INTRODUCTION XXI
l'architecture, que la plupart des observateurs peuvent reconstruire les nations ou les individus dans toute la vérité de leurs habitudes, d'après les restes de leurs monuments publics ou par l'examen de leurs reliques domestiques... Une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d'ichthyosaure sous-entend toute une création. De part et d'autre, tout se déduit, tout s'enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à une cause. »
Ainsi Balzac introduit dans son art naturaliste la méthode de la science. Et comme dans les sciences naturelles, cette forme d'art aboutira à la classification, basée sur leurs caractères distinctifs, des espèces sociales : « Les différences entre un soldat, écrit-il dans la Comédie humaine, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un savant, un homme d'Etat, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne, le corbeau, le requinr le veau marin, la brebis, etc. Il a donc existé, il existera donc de tout temps des espèces sociales comme il y a des espèces zoologiques. » Il y a bien là un peu d'exagération \ mais il est vrai que les diverses professions établissent de profondes différences entre les hommes, et que Balzac a excellé à les caractériser. C'était l'œuvre d'un savant tout autant que d'un artiste. Il le disait : « Je suis un docteur des sciences sociales. » Et Taine a fait de cet art l'éloge le plus vrai : « L'histoire de l'art n'a point encore offert une idée aussi étrangère à l'art, ni une oeuvre d'art aussi grande ; il a presque égalé l'immensité de son sujet par l'immensité de son érudition. »
VIL — Les caractères
Dans une de ses meilleures études de psychologie, M. Paul Bourget a distingué avec finesse les romancier» créateurs de caractères, et les romanciers peintres de mœurs : « Le caractère résume les traits par lesquels un homme se distingue des autres ; les mœurs résument
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les traits par lesquels il ressemble à toute une classe. Représenter des caractères, c'est donc peindre des personnages en saillie ; représenter des mœurs, c'est peindre des personnages de facultés moyennes. » Balzac est l'un des rares génies qui ont su peindre les mœurs des divers milieux de leur temps et en même temps créer des âmes exceptionnelles. Pour développer ces caractères il adoptera une méthode nouvelle. Il ne partira plus d'une foule d'observations de détail patiemment amassées, et qui ont fait de son œuvre « le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine », mais d'une passion qu'il veut incarner dans un héros, généralement le personnage principal du roman. Doué d'une imagination prodigieuse, il lui communique une vie intense ; souvent il travaille quinze ou seize heures de suite, alors que les moindres objets, dans les méditations solitaires de son cerveau fatigué, prennent d'extravagantes proportions et sont le point de départ de visions obsédantes ; alors la passion devient manie, frénésie. Ces personnages se reconnaissent audessus de la foule des autres êtres humains qui s'agitent dans ces romans ; ils sont, comme dit Vautrin, des gens « qui chaussent une idée et n'en démordent pas, qui n'ont soif que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine et surtout croupie ; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur âme au diable. » Ils sont la passion vivante ; ils n'existent, ne travaillent, ne luttent, ne parlent, que pour elle, ne souffrent, ne jouissent que d'elle, dominent tous ceux qui les approchent, femme, enfants, parents, amis de la terrible puissance qu'elle leur donne. Le paysan Grandet est devenu riche à force de privations, de dur travail, de ruses, d'avarice sordide. Il continue à amasser. D'heureuses spéculations lui font faire de monstrueux profits. Il se joue de la loi. Il inspire à ses rivaux un respect mêlé de terreur. Il a une servante « taillée en grenadier » qu'il a réduite à une fidélité de machine. Sa femme ne compte pas dans sa maison. Sa fille ne connaît que la volonté de son père. Sa femme tombe malade, sa fille est malheureuse, son unique neveu perd