Ses Mémoires — malgré leur longueur — sont vraiment intéressants, et constituent le seul ouvrage qui reste de son bagage littéraire.

Mais les malheurs, les revers de fortune, ne lui avaient pas enseigné le sentiment de la comptabilité ; la mesure dans la dépense lui fit toujours défaut. Aussi, malgré les gains de sa plume, elle était perpétuellement la proie des dettes et de la gêne.

La comtesse de Bassanville avait été l'amie de madame Junot ; un jour, dans l'évocation des souvenirs de cette époque, elle disait à celui qui écrit ces lignes:

— La pauvre femme n'eut jamais d'ordre : le gaspillage régnait toujours à la maison ; imaginezvous que, chez elle, on mangeait vingt francs de sucre par semaine.

Et puis elle avait quatre enfants, dont l'aîné était jNapoléon d'Abrantès, un aimable et spirituel viveur, dépensier comme ses parents. 11 eut des aventures et des mots qui firent du bruit sous la monarchie de Juillet. Une fois, se trouvant dehors avec un ami, ce dernier veut s'engager dans une rue qui doit abréger le terme de leur course.

— Oh ! fit vivement ISapoléon d'Abrantès, ne prenons pas cette rue : On pave !

'La vérité est qu'on ne pavait pas du tout la rue ; mais le fils de madame Junot appréhendait d'y rencontrer quelque créancier. Le mot eut beaucoup de succès : il créa une locution et le souvenir en est resté.

Malgré la gêne et le labeur de plume, la duchesse resta toujours très mondaine, grande coureuse de

salons. Son ami, le comte de Castellane, lui confia la direction du théâtre de son hôtel. Dans la jolie salle du faubourg Saint-Honoré se donnaient des représentations de société, très intéressantes, très recherchées.

3Iadame d'Abrantès écrivit plusieurs pièces spécialement pour le gentil théOtrede l'hôtel Castellane.

Diverses circonstances accentuèrent entre madame Junot et Balzac la camaraderie littéraire, commencée dans le salon de Sophie Gay.

En 1827, la famille de Balzac quitta Villpparisis pour aller habiter Versailles.

A la même époque, madame d'Abrantès y résidait également. Celte circonstance resserra la liaison de cette dernière avec le romancier. Quand Balzac pouvait arracher, aux difficultés de sa situation, quelques heures de loisir, il les employait à faire le voyage de Versailles pour voir les siens.

Par la même occasion, il ne manquait pas, non plus, de visiter madame Junot.

Avec son besoin habituel d'expansion, il lui racontait longuement ses amertumes, ses labeurs, ses espoirs. La situation de son amie était presque aussi embarrassée que la sienne ; ils avaient une commune

destinée. Tous deux étaient condamnés à un terrible labeur de plume pour arriver à vivre et à payer un flot de dettes.

Ces confidences mutuelles accentuaient ainsi leur camaraderie littéraire ; et, entre eux, le mot Argent était un texte d'inépuisable causerie.

Dans ces voyages accomplis à Versailles, Balzac dînait quelquefois chez madame Junot. Un jour, il oublie de se rendre à une invitation de celle-ci, et s'excuse en ces termes :

{( Je suis plongé dans des travaux si cruellement despotiques, que je ne saurais avoir tort... J'accepte la revanche. »

Vers la même époque, le romancier envoie à son amie ce curieux portrait de sa nature morale, dessme par lui-même : portrait qui explique certains cotés, certaines incohérences de l'homme et de son œuvre :

« Je renferme, dit-il, dans cette étude de ma personne, toutes les incohérences, tous les contrastes possibles ; et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué, sans réflexion, sans aucune consistance, bavard, sans tact, malappris, impoli, quinteux, inégal d'humeur, auront tout aussi raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai... Rien ne m'étonne plus de moi-môme.

Je finis par croire que je ne suis qu'un instrument dont les circonstances jouent. »

Est-il assez sincère, ce portrait !

Malheureusement, tous les traits de cette nature ondoyante, de ce caractère compliqué, ont échappé à la plupart des critiques, des biographes de l'auteur de la Comédie Humaine. Voilà pourquoi le grand public n'a sur celui-ci que des notions de surface.

Si le romancier a initié son amie aux amertumes de sa détresse, il n'en est pas moins attentif à lui confier les progrès de sa libération. Nous sommes en 1831.

Avec quelle satisfaction il apprend à cette dernière que quatre ans de labeur opiniâtre lui ont permis de payer une partie des dettes de 1827. Dans quelques mois, il sera affranchi ; il aura arrangé son pauvre petit ménage. Suivant sa pittoresque expression : il jouit de sa dernière misère !

Pendant ces quatre années noires, qui ont si lourdement pesé sur lui, il n'a imploré personne ; il n'a tendu la main ni pour une page, ni pour un îiard. Sauf à quelques intimes, il a caché à tout le monde ses chagrins et ses plaies.

Et, en terminant ces confidences, il ajoute :

(( J'ai encore six mois bien difficiles à passer... Je puis avouer que le combat avec le malheur commence à me fatiguer! »

Au milieu des occupations d'une vie aussi effroyablement chargée, Balzac trouve encore le temps de se mêler des affaires, des intérêts de son amie, dont la position demeurait toujours gênée, embarrassée.

Il lui ouvre Taccès de la Revue de Paris; il porte et recommande ses articles à son confrère Charles Rabou, directeur de ladite Revue.

Madame Junot vient de terminer un roman en deux volumes intitulé : VAmirante de Castille; un titre bien dans le goût de l'époque. Il y avait alors une abondante classe de lecteurs qui raffolaient des récits, des romans empruntés aux annales, aux légendes de l'Espagne et de l'Italie.

Balzac conclut, au nom de son amie, an traité avantageux avec l'éditeur Mame : trois mille francs le volume pour deux mille cinq cents exemplaires. Belles conditions pour l'époque ; car les éditeurs ne couvraient pas d'or les écrivains à succès.

En 1831, madame d'Abrantès commença la publication de ses Mémoires, qui obtinrent une grande vogue d'intérêt et de curiosité.

C'était la première histoire de l'épopée impériale en déshabillé ; l'auteur a su y répandre un luxe

BALZAC ET SES AMIES Hi

d'anecdotes et une variété de portraits qui constituent de véritables documents historiques.

Le public de ce temps aimait à lire ; il ne trouva pas trop longs cq?> Mémoires, qui ne comprenaient pas moins de dix-huit volumes, format de cabinet de lectiu'e.

Madame Junot gagna beancoup d'argent avec cette publication de ses souvenirs.

Encouragée par ce succès, elle résolut, en 1834, d'en tirer une seconde édition ; une édition en douze volumes seulement.

Alors elle demande conseil à Balzac qui intervient dans cette affaire de librairie, avec sa complaisance habituelle.

Après bien des démarches, il trouve un éditeur qui donnait pour cette édition un prix supérieur à celui de l'éditeur Mame..., que Balzac appelle iî/amifêre dans cette circonstance.

Mamifère, qui avait édité et gagné beaucoup d'argent avec la première édition des Mémoires de madame d'Abrantès, aurait bien voulu publier la seconde édition en douze volumes .

Mais Balzac estime que Mamifère ne desserre pas assez les cordons de sa bourse au profit de son amie.

Pour le compte des autres, l'auteur de la Comédie Humaine était un rude homme d'affaires. Pendant ces négociations, à la recherche d'un éditeur plus large et plus généreux, Balzac craint que son amie

ne s'engage, à son insu, par parole ou par signature, il se méfie de la facilité de celle-ci en affaires. A ce propos, il lui envoie les recommandations les plus pressantes et les plus affectueuses :

(' Au nom de vous-même, ne prenez aucun engagement avec qui que ce soit, ne donnez aucune parole... Si Éverat revient, — un autre éditeur, — dites-lui que je suis votre avoué depuis longtemps pour ces sortes d'affaires, quand elles en valent la peine... J'ai trouvé, je crois, de l'argent vivant.

En effet, Vavoué Balzac réussit si bien dans la négociation de l'affaire, qu'il conclut un traité par lequel on donnait à madame d'Abrantès — pour la seconde édition de ses Mémoires — un droit d'auteur de soixante-dix mille francs payables en argent vivant ; c'est-à-dire en espèces sonnantes.

De V argent vivant : cette piltoresque expression revient fréquemment sous la plume de Balzac ; elle mérite une explication.

Les éditeurs de cette époque, non seulement payaient peu les écrivains, mais, en outre, ils avaient la déplorable habitude de les régler très souvent en billets, billets payables à une date plus ou moins éloignée. Quand l'auteur avait besoin d'argent, — c'était le cas le plus général, — il devait se livrer à des démarches multiples et subir une réduction pour faire escompter le papier de son libraire.

Madame Junol ne garda pas longtemps l'argent gagné avec la publication de ses Ménioires.

La pauvre femme aurait pu faire cette jolie réponse d'Alexandre Dumas à un moraliste de rencontre, qui se permettait de l'appeler panier percé :

— Sans doute mon panier est percé, mais je ne suis pas seul à y faire des trous !

Les enfants de l'amie de Balzac faisaient de gros accrocs à son budget, surtout l'aîné, Napoléon d'Abrantès, dont nous avons déjà parlé, qui fut toute sa vie un joyeux et spirituel garçon, très brave, très dépensier, mais manquant absolument de tête. Il était entré dans la diplomatie ; il lit tant de frasques, il eut tant d'aventures, qu'il dut abandonner la carrière.

Quand sa mère le voyait dans une situation trop aiguë, elle lui venait toujours en aide. L'éducation militaire d'un autre de ses fils, qui fut tué colonel à la bataille de Solférino, lui avait occasionné aussi beaucoup de dépenses. Madame d'Abrantès avait également à sa charge deux fdles.

L'une d'elles a écrit quelques ouvrages estimables, sous le nom de Constance Aubert.

L'amie de Balzac vécut donc de sa plume, au jour le jour, jusqu'en 1838.

A cette époque, elle occupait un appartement, rue de La Rochefoucault; toujours très mondaine, elle recevait, tous les lundis, assez nombreuse société.

Alors, un éditeur lui proposa d'aller à Londres pour écrire une relation du couronnement de la reine Victoria.

Se sentant très fatiguée, elle déclina cette offre. Elle tomba malade au milieu du mois de mai, d'abord atteinte de fièvre. Puis une jaunisse se déclara. Un de ses créanciers, apprenant sa maladie, la fit poursuivre aussitôt pour une somme de quatre cents francs.

Le mobilier fut saisi et vendu à l'enchère dans l'appartement même de la malheureuse femme. Malade, alitée, enfermée dans sa châmbje, elle put entendre la voix de l'huissier qui adjugeait les derniers souvenirs, les dernières épaves de sa vie à un groupe de revendeurs, ramassés pour la circonstance.

Madame Junot eut peur dans son appartement ainsi vidé ; elle se fit conduire dans une maison de santé de la rue de Chaillot. Une dernière humiliation attendait la malade. Trop pauvre pour donner une certaine somme d'avance, on refusa de la garder.

Elle alla chercher asile dans une maison plus modeste, située rue des Batailles.

On la reçut en compagnie de sa femme de chambre, qui n'avait pas voulu la quitter. La malade fut couchée dans une pauvre pièce qui ouvrait sur un corridor; ses enfants vinrent la voir, et un ami fidèle lui apporta quelques fleurs

Une décomposition du sang se déclara, et madame d'Abrantès mourut le 7 juin 1838. Louis-Philippe envoya un secours qui arriva trop tard.

Cet argent servit à payer le convoi de celle qui finissait dans des circonstances si tristes, après un commencement de vie si brillant.

Le surlendemain, le service funèbre se fit à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot, au milieu d'un cortège de soixante amis environ.

Victor-Hugo, Alexandre Dumas, Ballanche, madame Desbordes-Valmore, mêlés à d'autres gens de lettres, suivirent émus, recueillis, le corbillard jusqu'au cimetière Montmartre, où eut lieu l'inhumation.

Balzac ne se trouvait pas à Paris au moment de la triste mort de son amie.

Voici en quels termes il annonce cet événement à madame Hanska, avec laquelle il était alors en correspondance suivie :

« Les journaux vous auront dit la fin déplorable de cette pauvre duchesse d'Abrantès; elle a fini comme a fini l'Empire ! Quelque jour, je vous expliquerai cette femme-là. »

En effet, cette pauvre madame Junot, jusqu'au der-

nier moment, n'avait pu apprendre l'arithmétique, la tirelire et le pot-au feu, elle qui savait tant de choses !

Balzac et George Sand. — Le logement de la rue Cassini. — Une robe de chambre à ramages. — Une lecture de Rabelais. — Une singulière sortie. — Une théorie de Balzac sur le vrai. — Un camarade httéraire.

Dès 1831, George Sand était arrivée à la réputation avec son roman d'Indiana : cet ouvrage fut un événement littéraire.

La jeune femme habitait alors un modeste logement dans une maison du quai Saint-Michel. Sa réputation naissante excitait la sympathie et la curiosité. On désirait la voir et la connaître. Elle-même était désireuse de se lier avec ses contemporains les plus en vue...

La lecture de la Physiologie du Mariage, de la Peau de Chagrin, des premières scènes de la Vie privée avait vivement intéressé George Sand. La

o8 BALZAC ET SES AMIES

forme moderne et le talent original de Balzac faisaient de lui un maître qu'elle voulait étudier et connaître de près.

Elle pria donc un ami commun de la présenter au romancier...

A cette époque, ce dernier occupait un petit appartement rue Cassini, situé dans un pavillon, au fond du jardin; c'était une enfdade de pièces décorées avec élégance, meublées d'objets intéressants du xvni^ siècle. Déjà, malgré sa gêne, le goût des choses anciennes et du bric-à-brac avait envahi Balzac.

Il accueillit avec une bienveillance pleine de rondeur George Sand, qui s'était dépêchée de lui dire ceci :

— Cher maître, je viens à vous, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne très ravie de votre talent.

Ces paroles avaient mis le romancier en joyeuse humeur. A son tour, il la loua de son talent, la complimenta à propos d'Indiaiia, qu'il avait lu avec un vrai plaisir.

Puis, .par une transition de conversation assez habituelle chez Balzac, il commença à parler de lui-même, de ses livres, de ses projets d'ouvrage, et cela avec un flux de paroles, des éclats de gros rire qui ne permettaient pas à ses interlocuteurs de placer un mot.

Dans cette expansion de lui-même éclatait, débordait un contentement que l'on pardonnait à la supériorité de l'écrivain. Cette personnalité satisfaite que

BALZAC Eï SES AMIES 59

celui-ci montrait déjà avec une naïveté de bon enfant, avait une raison et une justification.

— Les idées affluent sans cesse à mon cerveau, disait-il. quelquefois. Je suis comme un arbre trop chargé de fruits 1

Cette expansion n'était donc en réalité que l'impérieux besoin d'alléger son esprit trop encombré.

Cette belle verve et ce joyeux entrain intéressèrent fort George Sand.

« Je trouvais l'entretien de Balzac très instructif pour moi, racontait-elle plus tard, à propos de cette première entrevue. «

Au cours de cette conversation, Balzac se mit aussi à parler de Rabelais, que l'auteur (ïlndiana prétendait n'avoir pas encore lu.

— Est-ce bien vrai ?

Et, sur ce sujet, il se montra merveilleux, éblouissant. L'œuvre de Rabelais concordait si bien avec un côté de sa nature, et il avait de telles affmités de belle humeur avec ce joyeux ancêtre, qu'il en parlait toujours avec une éloquente abondance.

Les Contes drolatiques sont nés de cette cohabitation iQtellectuelle avec le père de Pantagruel .

En revenant de cette première visite , George Sand, très impressionnée, dit à l'ami qui l'avait conduite chez l'auteur de la Peau de Chagrin ;

— Balzac aura tout l'avenir qu'il rêve. Il comprend trop bien ce qui n'est pas lui pour ne pas faire de lui-même une grande individualité.

60 ItALZAC ET SES AMIES

Balzac avait promis à son jeune « confrère » d'aller la voir et de la conseiller.

11 ne faillit pas du moins, à la première partie de cette promesse.

« 11 grimpait avec son gros ventre, raconte George Sand, tous les étages de la maison du quai Saint- Michel, et arrivait soufflant, riant, bavardant, sans reprendre haleine. 11 prenait des paperasses sur ma table, y jetait les yeux, avait l'intention de s'informer un peu de ce que ce pouvait être ; mais aussitôt, pensant à ce qu'il était en train de faire, il se mettait à le raconter. Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation. Mais son âme était d'une grande sérénité, et en aucun moment je ne l'ai vu maussade. »

Un jour, cependant, Balzac entreprit de faire à George Sand la lecture d'un passage de Rabelais.

11 entremêla cette lecture de quelques joyeux commentaires de son cru. Lui, de mœurs si calmes, il avait parfois la gaieté grasse et la plaisanterie salée. L'auteur d'Indiana accueillit mal les commentaires de cette lecture; elle se fâcha même un peu :

— AUez-vous-eii, dit-elle à Balzac ; vous êtes un gros effronté !

— Je vous obéis, répondit en riant ce dernier ; mais, en ce moment, vous n'êtes qu'une béte et une chipie.

Cette fâcherie ne dura pas longtemps.

Quelques jours plus tard, George Sand dînait chez Balzac, dans son logement de la rue Cassini, en compagnie de l'ami qui l'avait présentée à ce dernier...

Par exemple, le menu du dîner était singulier : il se composait d'un potage au lait, de bœuf bouilli, de melon et de vin de Champagne. Balzac présidait au festin, habillé d'une superbe robe de chambre à ramages de soie, dont il se montrait très fier.

Quand ses invités furent sur le point de se retirer, il voulut leur faire la conduite jusqu'à l'Odéon, dans ce costume d'appartement.

A cette époque, le quartier de l'Observatoire était encore peu pourvu de becs de gaz ; il se munit donc d'un bougeoir finement ciselé, garni d'une bougie allumée.

George Sand voulut le dissuader de ce projet.

— Demeurez chez vous, kii dit-elle, sinon vous vous ferez voler ou assassiner, au retour, par quelque malfaiteur.

— Pas de danger, repartit Balzac en riant : ou les voleurs me prendront pour un fou, et ils respecteront mon égarement; ou ils me pn^ndront pour un

prince, alors ils craindront de s'attirer le "zèle de la police.

Et voilà l'auteur de la Peau de Chagrin accompagnant ses hôtes jusqu'à l'Odéon, enveloppé de sa belle robe de chambre, tête nue, — on était en été, — le bougeoir allumé à la main .

On juge si le trajet fut gai.

Plusieurs fois, Balzac alla voir George Sand dans sa champêtre résidence de Nohant.

L'hospitalité la plus cordiale l'y attendait; et lui, tout heureux de cet accueil, remplissait la maison de sa grosse gaieté, animait la table et le salon de son entrain.

Comme on aurait voulu le garder longtemps à Nohant! Mais les longs loisirs n'étaient pas permis à Balzac.

— Je suis la proie de mes affaires, répondait-il aux instances de son amie; je dois aller au travail comme un joueur de profession va au jeu.

Un jour, à Nohant, l'entretien tomba entre eux sur leurs ouvrages, sur la différence de leur procédé dans la composition, sur leur manière de voir, de sentir, de peindre le vrai.

Alors, Balzac improvisa cette définition bien exacte de leurs deux talents :

— A'ous cherchez l'homme tel qu'il devrait être ; moi, je le prends tel qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous les deux. Ces deux chemins mènent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels : j'en suis un! 11 m'en faut, d'ailleurs, pour faire ressortir mes êtres vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les grandis; je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou dans leur bêtise. Je donne à leur difformité des proportions effrayantes ou grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas rejïarder des êtres et des choses qui vous donneraient le cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de femme.

Est-elle assez exacte, assez juste, cette appréciation des deux écrivains, bien que faite par Tune des parties intéressées !

Et remarquez cette formule, qui fut aiUhentiquement dite par Balzac à l'auteur de Lélia : Idéaliser dans le laid.

Cette formule renferme le germe, le précepte de tout le roman contemporain.

Quelques-uns ont même dépassé l'axiome du maître, puisqu'ils enlaidissent encore le laid. La nature franche de Balzac aimait aussi dans George Sand cette absence de petitesse et de jalou-

sie qui trop souvent se rencontrent mêlés au talent.

Quel éloquent hommage dans ces lignes :

« Elle n'a aucune petitesse en lame ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains. Dumas lui ressemble en ce point. George Sand est une très noble amie... »

Il arriva une fois que l'auteur de Lélia, malgré sa grande admiration pour Balzac, lui adressa le reproche d'immoralité. Une discussion s'était élevée entre eux au sujet d'une des situations de la Cousine Bette.

Cette situation est celle où la baronne Hulot — la femme sympathique du roman — s'offre en tremblant à un vilain séducteur pour sauver sa famille de la ruine.

La scène est crue ; mais, dans sa brutalité, elle est tracée avec un art infini.

— L'histoire est réelle, dit Balzac k son amie, le fait est arrivé ; j'ai transporté dans mon roman une turpitude humaine, voilà tout.

— Que votre situation soit réelle, peu m'importe, reprit George Sand ; elle me révolte au point de me rendre insensible au talent que vous avez déployé en la racontant, et je trouve cette scène immorale, moi à qui cependant on a reproché d'avoir écrit des livres immoraux.

Dans cette circonstance encore, Balzac dut trouver que son confrère en jupon faisait la bégueule et la chipie.

Au cours de leurs relations, l'amitié des deux écrivains resta toujours franche et virile, comme leurs talents. Balzac, dans l'auteur d'Indiana, ne lit jamais attention à la femme : jamais il ne s'occupa de son physique.

Cependant il l'avait coimue à l'époque où elle séduisait Alfred de Musset, et où elle inspirait à Eugène Delacroix ce portrait d'elle resté si populaire.

Les amitiés d'épiderme ne tentaient pas le romancier. George Sand avait bien remarqué ce culte du platonisme chez son ami ; aussi dans ses Mémoires lui décerne-t-elle un éloge pour la sagesse de ses mœurs.

L'éloge nous paraît même entaché d'une légère pointe d'ironie.

Plus tard, en 1844, lorsque Balzac écrivit son roman de Béatrix, il plaça dans cet ouvrage un type intéressant de femme artiste, douée d'une haute intelligence et d'une éclatante beauté de visage. Alors, j^oLU' mieux peindre le personnage de Camille Mauj)in, il se souvint de l'image physique de George Sand, telle qu'elle lui était apparue douze ans auparavant.

De nouveau, il eut la vision de cette jeune femme (( avec ses yeux impénétrables, avec sa beauté d'Jsis ; plus sérieuse que gracieuse, et comme frappée de la tristesse d'une méditation constante »; avec a ses longs cheveux noirs descendant en nattes sur le cou, comme la coiffe à double bandelette ravée des statues

de Meniphis » ; avec son front a plein et large, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé comme celui de la Diane chasseresse ; avec son teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, sur lequel tranchait la pourpre vive d'une bouche admirable de beauté » .

Camille Maupin, sous la plume de Balzac, devint ainsi le portrait frappant de l'auteur ô'Indiana en

La Femme Incomprise. — Madame Carraud. — l'ne amitié de trente ans. — Les idées de Balzac en politique. — Une double tentative électorale.

Sous la monarchie de Juillet, les ouvrages de Balzac mirent à la mode un intéressant type de femme, — dont le roman ne s'était pas encore occupé avant lui, — le type de la Femme Incomprise.

Une vraie trouvaille pour la fiction romanesque que la femme incomprise ! Comme elle excitait alors toutes les sympathies, toutes les envies ! Combien de jeunes gens, combien d'hommes mûrs, à cette époque, demandèrent et recherchèrent ardemment la femme incomprise pour essayer de la consoler et de la comprendre î

Oui, toute une génération a été éprise de cette

femme au visage mélancolique, aux yeux profonds, à l'intelligence délicate, au cœur plein de tendresses refoulées.

Type disparu! Variété de femme évanouie! C'est dommage et c'est la faute de nos mœurs modernes ; au jour présent, les femmes possèdent tant de moyens et de ressources pour se faire comprendre !

La révélation de la femme incomprise dans le roman appartient donc à Balzac. Sa plume excelle à peindre, à décrire ces natures de femmes, supérieures par leur âme, leur esprit, leur intelligence, mais jetées par la destinée grincheuse dans un coin de province reculée; intéressantes créatures, condamnées à une vie obscure, rétrécie; âmes impuissantes à donner essor à leurs rêves, à leurs inspirations, et surtout à la passion dont elles dél)ordcnt. Toutes les sympathies de Técrivain et de l'homme vont, avec une souriante sollicitude, vers ces pauvres existences méconnues , pleines de tristesses silencieuses, d'amertumes refoulées, d'attentes de bonheur irréalisées.

On devine que Balzac a eu sous ses yeux un modèle vivant pour peindre, analyser, disséquer, avec une telle fidélité de traits et une telle variété de nuances, le type de la femme incomprise ou méconnue.

Eh bien, c'est vrai : dans la peinture de ce caractère féminin, le romancier s'est encore inspiré de la réalité. Au nombre de ses amies, il comptait une femme réunissant tous ces traits, — une femme

d'intelligence et de cœur, une nature énergique, en dehors, pleine d'âme et de feu, mais condamnée par la destinée et les circonstances à une vie consacrée au foyer et à la famille.

Elle s'appelait madanK.' Carraud, cette femme.

Ce nom revient souvent dans la correspondance de l'auteur de la Comédie Humaine, et les lettres de ce dernier à cette aimable personne sont empreintes de lamitié la plus pure et de la reconnaissance la plus vive.

Son nom de famille était mademoiselle Tourangin : elle avait été amie d'enfance de Laurc de Balzac et élevée au même couvent qu'elle.

Cette liaison fut le premier motif de l'intérêt et de l'amitié qu'elle porta au romancier.

Plus tard, elle épousa un officier d'artillerie distingué: le commandant Carraud. C'était un homme d'un grand mérite, d'une science étendue, mais d'un caractère absolument dénué d'ambition. Aux chances d'avancement que présente le service actif, il avait préféré l'enseignement et l'administration militaires. Il fut longtemps directeur des études à l'école Saint- Cyr, il devint ensuite inspecteur de la poudrerie d'Angoulême. Après avoir pris sa retraite, il vécut dans sa terre de Frapesle, située près d'Issoudun.

M. Carraud, bien que très savant, était donc un de ces esprits tranquilles qui n'agissent jamais, parce que. sans doute, ils estiment que, dans la vie, rien ne vaut la peine de rien. Excellent mari, il fit tou-

jours à sa femme une existence de plante qui fut le désespoir de celle-ci, suivant Balzac.

Le dévouement passionné pour ses enfants, l'amitié enthousiaste pour ses amis devinrent un besoin chez cette femme vraiment supérieure.

Ce ne fut pas seulement le titre de frère d'une œur tendrement aimée qui attacha madame Carraud à Balzac, elle avait aussi reconnu et senti en lui une nature pleine d'affinités et de sympathies avec la sienne. Alors elle se fit sa confidente, sa conseillère ; elle voulut être son autre sœur, et avoir sa part dans toutes les tristesses et dans les rares joies de son ami.

Ce commerce d'affection dura entre eux de 1819 à I80O, toujours égal, toujours sincère.

Dans l'ordre des amitiés féminines de Balzac, madame Carraud occupe une place bien nette, bien franche ; elle vient entre sa sœur et madame de Berny ; elle ne devint pas amante comme celle-ci, mais elle se montra souvent amie plus avisée et conseillère meilleure que Laure de Balzac. Une qualité que le romancier prisait fort chez madame Carraud, c'était son sens critique très fin, très sûr ; qualité qui manquait souvent à sa sœur et même à son camarade George Sand. Aussi aimait-il à la consulter à propos de ses idées et de ses projets d'ouvrages. Il écoutait ses observations et accueillait ses critiques. Enfin, Balzac était si persuadé de la supériorité intellectuelle de son amie, — supériorité que

la destinée laissa sans emploi, — qu'il s'écrie en parlant d'elle avec regret :

« Jamais esprit plus extraordinaire n'a été plus étoulïé ; elle mourra dans son coin, inconnue ! »

Presque tous les ans, le romancier allait l'aire un court séjour chez son amie, soit qu'elle habitât Angoulême ou Frapesle.

Il trouvait au foyer de cette femme aimante des trésors d'hospitalité; il s'y retrempait pour la lutte; il y puisait du courage et des forces pour continuer le labeur de sa vie. Madame Carraud avait fait partager à son mari et à ses enfants toute son amitié pour Balzac.

Celui-ci alla passer chez elle, à Angoulême, quelques semaines de juillet et d'août 1832 ; il était alors fatigué comme un galérien de plume et d'encre, — l'expression est de lui.

La cause de cette grande lassitude était l'élaboration de Louis Lambert, — une de ses œuvres intéressantes, — qu'il venait d^achever. Cet ouvrage lui avait coûté beaucoup de recherches, beaucoup de travaux préparatoires. A la suite de cette contention d'esprit, il res-

<4 lîALZAr. i:t ses amiks

sentit aes douleurs de tête si aiguës, qu'il craii^nit même une attaque de folie.

11 fit part de cette appréhension à son amie, se lamentant, par avance, sur le misérable sort d'abandon auquel sont condamnés les fous.

— Ah! répondit-elle, si une pareille catastrophe vous arrivait, je vous garderais, je ne vous abandonnerais jamais, moi.

L'accent, l'expression de ces paroles restèrent toujours dans le cœur, dans la mémoire du romancier. Bien des années plus tard, dans une lettre à la date de mars I8o0, il rappela à son amie ce cri du cœur, cet élan d'amitié, manifesté par elle dans cette circonstance :

(( Jamais, dit-il, ce mot, votre regard ni votre expression n'ont été oubliés. Tout cela est encore en moi comme au mois de juillet 1832... Ah ! je n'oublie pas vos maternités, votre sympathie divine pour les souffrants ! »

Quelques-unes des lettres de Balzac à madame Carraud sont attendrissantes jusqu'aux larmes. C'est comme un cantique ému de l'amitié.

« — Vous êtes mon public, lui dit-il au cours d'une de ses lettres, vous et quelques âmes d'élite auxquelles je veux plaire; mais vous surtout, que je suis si fier de connaître. Vous que je n'ai jamais vue ni entendue sans avoir gagné quelque chose de bon, vous qui avez le courage de m'aider à arracher les mauvaises herbes dans mon champ... J'ai recours à

BALZAC ET SES AMIES iô

VOS encouragements, quand quelque pointe m'a blessé; c'est le ramier regagnant son nid. Je vous porte une affection qui ne ressemble à aucune autre et qui ne peut avoir ni rivale ni analogue. Il fait si beau, si bon près de voilis ! »

Madame Carraud n'avait pas l'amitié jalouse ; elle connut et aima madame de Berny, avec laquelle elle s'était liée par l'intermédiaire de la famille de Balzac. Entre ces deux femmes existaient de frappantes ressemblances morales, de grandes similitudes de cœur et de caractère ; et elles s'aimèrent dans leur ami. Ému, ravi de cette mutuelle affection, Balzac put dire un jour à madame Carraud :

« Vous avez bien raison, chère âme, d'aimer madame de Berny ; vous avez dans la pensée des ressemblances frappantes : même amour du bien, môme libéralisme éclairé, même amour du progrès, même élévation d'âmes, de pensées, même délicatesse de cœur; aussi je vous aime bien î »

De tels sentiments ne sont pas seulement l'honneur de ceux qui les éprouvent, ils marquent aussi le niveau spiritualisle, l'étiage moral d'un temps. Qu'on nous montre, aujourd'hui, entre homme et femme, de telles effusions , un tel enthousiasme dans l'amitié désintéressée; dans l'affection honnête.

Positivement, il y a des époques qui, pour des causes diverses, ne pratiquent plus certaine manière de sentir, certaine façon d'aimer.

Dans son amitié pour Balzac,, madame Carraud avait le désir de le voir monter très haut ; elle encourageait en lui toutes les sollicitations do l'ambition, tous les appels à la grande célébrité.

C'est ainsi qu'elle fortifia son ami dans un projet, conçu par lui au lendemain de la révolution de Juillet, et approuvé de quelques intimes. Ce projet était une tentative politique. . .

En 1831, Balzac voulut tenter la chance électorale. Les événements avaient mis en évidence des hommes nouveaux, et il sentait en lui l'étofTe d'un député très présentable.

Cette idée n'était pas absolument fantaisiste ; un mandat de député n'eût pas été au-dessus de la compétence de l'écrivain. 11 était autoritaire dans le sens correctement constitutionnel.

Il avait des aspirations sociales très larges, très ouvertes ; sa parole était facile, abondante, et sa réputation déjà assez grande pour fixer l'attention des électeurs.

Des élections législatives complémentaires eurent lieu en 1831, et Balzac se porta, comme candidat,

BALZAC ET SES AMIES iO

dans deux arrondissements qui se trouvaient libres : Cambrai et Angoulùme.

Un jeune écrivain, Henry Berthoud, qui dirigeait la Gazette de Cambrai, soutint dans cette ville la candidature du romancier.

Alors ce dernier, sans abandonner ses travaux littéraires qui le font vivre, s'emploie à toutes les démarches, à toutes les occupations d'une candidature posée à la fois dans deux ariondissements, et cela en plein régime censitaire.

Il se livre à des études politiques ; il envoie des notes aux journaux amis ; il commet une brochure de circonstance... cela s'appelle... : Enquête sur la politique de deux Ministères ; enfin il rédige une profession de foi destinée à éclairer les électeurs sur ses intentions.

Voici quelques points de ce programme :

Balzac déclare d'abord qu'il ne se vendra jamais au pouvoir; il restera toujours dans sa ligne, qui est noble et généreuse. 11 veut la destruction de toute noblesse, hors la Chambre des pairs ; il veut également la séparation du clergé d'avec Rome; les limites naturelles de la France — c'est-à-dire les bords du Rhin ; — l'égalité parfaite de la classe moyenne ; la reconnaissance des supériorités réelles ; l'économie des dépenses; l'augmentation des recettes par une meilleure entente de l'impôt, et enfin l'instruction pour tous.

Madame Carraud qui était un esprit très libéral, approuva le programme de son ami.

En se mettant au point do vue des conditions politiques, telles Qu'elles existaient au lendemain de la révolution de Juillet, le programme de Balzac était sage, rationnel, absolument libéral.

C'était la prise au sérieux de la célèbre formule dite par Louis-Philippe, lors de son avènement au trône :

— Avec moi, la Charte sera une vérité.

L'écrivain ne fut élu ni à Cambrai, ni à Angoulème.

Les électeurs — intelligents comme toujours — lui préférèrent deux candidats sans réputation et sans valeur.

Balzac revint à ses romans, et ce fut heureux pour les lettres.

Le nom de madame Carraud reviendra souvent au cours de cette étude.

Balzac et la .*A'chesse do Castries.— Portrait de cette dernière, par Philarète Chasies, — Engouement de Balzac. — Fragment de lettre à madame Carraud. — Un séjour à Aix. — Le duc de Fitz-James. — Désenchantement. — Madame de Castries et la Duchesse de Langeais.

Dans le courant de septembre 1831, Balzac se trouvait à Sache, en Touraine, chez un de ses amis.

Il reçut de Paris une lettre d'une écriture aristocratique et signée ainsi : « Une femme qui no veut pas se faire connaître. ))

Le romancier ne fut pas surpris; depuis qu'il était lancé, les lettres de ce genre ne lui faisaient pas défaut. Dans cette missive, la correspondante anonyme disait tout d'abord à Balzac que ses ouvrages avaient produit une vive impression sur son esprit ;

mais, à l'égard de la Physiologie du Mariage et de la Peau de Chagrin, elle faisait quelques restrictions, elle formulait quelques critiques. Comme ces réserves étaient énoncées avec une franchise polie, une vraie sincérité ; comme le ton général de cette lettre était exempt de toute banalité, Balzac voulut répondre à sa correspondante anonyme, et réfuta avec ingéniosité ses critiques.

A la suite de cette réponse du romancier, une correspondance s'établit entre ce dernier et l'inconnue.

Les lettres de celle-ci témoignaient toujours de l'intérêt pour ses ouvrages, de la sympathie pour ses idées.

A la fin, Balzac fut pris de curiosité.

11 déclara à sa correspondante qu'il arrêterait ses frais épi stol aires, si elle ne se faisait pas connaître.

Ainsi mise en demeure, l'inconnue révéla son nom et son rang.

C'était la duchesse de Castries, alors une des étoiles les plus aristocratiques du faubourg Saint- Germain.

Elle appartenait à la famille de Maillé, avait épousé le duc de Castries, pair de France sous Charles X, et se trouvait par alliance belle-sœur du spirituel duc de Fitz- James.

Sous la Restauration, la duchesse était comptée parmi les femmes les plus charmantes, les plus à la mode, les plus adulées.

Elle avait une jolie figure, couronnée par une superbe chevelure blonde, hardiment dorée ; une taille svelte, une tournure gracieuse, aérienne; enfin un rayonnement séducteur dans toute sa personne qui captivait les yeux. Quand elle apparaissait à quelque bal de la duchesse de Berry, son enlrée faisait toujours sensation, soulevait toutes les admirations.

Voici le portrait de madame de Castries — dessiné plus tard — par Philaréle Chastes, qui, précisément, était un assidu de son salon dans cette année 1831. Le portrait n'est pas absolument exact, nous y ferons quelques retouches, en raison de la médisance du peintre ^i

« Rien de plus étonnant dans notre siècle, et de plus charmant, après tout, que de voir, le soir, dans un petit salon des plus simples, meublé à l'antique, avec les tables volantes et les guéridons, les coussins de vieux velours et les écrans du dix-huitième siècle, cette femme malade, aux reins brisés, étendue sur sa chaise longue, languissamment, mais sans afféterie, la figure noble et chevaleresque, le profil plus romain que grec, les cheveux rouges sur un front très élevé et très blanc, et représentant exactement ce qu'avait pu ou dû être madame de Parabère dans sa vieillesse : c'était la duchesse de Castries, née de Maillé, parente des Fitz- James, des Montmorency, de tout le faubourg le plus blanc. Liée par-devant

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