‹ Balzac et ses amiesChapitre 8 sur 17 · Lettre LXXIII · texte numérisé non relu

Lettre LXXIII

ces femmes qu'il faut absolument adorer à genoux, quand elles le veulent, et qu'on a tant de plaisir à conquérir; la femme des rêves! jalouse de tout. Ah ! il vaudrait mieux être à Angoulême, à la Poudrerie, bien sage, bien tranquille, à entendre sauter les moulins et à s'empâter dans les truffes, à apprendre de vous comment on met une bille en blouse et à rire et à causer... que de perdre et son temps et sa vie. »

Comme ce fragment de lettre éclaire bien le caractère ondoyant de madame de Castries, et ses captieuses coquetteries avec l'auteur de la Comédie Humaine !

Cependant, à la fin de juillet 1832, Balzac quitte Sache, et va s'installer à Angoulême, à la Poudrerie, chez ses amis.

Il achève là Louis Lambert.

« Un beau livre, écrit-il à sa sœur; nos amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne se trompent pas. »

Pendant son séjour à Angoulême, il soigne sa candidature et s'aperçoit que son nom est maintenant très connu, très sympathique en province. Un jeune homme — un admirateur — a fait quatre lieues pour le voir en apprenant qu'il se trouve en résidence à la Poudrerie. Les membres d'un cercle influent de la ville viennent lui rendre visite, et lui promettent leurs voix au -cas où il se porterait chez eux.

Dans cette lettre de Balzac à sa sœur, — où il lui parle de Louis Lambert, — nous ne pouvons nous défendre de détacher quelques lignes bien sincères, bien touchantes, relatives à la mère de l'écrivain. Il aima toujours celle-ci d'une profonde affection ; car elle fut toujours pour son fils, bonne, dévouée, indulgente.

« Oui, tu as raison, mes progrès sont réels et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère sœur ; dis-lui de me faire l'aumône de sa patience ; ses dévouements lui seront comptés ! Un jour, je l'espère, un peu de gloire lui payera tout. Pauvre mère ! Cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du >»ord au Midi et du Midi au Nord ; de tels voyages fatiguent ; je lésais aussi, moi! Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ses lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe. Quand l'atteindrai-je? »

Et le romancier termine cette touchante lettre en disant à sa sœur qu'il lui a donné le temps qu'il voulait consacrer à une lettre pour madame de Castries :

« Elle s'en passera ! toi, avant tout, o s'écrie-t-il.

Puis, le 22 août, il quitte madame Carraud et Angouleme pour se rendre à Aix, par Lyon.

Balzac met quatre jours pour arriver d'abord à Lyon.

A cette époque, on voyageait à raison d'une lieue par heure.

A Tliiers, —dans le Puy-de-Dôme, — il est victime d'un accident de voiture. En montant sur l'impériale de la diligence , sa jambe heurte le marchepied et il se fracture le tibia.

Après s'être fait panser à Lyon, il arrive à Aix en boitant un peu.

Madame de Castries est ravie de le revoir ; l'empressement du romancier la flatte ; son accueil est charmant. Elle a retenu pour son ami une chambre voisine de sa demeure, bien exposée, d'où l'on découvre toute la vallée d'Aix, avec son horizon borné par des collines verdoyantes, la haute montagne de la Dent du Chat, et le délicieux lac du Bourget; enfin, un vrai coin de nature qui égayé les yeux et rafraîchit l'esprit.

Mais aucune circonstance ne peut détourner l'écrivain de son labeur. Il a promis des articles à la Revue de Paris; l'éditeur Manie attend le manuscrit

du Médecin de campagne, ainsi qu'un nouveau dizain de Contes Drolatiques.

Pour mener à bien toutes ces besognes, il se lève impitoyablement à cinq heures du matin, et travaille devant sa fenêtre jusqu'à cinq heures et demie du soir. Dans l'intervalle, il prend un léger déjeuner composé d'œufs et de café qu'on lui apporte d'un restaurant voisin. La journée terminée, il fait une rapide toilette, va trouver madame de Castries, dîne avec elle à six heures et lui consacre sa soirée jusqu'à onze heures. Balzac amuse, intéresse la duchesse par son intarissable causerie ; il l'initie à ses idées, il lui lit même quelques-unes des pages écrites dans la journée. Quand le passage lu à haute voix est un extrait des Contes Drolatiques, le rire remplit le salon.

La duchesse est reconnaissante au romancier de ses soins pour la distraire ; elle se montre plus amicale, plus confiante avec lui que dans leurs entretiens de Paris.

Cependant toutes ces amitiés semblent un peu superficielles à l'auteur de ta Comédie Humaine ; il voit là des démonstrations de société et il craint de n'être jamais aimé de cette femme, à laquelle il sent son cœur s'attacher de plus en plus.

« Ici, je suis venu chercher peu et beaucoup, écrit-il à madame Carraud.' Beaucoup, parce que je vois une personne gracieuse, aimable ; peu, parce que je n'en serai jamais aimé... A six heures, nous

dînons ensemble, et je passe la soirée près d'elle. C'est le type le plus fin de la femme ; madame de Baiiséant en mieux ; mais toutes ces jolies manières ■ ne sont-elles pas prises aux dépens de l'âme ? »

Quels pauvres clercs dans la science de l'amour positif que ces écrivains qui, à travers leurs œuvres, analysent si bien le cœur féminin !

Pendant ce séjour à Aix, avec madame de Castries qui a pour lui de la sympathie ot même de l'amitié, Balzac reste un peu au-dessous de la situation.

11 est des occasions qui demandent à être comprises, saisies ; et telle femme accordera à une brusquerie de l'amour, à une hardiesse de l'amant, ce coup de cœur, ce cri de passion — plus ou moins éphémère — qu'elle laissera toujours attendre à l'ami morfondu dans le platonisme.

Voilà ce que l'écrivain ne semble pas avoir compris alors.

Madame Carraud, qui, cependant, connaît bien les façons d'être de son ami, ne croit pas au platonisme de cette liaison. Son amitié un peu jalouse, un peu grondeuse, pense que Balzac est déjà l'amant de la duchesse. Elle croit même que celle-ci a fait de ses faveurs le prix du ralliement de l'écrivain à l'opposition légitimiste.

Avec sa franchise habituelle, elle lui envoie ses doutes, ses soupçons.

Balzac se montre un peu froissé de la méfiance de madame Carraud.

11 se défend et se justifie avec une candeur presque naïve.

« -Comme vous me jugez mal en croyant que je ne saurais pas m'abîmer dans l'affection que vous me dépeignez virile et en me condamnant à la femme que vous supposez être ici, que vous peignez à votre gré. Vous avez été injuste dans bien des appréciations. Moi, vendu à un parti pour une femme ! Un homme chaste pendant un an ! Vous n'y songez pas : une âme qui ne conçoit pas la prostitution ! qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas et ne retourne pas à l'âme. Oh! vous me devez des réparations. Je n'ai pas eu les pensées que vous me prêtez. J'ai horreur de tout ce qui est séduction, parce que c'est quelque chose d'étranger au sentiment pur, vrai. »

Plus tard, Balzac se plaindra que la duchesse n'ait rien deviné, et celle-ci gardera contre l'écrivain un fond d'humeur qui dénote peut-être une rancune de n'avoir pas été comprise, elle aussi. ^

L'arrivée du duc de Fitz-James àAix, avec toute sa famille — septembre 1832 — met fin à une situation embarrassante.

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