INTRODUCTION XVII
bourgeoises, auxquelles nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis qu'elles sont au même titre immenses. Il ne s'agit pas d'un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs. »
Au moment même où se succédaient les chefs-d'œuvre de la Comédie humaine, l'école romantique brillait de tout son éclat. Elle avait fait triompher en France, la littérature personnelle, où l'auteur ne s'intéresse vraiment qu'à lui-même, rapporte tout à lui, et au lieu de rendre les objets tels qu'ils sont, leur impose la conception qu'il s'en fait. Elle produisait d'admirables poèmes lyriques ; mais elle était impuissante dans tout ce qui demande une observation patiente, une connaissance profonde des âmes, une science sérieuse : « Elle respectait dans son ignorance le principe actif de son originalité » comme on l'a dit de Madame Geoffrin. Cette remarque de Brunetière, quelque brillantes exceptions qu'on puisse y apporter, est juste en somme.
Balzac au contraire aime à sortir de lui-même pour s'intéresser aux autres. Il continue au xixe siècle l'œuvre d'universelle observation de Molière, le Contemplateur , que Donneau de Visé nous fait admirer, « les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles ; il semblait par le mouvement de ses yeux qu'il regardait jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disaient pas. » Balzac nous raconte que lorsqu'il rencontrait le soir un ouvrier et sa femme revenant de Y Ambigu-Comique, il les suivait et les écoutait causer de la pièce d'abord, puis des détails de leur ménage : « En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d'un homme